Au fil des mots (92) : « amertume »

Femme chocolat  

   Il était suivi d’un garçon qui portait sur un plateau d’argent deux tasses de porcelaine décorées de roses. 

  • Vous aimez le chocolat ?

   Évidemment qu’elle aimait le chocolat, tout le monde aime le chocolat, elle n’en avait jamais bu mais elle savait d’instinct qu’il n’y avait rien de meilleur au monde, le parfum moelleux et piquant lui entrait dans les narines, elle avait envie de pleurer de désir et de rage. Il lui a tendu une tasse, elle s’est détournée.

  • Vus ne voulez pas le goûter ?

   Elle a secoué la tête. Il s’est penché doucement vers elle mais elle a reculé son fauteuil et a heurté le mur.

  • Vous ne voulez pas goûter ce chocolat onctueux comme une crème ?

   La bouche de Paulina s’est remplie de salive, elle a serré les dents pour empêcher le masque de tomber. Elle aurait donné tout ce qu’elle possédait, sa petite croix de baptême en cuivre et l’image pieuse de sainte Pauline qui veillait sur son sommeil, pour connaître le goût du chocolat. il a bu une gorgée, elle lui a jeté un regard furtif.

  • Une femme silencieuse et masquée, un homme à visage découvert qui ne cesse de parler, et entre eux le chocolat, c’est excitant, vous ne trouvez pas ? Montrez-moi vos yeux.

   Il s’est penché très près, l’odeur tiède de sa peau l’a frôlée, une petite effraction intime qui l’a épouvantée. Cet homme était grossier, trop beau, elle a regardé sa bouche mouillée de chocolat, s’est tordu les mains sous la table, affolée.  (…)

   Paulina muette, masquée, refusant même le chocolat, c’était irrésistible. Il voulait sa voix, cette voix étrange, douce et râpeuse, comme une soie sauvage, qui la veille lui avait mis des frissons sous la peau, il la voulait tout de suite et sans plus d’égards il a pris la main de Paulina et l’a portée à ses lèvres. Elle a senti sa langue au creux de la paume, une sensation délicieuse et intolérable et a brutalement retiré sa main.

  • Paulina, pardonnez-moi, votre silence me rend fou.

   Elle a du mal à respirer, le masque l’étouffe, elle voudrait mettre sa main sur sa bouche pour le faire taire, pour sentir encore la forme de ses lèvres.

  • Je vous promets de ne plus insister. Votre voix vous appartient.

   Non, sa voix ne lui appartient pas, sa voix appartient à la République, sa voix est prisonnière. Les jeunes chanteuses ne peuvent quitter l’orphelinat que pour se marier. Dans ce cas le mari doit signer devant notaire un document attestant que jamais plus son épouse ne chantera, ni en public, ni en privé. La prison et le chant, ou la liberté et le silence. 

  • Dans quelques jours, Bonaparte va poser un ultimatum. Votre République évidemment n’y répondra pas. L’armée française entrera alors dans Venise. Vous comprenez ce que ça signifie ?

   Elle a regardé avec désespoir la petite salle chaudement emmitouflée dans le parfum du chocolat, les doux sièges de velours rouge, les miroirs encadrés d’or, les lustres à pendeloques. Qu’est-ce que c’est, la fin d’un monde ? Des soldats semblables à cet homme, les canaux remplis de sang, un bruit énorme et confus courant au long des rues ? (…)

  • Venise est perdue.
  • Non !

   Elle a arraché son masque et le regarde avec défi. Pendant un instant, il n’a vu que ce regard bleu acéré. Puis il a vu le petit visage sans grâce, le front bas, le nez trop long, les joues piquetées de vérole. Il a baissé la tête et regardé avec désarroi l’intérieur du masque posé sur la table, comme si elle y avait laissé en creux un autre visage. La vie n’est qu’une sinistre farce. Elle cherche son souffle, il y a des sanglots étouffés dans sa voix.

  • Vous me trouvez bien laide.

   Il ferme les yeux, sa voix efface soudain toutes les fausses notes du monde, une voix qui vient de très loin, de plus loin que la chair, une voix trop grande pour son pauvre visage. Il prend à tâtons la main de Paulina mais elle se dégage aussitôt.

   Son visage est un masque définitif que Dieu lui a donné pour la vie et la vie lui semble soudain bien longue devant cet homme qui ne sait plus que dire, que faire, cet homme déçu dont le regard fuyant lui broie le cœur. Elle prend la tasse et boit une gorgée. C’était donc ça, le goût du chocolat? Cette saveur amère et froide ?

Dominique PARAVEL, Nouvelles vénitiennes – Le goût du chocolat

 

 

 

 

Un petit livre blanc

Peut-être l’extrait d’hier soir a-t-il attisé votre curiosité ? Voici un article que j’avais posté sur mon ancien blog début 2015 à propos de ce livre tout à fait atypique ! Bonne (re)découverte !

 

Comment ce petit livre, best-seller mondial, est-il entré dans ma vie?

Je ne le sais plus très bien si ce n’est qu’il était question de te faire un cadeau, chère Micheline, fidèle lectrice et contributrice de ce blog… Authentique connaisseuse de la littérature anglo-saxonne et parfaite bilingue bien que professeur de français, sans doute est-ce toi qui m’as conduite vers lui… 34021943.jpegJ’avais acquis la première édition traduite en français chez Autrement, couverture blanche, d’où le titre de mon post Embarrassé  Un pour toi, un pour moi. J’attends impatiemment ton commentaire si tu as plus de souvenirs que moi!

