Au fil des mots…

Le premier billet sous ce titre date du 26 avril !

Né en période de confinement de l’envie de distraire certains amis plus esseulés encore que moi et tellement à l’étroit dans leurs appartements ; avec l’idée de proposer une « p’tite lecture » en complément du rendez-vous de « la p’tite photo perso » sur Facebook (qui, elle, avait démarré une quinzaine de jours plus tôt).

L’alibi était le rangement de ma bibliothèque, rangement qui évidemment n’eut jamais lieu puisque je triturais à chaque petit matin les piles de bouquins affalées sur la commode de ma chambre pour trouver celui qui allait être l’heureux élu. Je vous rassure, il n’y eut jamais de panne intégrale, mais des doutes, oui… Une fois le livre en mains, je me donnais 3 chances : je l’ouvrais à 3 endroits (premier tiers, milieu et dernier tiers) et si ce n’était pas concluant, au suivant !

Le livre choisi, l’extrait trouvé, il restait à vous le présenter au mieux : recopie sobre, sans commentaires mais avec quelques documents iconographiques. Ainsi pendant 100 jours, j’ai rédigé de 7h à 10h avec la joie de me dire qu’il y aurait bien quelqu’un qui mordrait à l’hameçon le soir venu.

J’ai eu des surprises : certains textes que j’avais crus être de vraies locomotives ont lamentablement floppé ; d’autres sur lesquels j’avais de sérieux doutes vous ont enflammés…

J’avoue que si les statistiques « brutes » de lectures du blog furent relativement encourageantes, le peu de retour m’a parfois miné le moral. Merci à certains de mes abonnés d’avoir cliqué sur le « j’aime » du blog en bas du texte, un simple geste qui donne un coup de fouet. Et que dire des mes fidèles chroniqueurs : Dominique, José, Barbara. Vous m’avez gratifiée de si beaux textes ! Et aussi Anne et Anne, Monique, Brigitte, Danielle, Jean-Marc et quelques-autres sur Facebook. Et tous ceux qui ont simplement « liker »…Merci.

Ce fut une belle aventure dont je n’avais pas vraiment mesuré l’ampleur, le tout s’étalant sur 100 jours (le temps d’un retour napoléonien). Mais ce matin, en dressant la liste des 98 auteurs et des 100 bouquins, ça piquait un peu comme dirait un sportif ! Il y a même des livres que je ne souvenais pas vous avoir proposés !

Tous les auteurs et tous les livres qui figurent ci-dessous m’ont plu à un moment ou à un autre de ma vie de lectrice. En contemplant la liste, je me dis qu’il y a des manques flagrants, il y a tant d’autres auteurs et tant d’autres livres que j’aurais aimés vous faire (re)découvrir !

Mais il faut faire une fin. Je suis un peu lasse de cette quête obligée et de ce travail quotidien pas loin de 4 mois durant.

Je voudrais dorénavant consacrer ces 3 heures du petit matin à me remettre un peu à l’allemand dans l’espoir que les cours redémarrent ? Cela ne veut pas dire que je ne reprendrai pas la liste, la porte reste ouverte et j’ai déjà une bonne dizaine de bouquins qui se pressent au portillon ! Pas d’inquiétude pour les accros, je vous referai ponctuellement de petites virées !

La liste, donc avec le lien pour retourner y voir… bonne (re)lecture ! et si quelques avis ont envie de fleurir sur vos claviers, allez-y, les commentaires restent ouverts et bienvenus!

