Au fil des mots (72) : « soupçon »

Anna

   Je suis allée vers lui pour sa distraction, pour cette faculté inouïe à se tenir en dehors du monde, pour son insouciance.

   Les hommes, souvent, ça se jette dans vos bras, ça vous veut tout entière, ça croit que ça a des droits, des prétentions, des exigences, ça fait mine de s’intéresser tout en remontant la main sur vos cuisses. Lui n’a même pas essayé de me séduire, de m’attacher à lui.

   Un garçon qui lit Dante en ne se passionnant que pour le football va forcément vous surprendre. Un garçon qui espère que vous ne vous appelez pas Béatrice vous annonce la couleur d’emblée : rien à attendre de lui. Un garçon qui lézarde des heures à la terrasse d’un café sans jamais lorgner votre corsage est à vous désespérer des Italiens : moi, ça m’a fait tourner la tête, tout de suite. Un garçon qui ne vous questionne sur rien parce qu’il escompte la même attitude de votre part vous promet des conversations pas ordinaires et des silences interminables. Un garçon qui ne remarque pas la robe que vous portez exprès pour lui, qui ne vous remercie pas pour le cadeau que vous lui tendez et qui oublie votre anniversaire vous distrait de l’ennui mortel des couples. Un garçon qui se refuse à vous vous fait mieux toucher du doigt l’agacement que suscitent parfois les filles. Un garçon qui ne vous fixe jamais de rendez-vous, qui ne vous annonce jamais quand vous allez le revoir, qui éteint les bougies d’un dîner aux chandelles, qui vous offre ses clés en vous priant de ne pas les utiliser, qui ne passe que trois ou quatre nuits par semaine avec vous alors que les semaines comptent, c’est bien connu, sept nuits, vous lui pardonnez tout ou alors vous prenez immédiatement vos jambes à votre cou et vous ne revenez jamais. Un garçon qui arrive à neuf heures quand vous l’attendez à huit, qui ne s’excuse pas mais qui vous sourit, qui a la bonne idée de vous inviter en vacances et vous charge de régler les détails matériels avec l’agence de voyages ne fait pas preuve de culot mais de confiance en vous et en votre affection pour lui.

   Et quand on retrouve le cadavre de ce garçon sur les berges de l’Arno, c’est qu’il n’a pas totalement renoncé à vous surprendre.

   Mais, lorsque le doute s’installe, parfois malgré vous, oui, c’est ça, contre votre volonté, ce même garçon peut-il vous sembler subitement égoïste, manipulateur, menteur, profiteur ? Lorsqu’on jette une lumière crue sur la partie du visage demeurée dans l’ombre, peut-il apparaître une difformité inquiétante, une laideur que vous n’aviez jamais aperçue jusque là ? Les adjectifs que vous employiez pour le qualifier peuvent -ils prendre un double sens ? Ce qui était charmant devient-il agaçant ? Ce qui était surprenant devient-il troublant ?

   Le garçon en question n’a-t-il pas d’abord pensé à lui, à son propre bien-être, à son confort personnel, avant toute autre considération, et notamment le vôtre, de bien-être ? Ce qui importait, à bien y réfléchir, n’était-ce pas exclusivement qu’il fût préservé, gâté, au détriment de tout le reste, et de son entourage, y compris le plus immédiat ? Cet ange, devant lequel vous fondiez ou vous prosterniez selon les jours, n’aurait-il pas abusé de sa position dominante, et tiré un peu sur l’angélisme afin d’obtenir de vous ce à quoi sa seule existence ne lui permettait pas légitimement de prétendre ? Ces sourires qu’il vous a adressés, n’était-ce pas seulement pour vous rassurer ? Et cette légendaire distraction, cette charmante ingénuité, au fond, est-ce que ça ne constituait pas une excuse idéale pour vous faire avaler d’innombrables couleuvres ? Enfin, tout son comportement n’était-il pas qu’une merveilleuse imposture, un piège dans lequel vous vous êtes précipitée, puisqu’il est vrai, depuis la nuit des temps, que les filles tombent invariablement dans les pièges que les garçons leur tendent?