Mais ce dont je me souviens, ce sont nos commentaires enthousiastes. Et lorsque je l’ai retrouvé, ce petit livre blanc, lors d’un rangement il y a peu, j’ai voulu savoir si la magie allait encore opérer. Affirmatif!

Pourtant sur Internet, j’ai lu bien des comptes-rendus déçus de lecteurs francophones. Sans doute y cherchaient-ils des avis sur certains chefs-d’oeuvres indiscutables et connus des francophones : Shakespeare, Dickens, Jane Austen… Et que non, ils se coltinent des listes de livres et d’auteurs inconnus et rébarbatifs !

Alors ?

Ce n’est pas ça qu’il faut aller chercher dans le livre épistolaire d’Hélène Hanff. Ce qui le rend jouissif, c’est tout d’abord la personnalité de son auteur : une New Yorkaise originale et rigide qui fait son shopping par correspondance dans une petite librairie londonienne au 84, Charing Cross Road. Son envie de posséder des ouvrages rares dans des éditions improbables, ses difficultés de paiement – elle envoie les dollars dans ses courriers , les mandats, elle ne connaît pas. Mais insensiblement les rapports épistolaires très secs, presqu’autoritaires et puritains glissent vers l’empathie, l’amitié et même l’amitié amoureuse. Les Londoniens meurent de faim en ces années d’immédiate après-guerre, Hélène déniche alors un catalogue américain qui peut envoyer des denrées alimentaires et ses colis d’oeuf en poudre et de jambon par exemple font la joie de ses amis libraires du bord de la Tamise. Comme elle se met en rage devant les crédits américains grassement allongés pour la reconstruction de l’Allemagne et du Japon, ennemis d’hier, et l’abandon financier de l’Angleterre, alliée fidèle ! On plonge dans cette époque pas si lointaine pourtant où des opérations banales sont encore bien risquées et souvent mortelles, où l’approvisionnement de la boutique en livres intéressants oblige à des voyages incessants et périlleux dans l’arrière-arrière-arrière pays de la campagne anglaise et du Royaume-Uni. Oui,  tout cela est bien savoureux et émouvant d’humanité.

Bien évidemment, tout cela n’aurait pas existé sans l’amour de la littérature et des livres !

Oui, ce qu’il faut  aller chercher dans ce petit livre, ce n’est pas vraiment ce qui est écrit mais ce qui y est sous-entendu par la transformation des formules de politesse, des signatures, le croisement des interlocuteurs… C’est pudique, discret, imperceptible.

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L’équipe des libraires correspondants d’Hélène

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La boutique fermera en 1968, sans qu’Hélène puisse jamais s’y rendre, faute d’argent, elle était en effet scénariste de séries pour la télévision américaine au travail bien aléatoire.  Elle finira tout de même par enfin découvrir Londres et racontera ce voyage tant de fois rêvé dans La Duchesse de Bloomsbury Street.

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D’autres infos

kevs-presents-001.jpgCharing Cross Road est une rue du centre de Londres, pas loin de St Martin-in-th-Fields. Elle est réputée pour le nombre de librairies que l’on y trouve. (C’est aussi là que se trouve un des plus vieux pubs « Au Chaudron baveur » célèbre aujourd’hui grâce à Harry Potter et où nous sommes allés de temps en temps boire des coups, mon homme et moi !)

Hélène Hanff, née le 15 avril 1916 et morte le 9 avril 1997, est une écrivaine américaine. Auteur de pièces de théâtre, elle a également écrit de nombreux livres et des scénarios pour la télévision. Son livre a fait l’objet notamment d’une adaptation cinématographique en 1987 avec Anne Bancroft et Anthony Hopkins dans les rôles principaux.

 

 

 

Voici un site où vous trouverez toute la production littéraire d’Hélène Hanff (notamment de nombreux livres pour enfants)

http://www.helenehanff.com/index.html

Et le site du Livre de poche où il est possible de lire quelques pages…

http://www.livredepoche.com/84-charing-cross-road-helene-hanff-9782253155751

Une lecture insolite que je vous recommande, un de ces livres dont le souvenir et le charme vous  accompagneront longtemps!

 

Au fil des mots (91) : « bibliophile »

Ventes par correspondance

 

Helene Hanff

14 East 95th St.

New York City

3 novembre 1949

Marks & CO

84? Charing Cross Road

Londres, W.C.2

Angleterre

Messieurs :

   Les livres me sont bien parvenus, le Stevenson est tellement beau qu’il fait honte à mes étagères bricolées avec des caisses à oranges, j’ai presque peur de manipuler ces pages en vélin crème, lisse et épais. Moi qui ai toujours eu l’habitude du papier trop blanc et des couvertures raides et cartonnées des livres américains, je ne savais pas que toucher un livre pouvait donner tant de joie.

   Un Britannique dont la fille habite au-dessus de chez moi a traduit les 1livre 17 schillings 6 pence et m’a dit que je vous devais 5,30 dollars et un billet de 1 dollar. Les 70 cents restants seront une avance sur le prix des Nouveaux Testaments, que je veux tous les deux.

   Pourriez-vous désormais traduire vos prix ? Même en américain, je ne suis pas très forte en calcul, alors maîtriser une arithmétique bilingue, ça tiendrait du miracle !