  1. Philippe DELERM, Le trottoir au soleil (https://nouveautempolibero.blog/2020/04/26/au-fil-des-mots-trottoir/)
  2. Tahar BEN JELLOUN, Lettre à Delacroix (https://nouveautempolibero.blog/2020/04/27/au-fil-des-mots-lumiere/)
  3. Philippe TORRETON, Mémé (https://nouveautempolibero.blog/2020/04/28/au-fil-des-mots-gacher/)
  4. Frances MAYES, Saveurs vagabondes (https://nouveautempolibero.blog/2020/04/29/au-fil-des-mots-marche/)
  5. Frédéric LENORMAND, Docteur Voltaire et Mister Hyde (https://nouveautempolibero.blog/2020/04/30/au-fil-des-mots-expert/)
  6. Marc LAVOINE, L’homme qui ment (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/01/au-fil-des-mots-7-banlieue/)
  7. Th. BOURCY et F-H. SOULIÉ, Le Songe de l’astronome (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/02/au-fil-des-mots-8-portrait/)
  8. Alexandre THARAUD, Montrez-moi vos mains (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/03/au-fil-des-mots-10-concert/)
  9. Olivia de LAMBERTERIE, Avec toutes mes sympathies (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/04/au-fil-des-mots-11-mode/)
  10. René FRÉGNI, Je me souviens de vos rêves (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/05/au-fil-des-mots-10-serenite/)
  11. Jean-François PAROT, Le noyé du Grand Canal (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/06/au-fil-des-mots-11-gazette/)
  12. Valerio VARESI, Le fleuve des brumes (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/07/au-fil-des-mots-12-po/)
  13. Jean-Paul DESPRAT, Jaune de Naples (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/08/au-fil-des-mots-13-porcelaine/)
  14. Érik ORSENNA, Portrait d’un homme heureux (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/09/au-fil-des-mots14-heureux/)
  15. Claude ISNER, Le petit homme de l’Opéra (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/10/au-fil-des-mots-15-filature/)
  16. Karine LAMBERT, Eh bien dansons maintenant ! (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/11/au-fil-des-mots-16-tendresse/)
  17. Antoine LAURAIN, La femme au carnet rouge (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/12/au-fil-des-mots-17-sac/)
  18. Philippe CLAUDEL, Parfums (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/13/au-fil-des-mots-18-cannelle/)
  19. Jean-Claude BRIALY, Le ruisseau des singes (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/14/au-fil-des-mots-19-monstre-sacre/)
  20. Jean-Christophe RUFIN, Le suspendu de Conakry (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/15/au-fil-des-mots-20-consul/)
  21. Mathias ENARD, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/16/au-fil-des-mots-20-miracle/)
  22. Jean-Jacques ROUSSEAU, Rêveries du promeneur solitaire (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/17/au-fil-des-mots-22-nature/)
  23. Marcel PAGNOL, Le Temps des Secrets (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/18/au-fil-des-mots-23enfance/)
  24. Didier van CAUWELAERT, Jules (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/19/au-fil-des-mots-24-chien-guide/)
  25. Arturo PÉREZ-REVERTE, Deux hommes de bien (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/20/au-fil-des-mots25-encyclopedie/)
  26. Jean d’ORMESSON, Casimir mène la grande vie (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/21/au-fil-des-mots26-mecontent/)
  27. Adrien GOETZ, Villa Kérylos (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/22/au-fil-des-mots-27-destin/)
  28. Serena GIULIANO, Ciao bella (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/23/au-fil-des-mots-28-femme/)
  29. Dominique FERNANDEZ, Tribunal d’honneur (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/24/au-fil-des-mots-29-russe/)
  30. Donna LEONE, Les disparus de la lagune (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/25/au-fil-des-mots-30-retraite/)
  31. Michèle BARRIÈRE, Les Soupers assassins du Régent (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/26/au-fil-des-mots-31-ingredients/)
  32. Michel PASTOUREAU, Les couleurs de nos souvenirs (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/27/au-fil-des-mots-32-couleurs/)
  33. Amélie NOTHOMB, La Nostalgie heureuse (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/28/au-fil-des-mots-33-nostalgie/)
  34. Anna GAVALDA, L’échappée belle (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/29/au-fil-des-mots-34-fratrie/)
  35. Sylvain TESSON, Géographie de l’instant (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/30/au-fil-des-mots-35-lecture/)
  36. Amin MAALOUF, Un fauteuil sur la Seine (https://nouveautempolibero.blog/2020/05/31/au-fil-des-mots-36-fauteuil/)
  37. Douglas KENNEDY, Ce instant-là (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/01/au-fil-des-mots-37-mur/)
  38. George SAND, Pauline (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/02/au-fil-des-mots-38-reputation/)
  39. Frank TALLIS, Petite musique de la mort (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/03/au-fil-des-mots-39-maestro/)
  40. Patrick de CAROLIS, La Dame du Palatin (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/04/au-fil-des-mots-40-philosophe/)
  41. Anny DEPEREY, Les chats de hasard (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/05/au-fil-des-mots-41-chat/)
  42. François MITTERRAND, Lettres à Anne (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/06/au-fil-des-mots-42-passion/)
  43. Gérard de CORTANZE, Miroirs (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/07/au-fil-des-mots-43-miroir/)
  44. Paul AUSTER, La Nuit de l’oracle (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/08/au-fil-des-mots-44-carnet/)
  45. Élisabeth BADINTER, Le Pouvoir au féminin (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/09/au-fil-des-mots-45-imperatrice/)
  46. Laurent GAUDÉ, Le Soleil des Scorta (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/10/au-fil-des-mots-46-banquet/)
  47. Catherine CLÉMENT, Pour l’amour de l’Inde (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/11/au-fil-des-mots-47-attirance/)
  48. Peter MAYLE, Une année en Provence (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/12/au-fil-des-mots-48-vent/)
  49. Vincent ENGEL, Requiem vénitien (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/13/au-fil-des-mots-49-frenesie/)
  50. Jean-Paul DUBOIS, Une vie française (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/14/au-fil-des-mots-dechirement/)
  51. Éric de KERMEL, La librairie de la place aux Herbes (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/15/au-fil-des-mots-51-partage/)
  52. Marcel PROUST, À la recherche du temps perdu (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/16/au-fil-des-mots-52-presentations/)
  53. Arlette FARGE, Paris au siècle des Lumières (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/17/au-fil-des-mots53-promenade/)
  54. Maylis de KERANGAL, Un monde à portée de main (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/18/au-fil-des-mots-54-portor/)
  55. Tatiana de ROSNAY, Rose (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/19/au-fil-des-mots-55-modernite/)
  56. Angela HUTH, Les filles de Hallows Farm (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/20/au-fil-des-mots-56-volontaire/)
  57. Michel BUSSI, T’en souviens-tu, mon Anaïs? (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/21/au-fil-des-mots-57-secret/)
  58. Philippe SOLLERS, Liberté du XVIIIème (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/22/au-fil-des-mots-58-flamboyant/)
  59. Anne SINCLAIR, 31 rue La Boétie (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/23/au-fil-des-mots-59-non-dit/)
  60. Bernard CHAMBAZ, Caro, carissimo Puccini (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/24/au-fil-des-mots-60-tenor/)
  61. Isabelle CARRÉ, Les Rêveurs (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/25/au-fil-des-mots-61-vivre/)
  62. Franz-Olivier GIESBERT, La cuisinière d’Himmler (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/26/au-fil-des-mots-62-epopee/)
  63. Daniel MASSON, L’accordeur de piano (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/27/au-fil-des-mots-63-piano/)
  64. Jean DIWO, Moi Milanollo, fils de Stradivarius (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/28/au-fil-des-mots-64-violon/)
  65. COLETTE, La maison de Claudine (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/29/au-fil-des-mots-65-presbytere/)
  66. Philippe LABRO, Un début à Paris (https://nouveautempolibero.blog/2020/06/30/au-fil-des-mots-66-planque/)
  67. Janine MONTUPET, Dans un grand vent de fleurs (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/01/au-fil-des-mots-67-jasmin/)
  68. Alain DUHAMEL, Portrait-souvenirs, 50 ans de vie politique (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/02/au-fil-des-mots68-memorialiste/)
  69. Jennifer LESIEUR, Alexandra David-Néel (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/03/au-fil-des-mots-69-voyageuse/)
  70. Iain PEARS, Le Jugement dernier (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/06/au-fil-des-mots-70-jugement/)
  71. Victoria HISLOP, Une dernière danse (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/07/au-fil-des-mots-71-guerre-civile/)
  72. Philippe BESSON, Un garçon d’Italie (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/08/au-fil-des-mots-72-soupcon/)
  73. Rita CHARBONNIER, La Sœur de Mozart (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/09/au-fil-des-mots-73-sacrifiee/)
  74. Frédéric MITTERRAND, Mes regrets sont mes remords (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/10/au-fil-des-mots-69-remords/)
  75. Jean GIONO, Rondeur des jours (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/13/au-fil-des-mots-75-provence/)
  76. Madame de LAFAYETTE, Histoire de la princesse de Montpensier (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/14/au-fil-des-mots-76-jalousie/)
  77. Chitra Barnerjee DIVAKARUNI, La Maîtresse des épices (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/15/au-fil-des-mots-77-epices/)
  78. Olivier TODD, André Malraux, une vie (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/16/au-fil-des-mots-78-diplomatie/)
  79. Marlena de BLASI, Un palais à Orvieto (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/17/au-fil-des-mots-79-nourriture/)
  80. Max GALLO, La Baie des Anges (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/20/au-fil-des-mots-80-migrants/)
  81. Dai SIJIE, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/21/au-fil-des-mots-81-reeduques/)
  82. Colum McCANN, Danseur (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/22/au-fil-des-mots-82-prise-de-contact/)
  83. David FOEKINOS, Vers la beauté (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/23/au-fil-des-mots-83-invisibilite/)
  84. Mazarine PINGEOT, Théa (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/24/au-fil-des-mots-84-disparition/)
  85. Pierre-Jean REMY, Aria di Roma (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/27/au-fil-des-mots-85-bonheur/)
  86. Vladimir FÉDOROVSKI, Le Roman de Saint-Pétersbourg (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/28/au-fil-des-mots-86-poete/)
  87. Jean-Michel GUENASSIA, Le Club des Incorrigibles Optimistes (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/29/au-fil-des-mots-87-rockn-roll/)
  88. Beatrice MASINI, L’Aquarelliste (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/30/au-fil-des-mots-88-catalogue/)
  89. Philippe BESSON, L’arrière-saison (https://nouveautempolibero.blog/2020/07/31/au-fil-des-mots-89-raconter/)
  90. Graham ROBB, Une histoire de Paris par ceux qui l’on fait (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/03/au-fil-des-mots-90-exposition/)
  91. Helene HANFF, 84 Charing Cross Road (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/04/au-fil-des-mots-91-bibliophile/)
  92. Dominique PARAVEL, Nouvelles vénitiennes (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/05/au-fil-des-mots-92-amertume/)
  93. Françoise BOURDON, Retour au pays bleu (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/06/au-fil-des-mots-93-souvenirs/)
  94. Agnès DURAND-LUGAND, Á la lumière du petit matin (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/07/au-fil-des-mots-94-port-dattache/)
  95. Françoise CHANDERNAGOR, L’enfant des Lumières (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/10/au-fil-des-mots-95-libertes/)
  96. Pierre JOURDE, Le Tibet sans peine (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/11/au-fil-des-mots-97-col/)
  97. Benoîte GROULT, Les trois quarts du temps (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/12/au-fil-des-mots-97-coup-de-foudre/)
  98. Patrick WEBER, L’ange de Florence (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/13/au-fil-des-mots-98-meurtre/)
  99. Jonathan COE, La vie très privée de Mr Sim (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/14/au-fil-des-mots-99-voix/)
  100. Philippe DELERM, Quelque chose en lui de Bartleby (https://nouveautempolibero.blog/2020/08/17/au-fil-des-mots-100-luxe/)