Bien à vous,

Helene Hanff

 

MARKS & CO., LIBRAIRES

84, Charing Cross Road

Londres, W.C.2

7 décembre 1951

 

Mademoiselle Helene Hanff

14 East 95th Street

New York 28, New York

Chère Mademoiselle,

   Vous apprendrez avec plaisir que les deux boîtes d’œufs et les conserves de langue nous sont bien parvenues. De nouveau, nous voulons tous vous remercier très sincèrement pour votre extrême générosité. M. Martin, un des plus anciens membres du personnel, était en congé de maladie depuis quelque temps, nous lui avons donc réservé la part du lion sur les œufs (en fait, une boîte entière). Bien sûr il en a été ravi. Les conserves de langue ont l’air très appétissantes et sont bienvenues pour compléter nos garde-manger ; pour ma part, je les mettrai de côté pour une grande occasion.

   J’ai demandé chez tous les marchands de musique du quartier, mais je n’ai pas réussi à trouver Le Messie ou La Passion selon saint-Matthieu de Bach en édition reliée, d’occasion et en bon état. C’est alors que je me suis aperçu qu’on pouvait les avoir chez l’éditeur en éditions nouvelles. Elles sont peut-être un peu chères, mais j’ai pensé que je ferais mieux de les acheter et je vous les ai envoyées par messagerie il y a quelques jours, elles devraient vous parvenir d’un jour à l’autre maintenant. Notre facture, pour un montant total de 1 livre 10 schillings (=4,20 dollars), est jointe aux livres.

   Nous vous envoyons un petit cadeau pour Noël. C’est du linge et nous espérons bien que vous n’aurez pas de droits de douane à payer dessus. Nous le déclarerons comme « Cadeau de Noël » et garderons les doigts croisés. Quoi qu’il en soit, nous espérons que cela vous fera plaisir et que vous l’accepterez avec nos vœux les plus sincères pour Noël et la nouvelle année.

   Mon nom n’est en aucun cas d’origine galloise. Il se prononce comme « Noël » en français, je pense donc qu’il pourrait avoir une origine française.

   Veuillez agréer l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Frank Doel

p/o MARKS & CO.

Helene HANFF, 84, Charing Cross Road

 

 

 

 

Au fil des mots (90) : « Exposition »

Madame Zola 

   ILS MONTÈRENT par les ascenseurs, car aucun d’entre eux n’était plus très jeune et la soirée promettait d’être longue. L’ascenseur Otis, qui ressemblait davantage à un train à crémaillère, les mena à la première plate-forme, où ils payèrent à nouveau un franc par tête avant de pénétrer dans la cabine de l’ascenseur hydraulique. Alexandrine sentit son estomac se nouer et vit les foules de l’esplanade se transformer en une scène tirée d’un roman de son mari – une fourmilière grouillante, puis, à mesure que les détails disparaissaient, une tache informe de noir et de gris. Le ciel était chargé de nuages. Elle pensa aux rumeurs qui avaient tant inquiété Émile, selon lesquelles la tour Eiffel allait détraquer le climat et déchaîner des orages sur Paris.

   Ils contemplèrent le déploiement des quartiers au nord et à l’est, où ils vivaient et travaillaient. (…) Les hommes – Émile, son éditeur et le gendre de l’éditeur, Edmond de Goncourt, et critique d’art – essayaient d’identifier les monuments et de situer leurs domiciles. Le plus surprenant fut de découvrir, au nord-est, une montagne dans Paris, surmontée d’un énorme Bouddha carré. À ses pieds, les immeubles à loyer de Montmartre et de la Goutte d’Or, qu’elle savait être sordides, étaient des cubes d’une blancheur étincelante, pareils aux maisons d’une ville mahométane, dévalant les flancs de la butte comme s’ils espéraient trouver le Bosphore en contrebas. 

   Il n’était pas facile de tracer un itinéraire par le réseau indécis de crevasses qui lézardaient la masse des toits. (…) Tout avait changé d’importance. Notre-Dame était un petit jouet perdu dans un espace indéfinissable, tandis que les tours en poivrière de Saint-Sulpice avaient pris des allures monumentales. D’immenses ombres caressaient le paysage, plongeant les Batignolles dans l’obscurité, transformant la Seine en une traînée livide. (…)

   La cabine s’arrêta dans un soubresaut. Ils sortirent et allèrent s’accouder au garde-corps. De cette hauteur, on ne distinguait plus aucun signe de vie. En bas, rien ne semblait bouger et aucun son ne leur parvenait sur la plate-forme. Elle avait espéré voir la ville qui l’avait vue naître et dans laquelle elle avait vécu pendant cinquante ans s’étaler à ses pieds comme le plan de niveau d’une maison familière, mais elle eut soudain la sensation d’avoir passé toute sa vie dans un endroit étrange. 