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Au fil des mots (100) : « luxe »

Voyageur immobile

   Arnold aime bien les gares. La plus spectaculaire est sûrement la gare de Lyon, avec son horloge-pendule chantée par Barbara, avec surtout ses promesse de Sud, ses rêves de Côte d’Azur ou d’Italie. Le début juillet y amène toute une foule embarrassée de bagages protubérants. C’est assez savoureux de se frayer un chemin mains dans les poches au milieu de tous ces esclaves du déplacement ferroviaire. Monsieur Spitzweg aime déambuler devant les quais, lire les destinations fruitées. Mais son réel plaisir, le but de sa visite en fait, c’est Le Train bleu. pas la cafétéria du bas, occupée par des humains-valises en transhumance. En haut du grand escalier. La première fois, il a passé la porte-tambour avec circonspection, tellement persuadé que le lieu était trop luxueux pour lui. Il ne s’agissait évidemment pas de déjeuner. Mais pouvait-on vraiment commander un café sans encourir le mépris, le refus des serveurs costumés?

   Il s’avéra que oui. C’était-peut-être le signe des établissements de vrai haut niveau : on ne feignait pas de vous y trouver dérisoire. Monsieur Spitzweg s’étonna, un peu tendu, tout étourdi par l’ampleur de la grand’salle, les fresques au plafond, sur les vitres, la révélation de fastes qui lui semblaient appartenir à la fin du XIXè siècle, au début du XXè, des femmes à capeline ou à boa, des hommes à stick et panama, passagers en attente des compartiments capitonnés comme on en voit dans les vieux films, avec des wagons-restaurants, champagne près des lampes basses. Tous ces fantômes bruissaient là, on pouvait presque entendre des « mon cher » se confondre avec des « bellissima », sentir des arômes de parfums lourds et d’Orient.

   La première fois, Monsieur Spitzweg rêva ainsi le nez en l’air, sans détailler le nouveau public du Train Bleu. Puis il revint, osa s’affaler dans un des faramineux fauteuils du long couloir jouxtant la salle à manger, et même indiquer d’un geste généreux à une jeune Italienne qu’elle pouvait s’asseoir en face de lui de l’autre côté de la petite table en verre – le confort de la distance n’impliquait pas la nécessité d’un effort de conversation, au demeurant inconcevable. 

   C’est le début du mois de juillet. (…) Monsieur Spitzweg profite de son samedi pour partir en balade dans Paris, rien dans les mains, rien dans les poches. Il fait assez chaud pour que les mots de « Coulée verte » soient devenus désirables. Arnold aime ce ruban discret suspendu dans la ville. De temps en temps, une trouée permet d’apercevoir la vie au quatrième ou au cinquième étage, dans les appartements, de l’autre côté du boulevard. Des joggeurs le dépassent. Monsieur Spitzweg sait se programmer des efforts raisonnables, qui lui permettent de donner tout son prix à une halte-récompense. Au bout de son périple, il descend donc les escaliers pour gagner l’effervescence de la gare de Lyon, et bien sûr Le Train Bleu.

   Ce matin, il choisit le fond de l’immense salle à manger, près du vieux comptoir en bois où les serveurs causent à mi-voix. Quelques vacanciers ont déposé près d’eux des valises dont la modernité fonctionnelle semble bien incongrue ici. Des hommes d’affaires solitaires ont sorti leur ordinateur ; au passage, Arnold entrevoit des courbes et des tableaux qui n’ont pas grand-chose à voir avec son propre usage de l’écran. Il se carre dans son recoin, commande son café, toujours un peu étonné que les autres autour de lui continuent à vivre  leur vie, à poursuivre leur conversation ou à scruter leur écran comme s’ils n’étaient pas dans un endroit différent.

   Au Train Bleu, levant les yeux, Monsieur Spitzweg s’embarque. La fresque au-dessus de lui mélange des bords de mer presque turquoise et des fleurs blanches, des femmes suaves et un peu molles en apparence. Les noms de villes sont écrits. Nice. Flâner sur la promenade des Anglais quand on descend à peine de la Coulée verte. Arnold prend tout son temps pour vivre Nice ainsi, tant pis si le café refroidit… Le meilleur, c’est de baisser les yeux pour revenir ensuite à l’austérité vaguement britannique des meubles et du service, et de mêler tout cela, le ciel carte postale ancienne, le luxe rigoureux. Arnold sourit dans son îlot. Le vrai voyage, c’est de devenir Le Train Bleu. Il sort son carnet noir et prend des notes.

Philippe DELERM, Quelque chose en lui de Bartleby

Au fil des mots (99) : « voix »

Séductrice   

   Pour le moment, il valait mieux que je me concentre sur le GPS. J’ai lu le fascicule pendant une dizaine de minutes, pour être raisonnablement sûr d’avoir saisi l’essentiel. (…) En remontant dans la voiture, j’ai mis le contact et j’ai appuyé sur l’icône « J’accepte » dès qu’elle est apparue sur l’écran. Ensuite, j’ai appuyé sur « Destination » et, non sans mal, j’ai entré l’adresse sur l’écran tactile. En quelques secondes, l’ordinateur avait localisé la maison, et il me proposait trois itinéraires à partir de ma position présente. J’ai choisi celui qui me semblait le plus rapide. Aussitôt cette sélection faite, j’ai entendu une voix de femme qui disait :

   Merci de bien vouloir prendre l’itinéraire affiché ; le guidage va commencer.

   Ce n’était pas tant ce qu’elle disait que la façon dont elle le disait.

   En général, les gens sont attirés par leurs semblables en fonction du physique. Et moi, bien sûr, je ne fais pas exception. Mais la première chose qui m’attire vraiment chez une femme, c’est sa voix. C’est ce que j’ai remarqué chez Lindsay Ashworth, le jour où l’on s’est rencontrés – son charmant accent écossais. Et pour remonter plus loin, c’est aussi la première chose que j’ai remarquée chez Caroline, ses voyelles aplaties du Lancashire, si décalées par rapport à ce que j’attendais chez une personne en tout point élégante, snob et métropolitaine par ailleurs. Or, pour ridicule que la chose puisse paraître, aucune de ces deux femmes, ni Lindsay ni Caroline, n’avait une voix aussi prenante que celle qui sortait de cette machine. Elle était tout simplement belle, cette voix, belle à couper le souffle. C’était sans doute la plus belle voix que j’aie entendue de ma vie. Ne me demandez pas de vous la décrire. Vous commencez à vous douter que je ne suis pas doué pour ce genre d’exercice. C’était une voix anglaise – il n’était pas impossible de la situer sur l’éventail social du côté de la prononciation « cultivée, de l’anglais de la BBC. Elle avait quelque chose de légèrement hautain, disons-le, une inflexion discrètement impérieuse. Mais en même temps elle était calme, posée, infiniment rassurante. Comment pourrait-elle se fâcher ? Comment l’entendre sans se sentir apaisé, consolé ? C’était une voix qui vous disait que le monde tournait rond – le vôtre en tout cas. C’était une voix totalement étrangère à l’équivoque comme au doute de soi ; une voix qui inspirait confiance. peut-être que c’était ce qui me plaisait tant : une voix qui mettait en confiance.

   Je suis passé en mode conduite, et je suis sorti du parking. Comme je quittais l’aire de services, un panneau disait : « L’aire d’Oxford vous remercie de votre visite. Votre passage et votre immatriculation ont été saisis sur CCTV. » Un signe de plus, s’il m’en fallait, que je n’étais pas aussi seul que je l’avais cru.

   « Qu’est-ce que vous en pensez ? me suis-je surpris à dire à la voix de la carte. Ça fait un peu froid dans le dos, non ? « 

   Et elle a répondu: 

   Prenez la sortie ; puis, dans deux cents mètres, au rond-point, allez tout droit. (…)

   Je n’écoutais pas la radio, je ne voulais pas écouter les bavardages d’autrui. Je voulais être seul avec mes pensées, et avec la voix d’Emma quand j’avais envie de l’entendre.

   Ah, je ne vous ai pas dit qu’elle s’appelait Emma ? Je venais de passer près d’une heure à décider comment j’allais l’appeler. J’avais choisi Emma parce que ça a toujours été un de mes prénoms préférés. (…)

   Notre relation allait être mise à l’épreuve pour la première fois, car je venais de décider de ne pas suivre ses indications pendant quelques minutes. (…) Mais comment Emma allait-elle réagir? Un brin nerveux à l’idée de mon coup de force, j’ai donc délibérément ignoré son insistance à répéter « prochaine sortie, à gauche », et au rond-point j’ai pris la quatrième sortie au lieu de prendre la troisième. J’imaginais ce que Caroline aurait dit si j’avais ignoré ses indications sur la route de nos vacances en famille. « Mais non, pas celle-ci ! » Il y aurait eu un soupir exaspéré, puis sa voix se serait tendue, et elle serait passée à ce registre abominable de résignation agressive devant mon entêtement et ma stupidité. « Très bien. Puisque tu sais tout mieux que moi, continue, ça sert à rien que je regarde ce truc ! » Là-dessus, elle aurait balancé l’atlas routier à l’arrière de la voiture, en ratant de justesse Lucy qui, sur son siège de bébé, aurait écouté notre querelle en ouvrant des yeux ronds et en se demandant dans sa petite tête si c’était ainsi que les adultes se parlaient. Oui, voilà tout à fait ce qui se serait passé, des scénarios pareils, j’en avais d’innombrables en mémoire.

   Mais avec Emma, rien de tel. Elle n’a rien dit, tout d’abord. Le seul indice manifestant qu’elle avait pris note de ma décision a été le message qui s’affichait sur l’écran : « Recherche de l’itinéraire ». Puis, au bout de quelques secondes, sa voix est revenue. Le ton n’avait nullement changé. Toujours calme, toujours mesuré. Nullement perturbé par mon petit geste de rébellion. « Continuez environ trois kilomètres sur cette route. » Et voilà tout. Pas de reproches, pas de sarcasmes, pas de questions. Elle acceptait mon autorité et réagissait en conséquence. Je commençais déjà à me dire qu’en Emma j’avais trouvé quelque chose comme la partenaire idéale. J’ai appuyé sur le bouton « Carte » rien que pour l’entendre répéter :

   Continuez environ trois kilomètres sur cette route.

   Superbe. J’adorais la courte pause qu’elle intercalait après « trois kilomètres ». Elle vous disait ça comme le vers d’un poème… 

Jonathan COE, La vie très privée de Mr Sim

Au fil des mots (98) : « meurtre »

Florence mortifère   

   Où était passé son enthousiasme, son envie de créer, sa passion d’inventer ? Il se sentait épuisé, comme s’il avait couru pendant des heures à travers les champs de son enfance, sans but précis. Les séances de pose lui paraissaient toujours interminables. Au début, il s’occupait en retournant mille fois dans sa tête toutes les pensées qui l’obsédaient. Au fil des jours, son esprit s’était vidé. Il offrait son image en pâture à Verrocchio, sans songer le moins du monde à l’usage que ce dernier en ferait. Insensiblement, son corps devenait objet. Cette œuvre qui prenait peu à peu naissance sous ses yeux, elle n’était pas sienne. Il ne s’agissait pour lui que de céder, à titre temporaire, une image dont il ne se sentait nullement dépositaire pour toujours. S’il mettait beaucoup de fougue à revendiquer son talent, il ne tirait aucune fierté de sa grande beauté, se contentant de constater l’effet qu’elle produisait sur les autres. Il savait gré à Verrocchio de le soutenir, mais sans pour autant s’en montrer dupe. Depuis quelque temps, il avait appris à vivre avec des ombres qui le suivaient quand il marchait dans les rues de la ville. Il les retrouvait jusque dans les endroits où il aurait aimé se retrouver seul. 

   Aujourd’hui, il était resté plus tard que de coutume à l’atelier. Verrocchio travaillait au visage de son David, et éprouvait quelque peine à capter chez son modèle l’émotion qu’il recherchait. L’artiste avait fait montre d’une très mauvaise humeur, refusant obstinément de libérer Vinci avant d’avoir résolu le problème qui l’obsédait.

   Le jour étant tombé depuis longtemps quand Vinci quitta l’atelier en éprouvant un grand soulagement. Pieter lui avait proposé d’aller boire un verre dans une auberge, mais il n’en ressentait nullement l’envie. Il regrettait d’ailleurs de ne pas accorder davantage d’attention à ce jeune homme qui ne cessait de lui apporter son appui. Et en peu de temps, à bien y réfléchir, ce petit Flamand était devenu son ami le plus sûr et le plus cher.