   Ils reprirent l’ascenseur pour la première plate-forme, d’où Paris paraissait plus reconnaissable que quelques instants plus tôt. Une table leur avait été réservée au restaurant russe, déjà réputé pour sa cave à vins logée sous le pilier nord-est de la tour. Ils étudièrent la carte et admirèrent la vue. (…) Elle prendrait du caviar, de la batvinia, du cochon de lait bouilli, et elle partagerait sans doute avec eux la vodka et le Chambertin, puis un Château d’Yquem pour accompagner ce qui pourrait suivre. (…)

  Ils étaient encore à table quand la nuit tomba. Lorsqu’ils regardaient au loin, ils ne voyaient maintenant plus que leur propre reflet. Après les gélinottes – qu’elle avait tenu à comparer avec les siennes, la patte d’ours (par curiosité), les gaufres polonaises, le napolenka, le samovar de thé, qu’Émile aurait pu vider à lui tout seul, et les cigarettes à embout doré, ils redescendirent les trois cent quarante-cinq marches de bois qui accusaient déjà des signes d’usure. (…)

   Les foules du Champs-de-Mars étaient encore plus bruyantes et malodorantes que dans la journée. Les badauds se déversaient comme des eaux de crue, emplissant les rues et se pressant aux portes. Ils réussirent à rester groupés et trouvèrent la rue du Caire qui, avec ses minarets et ses moucharabiehs dessinés par un architecte français, passait pour être plus authentique que n’importe quelle rue du Caire moderne. Ils écarquillèrent de grands yeux sur les Africains, qui leur renvoyèrent leur regard insistant, et entrèrent au café égyptien pour y voir la danse du ventre dont on disait qu’elle avait scandalisé les milliers de Parisiens venus assister au spectacle. (…)

   Malgré l’heure tardive, la rue du Caire était encore bondée. Les visages de la foule étaient éclairés par des lanternes rouges et tout le monde semblait légèrement éméché. Au bout de la rue, des femmes faisaient la queue devant les water-closets et parlaient fort. Un groupe d’hommes levait la tête vers les fenêtres finement ciselées d’un harem. L’Exposition était un immense magasin où le monde entier venait s’abandonner à ses plaisirs et se laisser surprendre par des contentements inédits.

Graham Robb, Une histoire de Paris par ceux qui l’ont fait

 

Au fil des mots (89) : « raconter »

Une histoire à la Hopper   

  Ben s’est approché d’une des fenêtres qui s’ouvrent sur l’océan. De là, il observe négligemment les bateaux qui croisent sur la baie, ceux qui rentrent au port. C’est un spectacle auquel il est habitué, auquel il pourrait ne plus prêter attention et qui, cependant, continue de l’émerveiller, comme les enfants le sont devant le sapin de Noël. Oui, c’est un émerveillement d’enfance. Avec le temps, il a appris à reconnaître certaines embarcations, à être impressionné par le yacht des Dawson, à s’amuser du bruit de ferraille du rafiot du vieux Carter, à apprécier la mécanique de précision du hors-bord de Ted Jackson. Il est rasséréné de savoir que c’est son monde à lui, même s’il n’est pas un homme de la mer. Il appartient à cette société du littoral, il a sa place parmi les gens de Cape Cod. Bien sûr, il n’est pas un milliardaire, il ne possède rien mais il se sent de cette communauté et aucun de ses voisins, quelle que soit sa condition, ne lui dénierait cette appartenance. Le soleil est encore assez haut alors que l’heure est avancée, mais c’est pour faire illusion quelques instants encore. D’ici peu, il deviendra rasant puis ira s’enfoncer, là-bas, dans l’océan tranquille.

   Par intermittence, Ben jette de brefs coups d’œil vers la salle : il fait semblant de ne pas apercevoir, assis sur deux tabourets, accoudés au comptoir luisant, les deux fauves qui se font face, comme s’ils se préparaient à une attaque ou à une étreinte. Il les observe, sans se dévoiler, et il retrouve leur intimité d’avant, cette position du corps qui les identifie au premier regard, cette proximité qu’il leur a connue, cette manière de se pencher vers l’autre qui est autant un abandon qu’une méfiance, autant une reddition qu’une revendication de liberté. Leurs visages pourraient se frôler mais c’est comme s’ils s’ignoraient. Leurs mains pourraient se rejoindre mais ils optent, inconsciemment ou pas, pour l’immobilité, les peaux pourraient entrer en contact mais ils prennent garde de ne pas faire, surtout pas, un faux mouvement. Et au fond, lorsqu’ils vivaient ensemble, ils se comportaient déjà ainsi, toujours au bord de s’enlacer et toujours jaloux de leur indépendance. C’est vrai qu’ils n’ont pas changé, qu’ils ressemblent à ceux qu’ils ont été. Ben les abandonne pour s’en retourner à l’océan.

« Tu estimes que j’ai eu tort ? Tort de venir, je veux dire ?

  • Je ne sais pas. Comment savoir ?

(…) Louise veut bien réfléchir à l’interrogation devant laquelle on la flanque, mais elle réclame du temps. Elle réclame de la tranquillité pour s’approprier cette interrogation, pour remettre de l’ordre dans ses idées tout simplement. Pour l’heure, elle choisit de répondre à côté, de désappointer Stephen mais le mutisme vaut mieux qu’une approximation, n’est-ce pas ? Et le mystère lui-même est préférable au mensonge, non?

   Lui, il se repent de sa question, aussitôt posée. (…) Si Louise estime, en effet, qu’il n’a rien à faire là, que son retour est une provocation ou une erreur, il ne sert sans doute à rien de prolonger la conversation. (…) Il se souvient comme elle a souffert, il entend encore les reproches qu’elle lui a adressés : elle aurait pu avoir davantage de mémoire et refuser toute idée de dialogue avec lui. S’il se trouve encore chez Phillies, c’est qu’elle ne le déteste pas tout à fait, et que sa bonne étoile ne l’a pas abandonné.(…)

   Comme s’il avait suivi le cheminement de la pensée de Louise, Ben constate que, si la beauté peut passer ou lasser, si elle peut s’estomper ou finir par ennuyer, le charme, en revanche, ça ne part jamais, c’est là, pour toujours, ça reste, intact. Louise et Stephen ont égaré un peu de leur jeunesse, la peau a perdu un peu de son éclat, les gestes sont devenus plus lents, plus lourds, moins enfantins, le ton de la voix s’est posé mais le charme n’a pas varié. Leur capacité de séduction n’a pas été entamée. Il les revoit, non comme il les a vus, mais comme il les a aimés. Ils sont resplendissants et il est pris de l’envie folle d’être leur ami, à tous les deux, à nouveau.

   La porte du café tinte.

Philippe BESSON, L’arrière-saison

 

 

Au fil des mots (88) : « catalogue »

Flore poétique 

   Bianca marche dans le potager – mais plus qu’un potager, c’est presque un jardin en raison du soin méticuleux apporté aux légumes et aux herbes dans leurs carrés bien tracés – et admire les formes et les couleurs de tous ces légumes qui jaillissent parmi les feuillages : les trompettes des fleurs de courge tardives, les joues empourprées des tomates, certaines aubergines cardinalices. Ce n’est qu’un instant, un élan: elle s’arrête, cueille et enveloppe dans son tablier deux, trois, quatre de ces fruits de la terre. Ils sont tiédis par le soleil, et cette tiédeur l’accompagne tandis qu’elle retourne en arrière, rapide, inhalant l’arôme religieux du romarin de part et d’autre du sentier, dont elle peigne le haut des buissons avec les doigts de sa main libre comme elle le fait toujours, depuis toujours, par une impulsion irrésistible. Et c’est ce parfum, plus que son geste, qui réveille un souvenir très vif, pointu comme la mémoire de ce qu’on a perdu : sa promenade avec son père dans l’Orto Botanico de Padoue, sous la surveillance à distance d’un moine en bure sombre qui les avaient laissés entrer seuls en échange d’une pièce. (…) « Les simples, ce sont les herbes ou les gens qui les cultivent? » avait-elle demandé. Elle avait quinze ans et ils venaient d’entamer leur voyage. Jamais jusqu’alors elle n’avait joui de la présence entière de son père, de tout son temps : un privilège dont elle ne se lassait pas et qu’elle récompensait par une attention inconditionnelle, telle une élève en compagnie d’un maître vénérable, l’amour en plus. 

   « Bonne question, avait-il dit. Je crois que les deux vont ensemble : si on n’a pas le cœur pur, on contamine les plantes dont on s’occupe. Les herbes simples sont celles qui soignent les maladies et rendent la santé. Mais ce moine aussi est certainement un simple, sinon il ne serait pas là, pieds nus dans ses sandales ; il se tiendrait dans une salle pleine de fresques et  caresserait sa robe pourpre car, lorgnant déjà vers Rome. Pourtant, je suis sûr que c’est un homme heureux, même sans pourpre. Tu t’appelles Bianca parce que nous t’avons voulue simple, essentielle, pure. Parce que nous voulions que tu choisisses toi-même tes couleurs. »

   Le gravier crissait sous leurs pas et le vent emportait par poignées les pétales violets du gattilier, comme les confettis lancés par un enfant. (…)

   « En Amérique du Nord, les guerriers de certaines tribus se peignent le visage avant de partir au combat, pour montrer la couleur de leur courage. Mais il n’y a pas besoin de les arborer sur les joues, ses couleurs personnelles. L’important est de les connaître. » (…)

   À présent, courant vers le bureau avec les légumes dans son tablier, Bianca songe qu’elle ne sait pas encore quelles sont ses couleurs : toutes, et peut-être aucune, comme à l’intérieur d’une goutte de pluie qui s’arrête sur une feuille et recueille en soi l’essence du monde. Elle dispose le fruit de sa cueillette dans un panier, puis se ravise parce qu’on dirait un tableau de Baschenis : posés sur la table en bois brut, presque par hasard, ils sont parfaits. Elle les dessine, puis les colore, sans savoir à qui pourra plaire ce portrait d’un petit morceau du potager ; mais le résultat est beau, il est la vie même. À la fin de ses doigts tachés, elle prend une tomate, mord dedans et la mange jusqu’au bout, vorace, absorbant à la fois la couleur et le jus qui lui colle aux mains. Le rouge est aussi une saveur.

Beatrice MASINI, L’Aquarelliste

 

 

Au fil des mots (87) : « rock’n roll »

Musique de jeunes

   L’époque était animée. Après une longue traversée du désert, de Gaulle était revenu aux affaires pour sauver l’Algérie française menacée par les terroristes algériens. (…) Comme les amis de Franck ne parlaient que de ça, j’écoutais sans rien dire, en prenant l’air de celui qui comprenait. Je m’animais quand la conversation arrivait sur le mot « rock’n roll ». Quelques mois plus tôt, ça nous était tombé dessus sans prévenir. On écoutait la radio sans y prêter attention. Je bouquinais, vautré dans un fauteuil, Franck bossait. Une musique inconnue est sortie du poste. On a levé la tête en même temps en se regardant, incrédules. On s’est rapprochés de l’appareil, Franck a augmenté le son. Bill Haley venait de changer notre vie. Du jour au lendemain, c’est devenu notre musique qui envoyait les flonflons aux oubliettes. Les adultes détestaient, sauf papa qui adorait le jazz. C’était une musique de sauvages qui allait nous rendre sourds et plus bêtes qu’on ne l’était. On n’y comprenait rien, ça ne nous dérangeait pas. Franck et ses amis ont découvert un tas de chanteurs américains : Elvis, Buddy Holly, Little Richard, Chuck Berry et Jerry Lee Lewis sont devenus nos compagnons inséparables. (…)

  • Je suis content que tu sois venu, Michel. Je peux te demander un service ?