   En arrivant devant chez lui, il résolut d’inviter Pieter le lendemain soir pour le remercier de toute sa sollicitude. Il gravit les marches menant au premier étage de la maison, traversa le grand couloir et parvint à la raide échelle de bois qui conduisait à son atelier. (…) Par-delà le cliquetis des cadenas, il crut distinguer un bruit différent : net et rapide, tel celui d’un petit animal qui s’échappe, surpris par un visiteur indésirable. Il songea tout d’abord à un chat qui se serait faufilé à travers les poutres du toit ou peut-être même un rat.  Saisissant une torche dans le couloir, il poussa enfin l’huis de son atelier. Comme il appréciait de retrouver cet endroit, où il s’était composé son propre univers ! (…)

   À la lueur de la torche, il ne lui fallut pas longtemps pour discerner les contours de la silhouette qui gisait à même le sol. L’expression de ce jeune homme d’une vingtaine d’années ne trahissait aucune crainte. Entièrement dévêtu, il portait la main à son cou, un cou sur lequel ressortait une longue et profonde entaille rouge. Face à lui, un chevalet supportait une toile. En contraste frappant avec la blancheur du tissu, de larges traits rouges et bruns y figuraient. Une simple esquisse, effectuée rapidement mais d’excellente facture, représentant un ange prenant son envol pour échapper aux flammes : celles de l’enfer, qui ravagent le sol et dévorent les hommes ; la fournaise de laquelle seul peut s’échapper un ange puisant son énergie dans la force du divin. (…)

   Réagissant enfin, Vinci éteignit sa torche et patienta quelques instants pour habituer ses yeux à l’obscurité. Au milieu de pièce, il discernait le corps du jeune homme ; sa masse claire étincelant du plus profond de la nuit à la manière d’une apparition. Un spectre venu des ténèbres pour harceler les humains ; une nouvelle source d’angoisse pour le peintre qui sentait son cœur éclater dans sa poitrine. (…)

  Vinci jeta un dernier regard à son atelier, puis s’accrocha à un madrier latéral pour gagner la poutre faîtière. (…) Parvenu à l’air libre, il s’accrocha aux tuiles supérieures et entama sa pénible progression. Il se pencha pour jeter un coup d’œil dans la rue, essayant de repérer son suiveur, et basculant vers l’avant. (…) Il était devenu une bête traquée.

Patrick WEBER, l’ange de Florence

Au fil des mots (97) : « coup de foudre »

Werner (première)

   Il existe évidemment en moi, à côté de la personne furieusement adulte et raisonnable qui occupe le devant de la scène, une romantique incorrigible, increvable, qui de temps en temps prend le dessus et m’entraîne sur des chemins improbables. J’ai été victime de deux coups de foudre dans ma vie et même de trois si je compte pour deux ceux que j’ai ressentis pour le même homme à des années d’intervalle. (…) C’est Werner qui fut mon premier. Un choix complètement  aberrant, vu ce que j’étais à l’époque : les yeux irrésistibles de Gary Cooper, le sourire de Clark Gable, les épaules et la haute taille de Gregory Peck, plus l’air brutal d’Anthony Quinn… beaucoup trop pour une jeune femme qui avait horreur de westerns et des cow-boys. Mais les coups de foudre, c’est comme ça.

   Je me souviens si bien de toi, ce soir-là, Louise de ma jeunesse : il faisait très beau place de la Concorde et tu adressais une fois de plus une pensée émue à von Stülpnagel qui avait refusé de faire sauter Paris malgré les ordres d’Hitler. (…) Je te revois attachant ta bicyclette bleue aux grilles du Crillon. Je me souviens même de la robe que tu portais car elle te plaisait pour une fois. (…) C’était presque l’été, la saison qui te seyait le mieux. En entrant dans l’hôtel Crillon tu avais jeté le coup d’œil rituel aux officiers qui devisaient dans le hall d’entrée… « Bigre ! Belles bêtes… » t’es-tu dit en riant intérieurement de ce renversement des rôles et en même temps de l’exquise facilité avec laquelle tu te prélassais dans le rôle d’une femme femme femme devant de beaux militaires. Tu te sentais prête pour le vieux marché entre le mâle et la femelle, celui que tu abhorrais et abhorrerais toute ta vie. Mais avoir envie de ce qu’on déteste, au moins une fois dans sa vie, quel plaisir raffiné ! Il s’agissait de se faire choisir par n’importe lequel de ces porteurs de pénis, pour pouvoir accéder à son bras au premier étage, celui du buffet. Sans homme, pas de bouffe.

   Tu avais bien repéré un grand beau mâle qui dépassait les autres d’une tête, mais distraitement.  Tu n’intéressais jamais ce genre de mec, de toute façon. Mais tandis que tu gagnais la salle de danse au fond, cherchant les visages amis d’autres filles occupées à la même activité que toi : « Shall we dance ? » t’a-t-on murmuré d’une voix profonde et avec cette phrase bouleversante, tu t’es trouvée foudroyée, étendue pour le compte… ou ça n’allait pas tarder. (…)

   Une semaine plus tard, tu lui donnais la clef de ton appartement et vous vous installiez d’emblée dans une sorte d’état conjugal. Il te téléphonait d’Orly-Field chaque fois qu’il arrivait de Francfort ou de Washington et tu le retrouvais en rentrant de la Radio en train de nettoyer à fond ta cuisine, de te confectionner un gâteau nourrissant ou de disposer dans ton garde-manger des œufs pondus aux USA huit jours avant. Depuis quand n’avais-tu pas mangé de nougat ? De caramel mou ? De vrais choux à la vraie crème? De beurre à la cuillère, qu’on fait fondre sur sa langue comme une hostie ? Quel Français aurait pu t’offrir ces cadeaux de nabab ? Jeune juif allemand émigré à douze ans aux États-Unis en 1926, Werner n’avait été que deux ans à l’école dans sa nouvelle patrie. (…) Werner avait oublié de devenir Mec. Il te répétait avec une tendre admiration que c’était beau, la culture, et qu’il te savait dix fois plus intelligente que lui. Il ne trouvait pas cela indécent. (…) Il n’avait jamais pensé à l’intelligence comme à un don essentiel. On pouvait se débrouiller sans, la preuve, il avait réussi à devenir pilote bien qu’il eût toutes les peines du monde à assimiler un savoir livresque. (…)

   Auprès de lui, tu n’étais plus la Louise d’Hermione, ni même la squaw de Jean-Marie, mais Lou-eeze comme il disait, une fille qui aimait être réveillée deux fois par nuit pour faire l’amour ; qui se moquait que son amant ne sût pas qui était Nietzsche ou Utrillo ; une fille qui ne cherchait plus à faire plaisir ou à faire semblant puisque Werner pressentait et devançait tous ses désirs les plus secrets. (…)

   La dimension tragique indispensable à la flamme de tout amour, tu la puisais dans la précarité de vos liens, dans le malentendu que tu pressentais déjà entre vous. Tu te réveillais heureuse, dans la paix d’un désir partagé, libre d’être toi-même, absoute d’avance d’écrire, de réussir, de voyager, puisque lui n’avait pas la tête pour et ne serait jamais qu’un pilote ; mais le suivre en Amérique te paraissait impensable. Tu avais pourtant déjà la nostalgie de cet homme-là, de cet amour-là, bien avant qu’il ne te demande de l’épouser et de venir vivre à Philadelphie, Pennsylvanie. (…)

   L’espoir mettait du temps à mourir. Il restait longuement assis le soir dans l’alcôve, accablé, ses mains épaisses, d’avoir pétri tant de pâte dans l’arrière-boutique paternelle, disait-il, ses grandes mains préhistoriques qui t’attendrissaient, pendant entre ses genoux. Tu t’en voulais de ne pas pouvoir le dire, ce mot tout simple, qui ramènerait une lueur de vie dans ses yeux si peu faits pour le malheur, et cet immense sourire aux coins relevés que tu aimais ; ce mot qui refermerait ses bras si longs autour de toi. Tu allais avoir froid sans lui et plus jamais tu ne susciterais chez un homme un éblouissement aussi passionné, une admiration aussi inconditionnelle.