  Je lui ai juré qu’il pouvait me demander n’importe quoi. Il allait partir en Algérie pour longtemps et ne savait pas quand il reviendrait. Pas avant un an au moins, peut-être plus. Les permissions n’avaient plus lieu en métropole. Il voulait me confier un petit trésor. D’après lui, j’étais le seul digne de le conserver jusqu’à son retour. J’ai protesté, c’était une lourde responsabilité. Il a coupé court à mes tergiversations en posant la main sur deux caisses d’albums de rock. Cinquante-neuf exactement. Ses importations américaines achetées à prix d’or. Je restais sans voix, bouche ouverte.(…) J’ai voulu qu’on fasse une liste des albums qu’il me confiait. C’était inutile. Il les connaissait par cœur. (…)

   Quand j’ai ramené les disques, ça a fait toute une histoire. Ma mère voulait savoir d’où ils venaient, qui me les avait donnés et pour quelle raison, sous prétexte qu’à elle, personne ne lui avait rien donné, ni disques, ni quoi que ce soit d’autre. À cause des voisins, elle m’a imposé de les écouter en sourdine, ce qui, pour du rock’n roll, est une aberration. À plusieurs reprises, j’ai trimbalé pick-up et disques chez Nicolas qui habitait un immeuble moderne. On en profitait pour écouter Elvis et Jerry Lee Lewis à en avoir les oreilles qui bourdonnaient. Malgré ses demandes insistantes, j’ai refusé de les lui prêter. Puis, nos voisins du dessus ont déménagé. Leur appartement est resté vide plusieurs mois. J’ai augmenté le son. J’attendais que ma mère s’en aille et, juste avant son retour, je le baissais au volume réglementaire. Une bouffée d’oxygène binaire dans un monde monastique. Enfin, on vivait. Je restais des heures sur mon lit à écouter les disques en boucle et, si je n’y comprenais rien, je connaissais les paroles par cœur. Maria s’en fichait. Juliette s’est crue obligée de faire des remarques. Au départ, fervent amateur de variétés, elle se délectait de Gilbert Bécaud. Elle a basculé et a fini par adorer. Le rock produisait sur elle un effet miraculeux : elle se taisait. On augmentait le son. Jusqu’à l’écouter au volume normal auquel le rock doit être écouté : à la limite des capacités du haut-parleur. On sonnait à la porte. Je coupais le son. La voisine du quatrième voulait savoir si, par hasard, c’était chez nous que… Mais il n’y avait aucun bruit.

Jean-Michel GUENASSIA, Le Club des Incorrigibles Optimistes

Au fil des mots (86) : « poète »

Destinée 

   Âgé de trente ans et grand séducteur devant l’éternel, Alexandre commença à éprouver le désir de créer un foyer : « Mon idéal est une épouse, mon plus grand désir : le repos », écrivait-il dans le Voyage d’Eugène Onéguine en 1829.

   Il n’était évidemment pas envisageable pour lui de chercher une fiancée hors du pays car le tsar lui refusait tout passeport pour l’étranger. L’idée du mariage était réellement devenu une hantise quand il se rendit à un bal au début de l’année 1829.

   Une belle gelée avait chassé du ciel les nuages qui avaient recouvert l’horizon toute la journée et la recrudescence du froid avait ravivé la blancheur de la neige. Pouchkine monta comme une flèche l’escalier de marbre, remettant en place sa coiffure. La salle était pleine, la musique tonnait. Le bruit, la chaleur, le cliquetis des éperons des cavaliers, les gardes, l’envol des petits pieds des femmes dont le regard de Pouchkine suivait les arabesques, pendant que les violons étouffaient de leur son la médisance jalouse des dames. Le poète ne prêta aucune attention aux splendides uniformes chargés d’or, de broderies et de décorations ni aux habits de gala des hommes. (…)

   Soudain, une rumeur admirative parcourut l’assemblée. Pouchkine pensa qu’un membre de la famille impériale avait décidé d’honorer ce bal de sa présence. Mais ce fut une très jeune fille, somptueusement belle, qui pénétra dans la salle.

  • Qui est cette splendeur? demanda Pouchkine à son voisin.
  • Nathalie Nikolaïevna Gontcharova, mon cher, elle fait ses débuts dans le monde, lui répondit le monsieur en ajustant son frac, d’un air entendu.

   Bouleversé par cette beauté romantique, le poète se fit présenter sr le champ. (…) La jeune fille fut moins séduite qu’intriguée par ce petit homme au teint olivâtre et aux lèvres rouges très épaisses. Cependant elle ne fut pas totalement insensible au charme mystérieux de ses yeux gris azur qui égayaient un visage assombri par d’épais favoris et des cheveux bruns frisés. (…)

  Lorsque le 18 février 1831, se déroula la cérémonie du mariage, l’anneau de Pouchkine tomba de la main de Nathalie et le cierge qu’il portait s’éteignit : « Mauvais présage ! » murmura-t-il à ses témoins.