Benoîte GROULT, Les trois quarts du temps

 

 

Au fil des mots (96) : « col »

Frissons perso en 1986 vers le massif du Nun-Kun…

   Pause déjeuner, sur un replat herbu. Le chauffeur fait cuire quelque chose de noir dans un récipient fabriqué avec un vieux bidon d’huile moteur dont on a découpé le couvercle. Ensuite, il plonge directement dans la gamelle ses doigts dont il a négligé d’enlever le cambouis, émiette du riz dans sa sauce. Il nous invite à nous servir à notre tour, comme on le fait en Inde, où le partage est coutumier même aux plus pauvres. Puis on repart. (…)

   Les gros blocs disparaissent. Le grand froid a tout éliminé, tout malaxé. Ne restent que des graviers. Les virages ont déroulé les heures. Le camion n’en finit pas de monter, poussivement, lâchant des nuages de fumée noire. Nous sommes à présent au milieu d’une colonne de véhicules de plus en plus serrés, peinant de conserve. On dirait qu’ils cherchent ensemble le grand cimetière des camions. De temps à autre, pour varier, leur succession est interrompue par des convois de camions militaires, remplis d’un petit moustachu en béret kaki et de ses sosies.

   Le Zoji La* ne peut pas tarder. L’étroit vallon que nous avons remonté se resserre encore. Nous sommes cernés de parois verticales, entre lesquelles nous cherchons des yeux le passage où le camion se faufilera. Mais rien.

   Nous avons du mal à le croire. Enfin, nous devons nous rendre à l’évidence : les petits carrés jaunes immobiles, là-haut, tout près du ciel, ce sont bien des camions semblables au nôtre. Un épaulement de la montagne nous avait caché la suite de la route. Elle bifurque à gauche, puis attaque directement la paroi, presque jusqu’en haut. 

   À présent, nous distinguons mieux. Le haut du trajet apparaît. Les poids lourd s’y hissent par une succession serrée d’épingles à cheveux. Nous n’avons plus devant nous qu’un tortillement précautionneux, obstiné, presque maniaque dans la répétition. Plus de bitume, mais une piste boueuse, si étroite que je n’imagine pas comment les mastodontes parviendront à se croiser. Le chauffeur joue plus énergiquement de son levier, la boîte de vitesses peine. La véritable ascension commence.(…)

   Quelques mètres d’ascension s’achètent au prix de longues minutes d’immobilité, afin de laisser passer des morceaux de la colonne descendante. Ceux qui montent, dont nous sommes, se glissent entre l’autre engin et le précipice. Les pneus passent à quelques centimètres du trou. Dans certains passages trop délicats, il faut quitter le camion et marcher. (…)

   À présent, il y a peut-être mille mètres à la verticale entre le point où nous nous trouvons et le fond du ravin. De loin en loin, disséminées dans le bas des pentes, de minuscules taches jaunes. Ce sont les camions qui ont versé. Le Zoji La prélève son tribut. (…)

   Les gros pneus patinent sur le bord du précipice. La terre se tasse, s’effrite, mais la piste ne s’effondre pas sous la masse. Avec la pente, le moindre obstacle devient une source de complication. On s’arrache des fondrières, on franchit des plaques de roche, on traverse des ruisseaux dans un temps ralenti. (…) Les plaisanteries que nous n’avons cessé d’échanger sur cette progression se sont raréfiées. Le grand vide, à droite, a fini par les absorber.

   Arrive le moment où, pente trop raide, obstacle trop consistant, la bête n’en peut plus. Le chauffeur a beau secouer ses leviers, elle oscille, puis recule. Les freins, épuisés, ne la retiennent plus, elle glisse à reculons sur la piste boueuse. En arrière, le virage que nous venons de franchir se rapproche, et derrière le virage, le vide, les taches jaunes au fond. La glissade s’étire interminablement. Je me prépare à sauter. C’est très haut.

   Le grouillot a quitté le marchepied où il reste planté en permanence, soulevé une roche presque aussi grosse que lui, avec laquelle il tente de bloquer les roues du poids lourd. Mais l’engin continue sa régression, manque d’écraser le gamin. Des camionneurs arrêtés lui prêtent main-forte. Le camion cesse de reculer. Enfin, on repart.

   Il faudra encore une nuit à Kargil, noire bourgade sur la ligne de cessez-le-feu avec le Pakistan ; deux cols, le Namik La et le Fatu La à 4150 m, pour atteindre les terres tibétaines. Ce dernier col sépare deux mondes radicalement antithétiques : d’un côté, l’islam, le Cachemire, ses barques et ses nénuphars. De l’autre, le bouddhisme, le Tibet, ses montagnes nues. (…) Nous étions roulés dans le sublime comme dans une vague, pris et soulevé par lui, et puis repris encore, dans un ressac de formes et de lumières. Le camion émergeait, replongeait dans une écume de montagnes irréelles, se jetait dans des abysses où se bousculaient des milliers de concrétions rocheuses aux formes délirantes. Montagnes violettes, orange, vertes, ou safran, ou bleu électrique, ou roses, ou même noires. (…) Une orgie spectaculaire, à ne plus savoir où regarder. Aucun paysage, depuis, ne m’a autant bouleversé. J’ai eu l’impression de saisir, dans les formes du monde, quelque chose qui n’était plus tout à fait du monde.

Pierre JOURDE, Le Tibet sans peine

*La = col

 

 

Au fil des mots (95) : « libertés »

De l’air !

   Drôle d’époque que celle où la lecture de Voltaire peut conduire un provincial à l’échafaud, mais où ce même Voltaire, ami des ministres, reçoit à Paris les honneurs d’un chef d’état ! Curieux monde que celui où l' »Émile », condamné par le Parlement, est brûlé de la main du bourreau, mais où l’ouvrage interdit figure, au vu de tous, dans la bibliothèque du Roi ! Étrange société que celle où la censure s’oppose aux pièces de Beaumarchais mais où la Reine elle-même joue devant la Cour l’auteur censuré !

   Sous prétexte de grâce, de subtilité, le siècle s’écartèle, se dédouble, s’oublie jusqu’à la folie. Insensée, l’élite qui se croit douée d’ubiquité, prétend être à la fois ici et là – conservatrice avec les conservateurs, et frondeuse avec les frondeurs. « Tu respecteras la loi que tu édictes » : vieil adage qu’aucun dirigeant ne gagne à mépriser. Car les sociétés se gouvernent dans la simplicité : quand la règle et le modèle divergent, il faut changer la loi ou changer d’élites. Parfois, sur son élan, le peuple change les deux…

   Naturellement, ces réflexions passaient les compétences de Madame de Breyves. L’état de confusion, de mensonge où vivaient ses contemporains, elle en souffrait jusqu’au malaise, mais ne pouvait ni remonter aux causes ni considérer les effets. Dans ce labyrinthe au dessin mouvant, ce maquis d’épines où tout l’écorchait, elle croyait guider de son mieux un enfant qui grandissait et dont elle sentait bien qu’il ne se laisserait plus longtemps mener. (…)

   Mignon, lui, n’abdiquait pas : s’il n’avait plus la force de courir derrière son élève, il s’efforçait, vaille que vaille, de le retenir à la maison. (…) « Trop tard, Monsieur le précepteur, dit la comtesse. Trop tard ! Pour les catéchismes et les herbiers, l’heure est passée… Finis, les traductions, les abrégés, les pense-bêtes et les versions expurgées : votre élève lit la vie dans l’original ! (…) Ne pleurez pas, Mignon, ne pleurez pas. Aucun chien ne brise son attache quand son maître lui laisse la chaîne longue. »

   Une phrase qu’elle eut tout le temps de remâcher quelques semaines plus tard lorsque Alexis, pour la première fois, n’apparut pas à l’heure du repas. (…) Qu’il rentre, on dieu, qu’il rentre ! Pour le sauver, elle se serait humiliée, parjurée, prostituée, elle aurait truqué, falsifié, volé, assassiné. Mais, par pitié, qu’il rentre ! Tout de suite ! Qu’il rentre en sifflotant. Dédaigneux de ses angoisses et de ses remontrances. Qu’il rentre avec sa brassée de mensonges et ses haussements d’épaules. Qu’il rentre insolent, moqueur, badin, traître et charmant : tout ce que le diable voudrait, elle le paierait pour qu’on lui rende le rire de son enfant, ses cheveux blonds, sa silhouette débraillée, et ses bouquets de myosotis, ses billets glissés sous l’oreiller, ses « Maman cœur », ses « Maman chérie »… qu’il rentre, elle n’avait plus d’âme que lui.

Françoise CHANDERNAGOR, L’enfant des Lumières.

Au fil des mots (94) : « port d’attache »

Douce terre   

   Je fis quelques pas et offris mon visage au ciel en fermant les yeux. J’inspirai profondément. Le parfum de la nature, avec ses essences de pins, de thym sauvage et de lavande, m’insuffla l’oxygène qui me manquait depuis si longtemps. Je respirais mieux. Un sourire s’épanouit sur mes lèvres. Le grand portail en fer forgé se dressait devant moi : je le débarrassai du cadenas qui protégeait la serrure. Je poussai les portes du paradis. (…) Sans me préoccuper de ma cheville, je pris l’allée bordée de cyprès et finis par couper à travers champs. Je marchais comme je le pouvais dans les herbes hautes, le printemps avait fait son œuvre, le terrain était presque en friche, avec des coquelicots par-ci par-là. Les arbres étaient en forme, la fraîcheur de l’hiver leur avait fait du bien, les amandiers étaient en fleur, les oliviers paraissaient plus forts que jamais, bien enracinés dans leur terre. Le Luberon, cette petite montagne qui était mon port d’attache, se dressait devant moi, face à la maison. Loin de nous étouffer, sa proximité nous protégeait, nous rassurait, par la douceur de ses formes que l’on pouvait qualifier de voluptueuses. J’adorais le contempler le soir au coucher du soleil, il n’en devenait que plus doux lorsqu’il se teintait de rouge orangé. Il donnait l’impression qu’on pouvait le caresser comme une peau délicate. (…) L’olivier de papa et maman m’appelait, je leur envoyai un baiser par la pensée et leur promis que je viendrais les voir le lendemain. Il était temps de retrouver la maison.

   Le volet de la porte d’entrée avait toujours été capricieux, je dus m’acharner en tirant dessus, il ne me résista pas longtemps. Je savais précisément où donner un coup d’épaule pour le débloquer. L’odeur de la Bastide emplit mes narines ; ce parfum de maison de campagne, l’odeur familière de renfermé, celle qui rassure, qui dit Rien n’a bougé, rien n’a changé, cet effluve, souvenir des jours heureux, légèrement teinté de feux de bois, réminiscence des flambées faites l’hiver précédent à Noël. (…)

   À chaque séjour, la maison me semblait plus grande que dans mes souvenirs. À croire qu’elle grandissait avec moi, mais bien plus solidement. Je laissai les portes-fenêtres du salon et de la salle à manger grandes ouvertes. Je fis entrer la lumière dans la cuisine, maman l’avait voulue rustique. (…)

   Entrer dans la chambre de papa et maman.

   Je me dirigeai vers la fenêtre pour l’ouvrir avant de me tourner vers leur nid. Rien n’avait bougé depuis leur départ. Chaque fois que je venais, j’y faisais le ménage et changeais les draps, ne prenant que les préférés de maman. Personne, sinon moi, n’avait le droit de s’en occuper et personne n’y dormait jamais. Je fis glisser ma main le long de la commode, y laissant une trace dans la poussière. Je contemplai l’un après l’autre les cadres photo où nous étions heureux tous les trois. L’un d’eux retint particulièrement mon attention. Il incarnait le véritable amour, un amour si fort que la mort ne pouvait pas le séparer, un amour qui avait vaincu les obstacles, qui avait tout enduré, le pire comme le meilleur. (…) Je caressai le boutis sur le lit et quittai la pièce. Je me sentis mieux dès que j’eus pénétré dans ma chambre. Je m’absorbai dans la vue, qui donnait sur les oliviers et la lavande. Malgré la petite fraîcheur du début de soirée, je laissai tout ouvert le temps de faire mon lit. depuis toujours j’y dormais tellement bien, au point que j’eus presque l’envie de me coucher immédiatement.

   Je fus tirée de mes rêveries par un coup de Klaxon retentissant. Je boitai jusqu’au jardin, la petite famille au grand complet débarquait.

Agnès MARTIN-LUGAND, À la lumière du petit matin

 

 

Au fil des mots (93) : « souvenirs »

Entre vignes et oliviers

   La chapelle de Séguret se méritait. On y accédait après avoir grimpé la côte sous un soleil écrasant.  Sur le seuil, Sabine, aveuglée par le contraste entre la lumière brûlante du dehors et la semi-pénombre de l’intérieur, marqua un arrêt.

  • Bienvenue, mademoiselle Richaud, dit alors une voix grave qu’elle reconnut aussitôt. Je n’osais plus espérer votre visite.
  • J’étais à contre-jour…, souffla-t-elle. Or vous m’avez identifiée immédiatement. 
  • Nous, les malvoyants, devons développer nos autres sens. Vous avez un parfum peu courant, qui vous enveloppe et semble faire partie de vous. (…)

   Son métier de traductrice l’avait accoutumée à comprendre ce que voulaient dire les artistes. « Regardez-moi », suggérait implicitement Diego.

   Elle recula d’un pas pour mieux contempler les œuvres accrochées, sobrement encadrées de noir ou d’ivoire. On passait subtilement de la couleur au noir et blanc. (…) Et puis au centre de l’exposition, il n’y avait que cet œil, en gros plan, cerné de noir.

  • Comment faites-vous ? murmura-t-elle. il me semble qu’à votre place, j’engrangerais un maximum d’images, mais ce ne doit pas être la solution. 
  • Existe-t-il une solution ? la coupa-t-il. (…) Je traverse une expérience intéressante. C’est ainsi que je l’entends. (…) Venez, je vous offre une tasse de thé. À moins que vous ne préfériez goûter le vin de mon père ? Avec quelques toasts à la tapenade, il devrait vous plaire. 
  • Va pour le vin de votre père. Le domaine des Grès, n’est-ce pas ? (…)

   Lorsqu’il l’entraîna vers un vieux cabriolet de couleur jaune, elle n’éprouva pas la moindre réticence à l’idée de se laisser conduire par Diego. Il ne marquait pas d’hésitation, se jouait des sinuosités du chemin.