  Dès le lendemain, en effet, les premières frictions apparurent dans le couple. (…) Eugène Melchior de Vogüé remarqua : « Le poète avait épousé une personne aussi célèbre pour sa beauté qu’il l’était par son génie, femme de simple race humaine, elle comprit mal ce génie et la passion du dieu qui l’avait ravie. Cet amour africain inspira à madame Pouchkine une épouvante dont elle ne revint jamais. »

   Ce couple fut d’une nature complexe, caractérisée par des sentiments ambivalents : complicité et jalousie, respect et dépit, attention et douleur. (…) Pouchkine n’était pas un mari modèle. Il restait un grand admirateur du sexe féminin et un mari volage. Nathalie, blessée, nourrissait à juste titre des soupçons sur la fidélité de son époux, elle laissait souvent apparaître son irritation. (…)

   Vint enfin Saint-Pétersbourg. L’empereur et le corps diplomatique devaient assister au bal auquel furent conviés les Pouchkine. (…) Brusquement la foule en émoi s’avança, puis se retira et, au son d’une fanfare, l’empereur apparut en saluant à droite et à gauche, semblant avoir hâte de fuir cette corvée. Soudain tout le monde s’écarta et Nicolas Ier souriant, s’arrêta pour saluer Nathalie. Cette attention particulière du tsar était de bon augure et décida de bien des choses. En robe de bal blanche et élégants petits escarpins dorés, Nathalie dansa légèrement penchée en arrière, les yeux baissés. Son bras, ganté de blanc jusqu’au coude, faisait sur son épaule une courbe si gracieuse qu’il semblait le cou d’un cygne. 

   Mme Pouchkine fit donc grande sensation dans le monde. (…) Partout elle était admirée, aux concerts, aux représentations théâtrales ou aux réunions entre amis. Pouchkine y accompagnait sa femme et ses belles-sœurs, toutes trois éblouissantes d’élégance et de finesse.

   Mais en quelques mois, l’attitude de la bonne société envers le poète changea. Autrefois adulé, reconnu par tout le monde, il était devenu une espèce de prince consort. L’exceptionnelle beauté de sa femme lui avait ravi sa popularité. L’empereur plaçait Nathalie à sa droite dans les dîners tandis que Pouchkine était toujours en bout de table. (…)

   Le diplomate français Gallet de Calture, qui vécut longtemps en Russie, décrivait ainsi cette ambiance : « Je ne connais pas d’exemples de mari déshonoré ne tirant pas profit de son déshonneur. »

   Ce même témoin demanda à une dame de la haute société :

  • Et si le tsar posait son regard sur vous, comment réagirait votre époux?
  • Mon mari, répondit la dame, ne me pardonnerait jamais si je me refusais au tsar.(…)

   Pouchkine était à la fois fier et jaloux des succès de son épouse.(…) Le poète agissant en Pygmalion essayait d’éduquer Nathalie, de la façonner comme une œuvre d’art. (…) Les rôles s’étaient peu à peu inversés. Ce n’était plus Nathalie qui était jalouse. Sa beauté splendide associée au nom magique de son époux faisait tourner bien des têtes. (…) Nathalie n’était pas seulement une reine de la danse mais aussi une mère attentionnée. Elle s’occupait de la maisonnée, s’efforçait d’équilibrer les comptes d’une administration familiale en déroute et même discutait âprement avec les éditeurs et les libraires. Elle aidait son époux de son mieux.

Finalement, Pouchkine n’avait-il pas trouvé en Nathalie celle qui lui convenait ? Une épouse qui lui apportait le réconfort familial et se transformait en déesse incontestée sur les bords de la Néva.

  Quelle destinée difficile à remplir que d’être la femme d’un poète aussi poète que Pouchkine…

Vladimir FÉDOROVSKI, Le Roman de Saint-Pétersbourg.

 

 

Au fil des mots (85) : « bonheur »

Inspiration romaine  

   Je me suis presque endormi sur l’un de ces gros carnets de cuir ou, depuis tant d’années, je tente, sans jamais y parvenir vraiment, de garder vie aux impressions que je peux éprouver chaque fois que, je le devine, les semaines à venir, les mois, seront peut-être essentiels dans l’orientation de mon travail. Car c’était bien ce que représentait pour moi ce séjour à Rome à ce moment précis de ma vie : une étape, un second souffle, que sais-je ? La certitude, en tout cas, que je voulais aller plus loin. Ailleurs ? Ce seraient précisément les semaines que j’allais y passer, ces mois parfaitement imprévus, qui devraient me le dire.

   Le premier soir, j’ai donc écrit tard dans la nuit. L’orage, peu à peu, s’était éloigné, la pluie s’en était allée avec lui, demeurait le silence. Ce silence de Rome composé des bruits qu’on a lus chez Stendhal, Berlioz, Larbaud et tant d’autres ; des bruits qu’on a toujours connus quand même on ne les aurait jamais entendus, les cloches bien sûr, les fontaines, jusqu’à la pétarade lointaine d’un scooter qu’on appelle ici motorino, et puis des rires qui vous viennent de très loin, les ateliers d’artistes de la via del Babuino, les collèges de jeunes filles étrangères depuis longtemps assoupies et qui, cependant, murmurent, chuchotent et qui sourient… Le silence de Rome : toute la nuit, excité comme je l’étais par ce que j’espérais, j’ai veillé en silence. Loin, très loin, une musique de piano m’arrivait parfois, par bouffées. J’imaginais un compositeur oublié depuis des lustres dans l’un quelconque des pavillons de la Villa et qui, fatigué de ses recherches laborieuses, lassé de l’ordinateur et de ces machines qui ont remplacé le papier à musique de ses grands-pères, retrouvait doucement Schubert ou Schumann, Liszt…