   Le domaine des Grès occupait une situation privilégiée au pied des Dentelles de Montmirail. Le mas, bâti en forme de L, était orienté sud-est et tournait le dos au mistral.  (…) Pierres sèches, volets gris patinés, peu de fleurs… C’était une demeure masculine, plutôt austère.

  • Installez-vous sous la treille, proposa Diego. Il fait encore très bon. (…) Goûtez-moi le fleuron de notre cave, en lui servant un vin rouge aux arômes de framboise et de cannelle. (…)
  • Vous le commercialisez toujours?
  • Pierre, qui a été formé par mon père, s’occupe de tout ce qui concerne l’exploitation viticole. Pour ma part, je me contente d’avoir des idées. J’aimerais utiliser le cadre des chais pour organiser des rencontres avec des artistes.

   Elle choisit ce moment pour lui parler du site Internet du mas des Anges. Elle savait qu’il saurait prendre les photographies dont elle rêvait. Une ombre voila le visage de Diego.

  • L’exposition de la chapelle est la dernière. Je ne fais plus confiance à mon acuité visuelle. Je ne peux plus contrôler mon travail. Si j’acceptais de photographier vos oliviers, j’aurais peur de vous décevoir. 
  • Essayez toujours, le pria-t-elle. (…)

   Elle jeta un coup d’œil, pour le plaisir, aux photographies que Diego était venu lui apporter au mas des Anges. Il n’avait pas déçu son attente. Il avait gardé cet œil remarquable qui faisait de chaque cliché un travail d’artiste.

   Tous deux étaient tombés d’accord sur les mêmes images. L’une représentait les champs d’oliviers avec le Ventoux en toile de fond. Les arbres frissonnaient sous le mistral, comme agités d’une vie propre. L’autre cliché était un gros plan d’Ulysse, le plus vieil olivier du domaine. L’angle de vue avait été choisi de façon à ce qu’on distingue le ciel, d’un bleu dur, entre le feuillage. Comme une ouverture sur l’avenir. « Ça me plaît beaucoup », avait décrété Sabine, de l’émotion plein la voix. Elle avait eu envie de lui confier alors ce que représentait le domaine pour elle. Elle n’en avait pas eu besoin. « Je crois que j’ai compris, lui avait-il dit. C’est un peu la même chose pour moi. »

Françoise BOURDON, Retour au pays bleu – Le secret des oliviers

 

 

Au fil des mots (92) : « amertume »

Femme chocolat  

   Il était suivi d’un garçon qui portait sur un plateau d’argent deux tasses de porcelaine décorées de roses. 

  • Vous aimez le chocolat ?

   Évidemment qu’elle aimait le chocolat, tout le monde aime le chocolat, elle n’en avait jamais bu mais elle savait d’instinct qu’il n’y avait rien de meilleur au monde, le parfum moelleux et piquant lui entrait dans les narines, elle avait envie de pleurer de désir et de rage. Il lui a tendu une tasse, elle s’est détournée.

  • Vus ne voulez pas le goûter ?

   Elle a secoué la tête. Il s’est penché doucement vers elle mais elle a reculé son fauteuil et a heurté le mur.

  • Vous ne voulez pas goûter ce chocolat onctueux comme une crème ?

   La bouche de Paulina s’est remplie de salive, elle a serré les dents pour empêcher le masque de tomber. Elle aurait donné tout ce qu’elle possédait, sa petite croix de baptême en cuivre et l’image pieuse de sainte Pauline qui veillait sur son sommeil, pour connaître le goût du chocolat. il a bu une gorgée, elle lui a jeté un regard furtif.

  • Une femme silencieuse et masquée, un homme à visage découvert qui ne cesse de parler, et entre eux le chocolat, c’est excitant, vous ne trouvez pas ? Montrez-moi vos yeux.

   Il s’est penché très près, l’odeur tiède de sa peau l’a frôlée, une petite effraction intime qui l’a épouvantée. Cet homme était grossier, trop beau, elle a regardé sa bouche mouillée de chocolat, s’est tordu les mains sous la table, affolée.  (…)

   Paulina muette, masquée, refusant même le chocolat, c’était irrésistible. Il voulait sa voix, cette voix étrange, douce et râpeuse, comme une soie sauvage, qui la veille lui avait mis des frissons sous la peau, il la voulait tout de suite et sans plus d’égards il a pris la main de Paulina et l’a portée à ses lèvres. Elle a senti sa langue au creux de la paume, une sensation délicieuse et intolérable et a brutalement retiré sa main.

  • Paulina, pardonnez-moi, votre silence me rend fou.

   Elle a du mal à respirer, le masque l’étouffe, elle voudrait mettre sa main sur sa bouche pour le faire taire, pour sentir encore la forme de ses lèvres.

  • Je vous promets de ne plus insister. Votre voix vous appartient.

   Non, sa voix ne lui appartient pas, sa voix appartient à la République, sa voix est prisonnière. Les jeunes chanteuses ne peuvent quitter l’orphelinat que pour se marier. Dans ce cas le mari doit signer devant notaire un document attestant que jamais plus son épouse ne chantera, ni en public, ni en privé. La prison et le chant, ou la liberté et le silence. 

  • Dans quelques jours, Bonaparte va poser un ultimatum. Votre République évidemment n’y répondra pas. L’armée française entrera alors dans Venise. Vous comprenez ce que ça signifie ?

   Elle a regardé avec désespoir la petite salle chaudement emmitouflée dans le parfum du chocolat, les doux sièges de velours rouge, les miroirs encadrés d’or, les lustres à pendeloques. Qu’est-ce que c’est, la fin d’un monde ? Des soldats semblables à cet homme, les canaux remplis de sang, un bruit énorme et confus courant au long des rues ? (…)

  • Venise est perdue.
  • Non !

   Elle a arraché son masque et le regarde avec défi. Pendant un instant, il n’a vu que ce regard bleu acéré. Puis il a vu le petit visage sans grâce, le front bas, le nez trop long, les joues piquetées de vérole. Il a baissé la tête et regardé avec désarroi l’intérieur du masque posé sur la table, comme si elle y avait laissé en creux un autre visage. La vie n’est qu’une sinistre farce. Elle cherche son souffle, il y a des sanglots étouffés dans sa voix.

  • Vous me trouvez bien laide.

   Il ferme les yeux, sa voix efface soudain toutes les fausses notes du monde, une voix qui vient de très loin, de plus loin que la chair, une voix trop grande pour son pauvre visage. Il prend à tâtons la main de Paulina mais elle se dégage aussitôt.

   Son visage est un masque définitif que Dieu lui a donné pour la vie et la vie lui semble soudain bien longue devant cet homme qui ne sait plus que dire, que faire, cet homme déçu dont le regard fuyant lui broie le cœur. Elle prend la tasse et boit une gorgée. C’était donc ça, le goût du chocolat? Cette saveur amère et froide ?

Dominique PARAVEL, Nouvelles vénitiennes – Le goût du chocolat