   Au matin, la lumière était belle. J’ai simplement repoussé un volet, c’est une gifle de soleil qui j’ai reçue en plein visage. Je me suis dit qu’à vingt ans, lorsque j’ouvrais la fenêtre de cette chambre de bonne, tout en haut d’un immeuble 1900 qui donnait sur les jardins de l’Observatoire, c’était aussi une volée de lumière qui me frappait de plein fouet : à Paris, je n’avais devant moi qu’un jardin où des gosses piaillaient, ici, c’était l’aria di Roma tout entière. Mais je n’avais plus vingt ans…

   Je me suis préparé très vite pour entamer aussitôt une première promenade. J’étais décidé, ce matin-là, à explorer la Villa, le jardin, ses alentours : à rester chez moi, en somme. Il y avait du thé, des biscottes dans un placard de la cuisine, je ne me suis même pas rasé et l’impression de bonheur que j’ai ressentie en claquant derrière moi la porte de mon atelier a été, à nouveau, fulgurante : c’était mon atelier à moi, je faisais quelques pas sous la loggia, j’étais à Rome et chez moi ! 

Pierre-Jean REMY, Aria di Roma

Au fil des mots (84) : « disparition »

Beau ténébreux

   J’avais pris froid la veille, en rentrant chez moi. Ma gorge était sèche, ce qui ne m’empêcha pas d’allumer une première cigarette en buvant mon café.

   Je décidai d’appeler Antoine. Mes mains tremblaient sur le clavier du téléphone, mais je me sentais forte d’un savoir nouveau. La sonnerie n’en finissait pas – il n’avait pas non plus de répondeur. J’ai dû raccrocher. Sans pouvoir laisser de trace. Il ne saurait pas que j’avais appelé. Était-ce une bonne chose ?(…) Je composai à nouveau le numéro. Encore de longues sonneries. J’avais besoin de les entendre pour matérialiser un peu plus l’endroit où il n’était pas, il me semblait que je pourrais le reconstituer uniquement à partir de leur résonance, et qu’il fallait que je sature l’espace, pour y laisser quelque chose. Je n’arrivais plus à raccrocher, assise sur mon matelas, le téléphone entre les jambes, le combiné sur l’oreille, ce lien que je jetais comme une ligne à la mer pour attraper le poisson qui me tenait en tension. (…)

   Je commençais à oublier qui j’appelais. J’attendais que quelqu’un me prenne dans ses bras et me secoue, que quelqu’un entre dans mon champ et change le décor, me ramène au monde. Il est souvent arrivé que ma mère me croie morte. J’étais autre part. Je la regardais sans la voir, ça lui faisait peur et elle me hurlait dessus. « Mais regarde-moi, bordel, regarde-moi avec tes vrais yeux ! » Je sortais alors de ma léthargie et d’un coup la voyais. (…)

   Mon corps s’est rappelé à moi. J’avais mal aux chevilles à force d’être assise en tailleur. Mes articulations étaient ankylosées, et des fourmis grimpaient sur le bras prolongé par ce combiné gris à petits trous, celui-là même qu’il y avait chez mes parents et que j’utilisais avec précaution parce qu’il sentait l’haleine de ma mère et que j’avais peur de tomber malade en m’en approchant trop. Un parfum d’angine mêlé à celui des antidépresseurs : l’odeur de mon enfance. Un goût de maladie médicamenteuse, le goût du combiné du téléphone. J’avais envie de vomir quand ma mère lavait une tache de chocolat au coin de mes lèvres avec son doigt et sa salive, parce que c’était la même salive au goût d’angine et de médicament qui se déposait sur le téléphone, l’unique téléphone de la famille.

   J’ai dû raccrocher et me lever pour que mon sang circule normalement dans mes veines. Je détestais cette impression de mort dans un membre – ne plus le sentir, le voir mais ne plus le sentir. Je secouai mon bras dans tous les sens pour qu’il retrouve une sensibilité. Peut-être, oui pourquoi pas, peut-être – cette idée s’était insinuée tandis que les tuuut s’étaient immiscés dans tout mon corps pour en battre le rythme -, peut-être qu’il m’avait en effet donné un faux numéro. C’était mal me connaître. J’étais tout à fait le genre de fille à rappeler vingt fois un numéro non attribué. (…)

   Au bout d’un long moment à appeler en vain, la fièvre commença à monter. Mes doigts tremblaient, mon front chauffait, je transpirais. Il fallait que je sorte. Mais pour aller où ? Je fis quelques pas au hasard et atterris dans une cabine téléphonique où je composai le numéro d’Antoine. Comme tout le reste de la journée, la sonnerie retentit dans le vide. Le mot me sauta littéralement à la gorge : disparition. Disparu. Non, Antoine n’avait certainement pas disparu. Il habitait Paris, il avait dû sortir, tout simplement. Disparition. Était-ce cette angoisse qu’on éprouvait à ne pouvoir joindre, à ne pouvoir savoir, à ne pouvoir même imaginer où l’autre est ? Je ne le connaissais pas suffisamment pour l’avoir perdu….

   Le lendemain, personne au bout du fil. Et le surlendemain. Et le jour d’après. Dix jours ont passé. Je savais qu’Antoine avait disparu de ma vie : il y était entré comme une météorite qui avait pris soin de tout détruire sur son passage pour ne laisser qu’un souvenir lumineux – une lumière noire. Je m’étais enflammée à son furtif contact. Et puis plus rien. Un peu de cendre. C’est tout.

Mazarine PINGEOT, Théa