   Et ces prénoms inconnus, griffonnés sur la première page des livres, n’annoncent-ils pas des découvertes effroyables ?

Philippe BESSON, Un garçon d’Italie

 

Une super nana!

Hier, je vous ai présenté l’extrait d’un livre nous dévoilant l’horreur de la guerre civile espagnole de 1936. Nous connaissons bien ce terrible conflit grâce aux témoignages de grands écrivains ayant fait partie des Brigades internationales (Malraux, Hemingway, George Orwell…) mais également grâce aux premiers photographes de guerre. Parmi eux : une femme qui prit tous les risques et en mourut.

Je vous repropose un article que j’avais écrit il y a quelque temps à ce sujet. Bonne lecture et (re)découverte !

Être inhumée au cimetière du Père-Lachaise exactement le jour de ses 27 ans en présence d’une foule de plusieurs milliers de personnes dont Aragon et Pablo Neruda, voilà le point final de la vie de Gerta  Pohorylle.

838_gettyimages-1004315622Nous sommes le 1er août 1937 et tous rendent hommage à la première femme photographe de guerre. Martyre de l’antifascisme, cette « pequeña rubia » couvrait la Guerre Civile espagnole aux côtés des Républicains.

Née à Stuttgart, elle avait déménagé avec sa famille à Leipzig où elle avait déjà tâté de la prison à cause de ses idées révolutionnaires et de distribution de tracts anti nazis. Juive d’origine polonaise, elle finit par fuir l’Allemagne. Elle ne reverra jamais sa famille. La voilà réfugiée à Paris en 1933 avec, pour survivre, un emploi de dactylo à mi-temps. Elle y fréquente également les cercles intellectuels et les militants socialistes allemands en exil. Elle finit par décrocher un poste d’assistante à l’agence Alliance-Photo.

En septembre 1934, elle est installée à la terrasse du Dôme et un jeune homme l’aborde. Il se nomme Endre Ernö Friedmann, est Hongrois et reporter-photographe. Il arrive tout juste de Berlin. Il parle très mal français et n’a pas de travail. Ils tombent immédiatement amoureux et entament une relation passionnée.
73efde0c-8137-11e8-98a9-8f8934803a67Elle contribue financièrement à son départ pour l’Espagne en proie à la guerre civile et à son retour, l’aide à développer ses négatifs, à les légender et à en assurer la vente. Elle est trilingue et possède une solide formation commerciale mais cela ne suffit pas, ces photos n’attirent pas une véritable clientèle. C’est alors qu’elle a une idée de génie  : les clichés de l’obscur juif hongrois Endre Ernö Friedmann vont devenir ceux de Robert Capa, flamboyant et mystérieux reporter américain fraîchement débarqué en Europe. L’effet est immédiat, le succès au rendez-vous. Quant à elle, ayant obtenu une carte de presse et s’étant familiarisée avec la technique photographique, elle se métamorphose en Gerda Taro.

Deux nouveaux noms et une nouvelle vie : à l’été 1936, ils partent ensemble pour l’Espagne. Ils soutiennent la cause républicaine et suivent les Brigades Internationales formées par des volontaires venus du monde entier. Puis avec leur ami Daniel Seymour dit Chim, ils témoignent de la violence des combats mais également de la vie du peuple.

On peut à cette époque faire la différence entre les clichés de Capa et ceux de Gerda Taro. Au début, lui utilise un Leica au format carré ; elle, un Rolleiflex, au format rectangulaire. Pourtant, ils sont déjà référencés au mieux « Capa et Taro » ou simplement « Capa ». Les choses se compliquent encore un peu plus quand Gerda utilise elle aussi un Leica. C’est d’ailleurs grâce à cet appareil qu’on lui attribue un surnom: « La Fille au Leica » (titre également d’un roman d’Helena Janeczek sur la vie de Gerda).

 

 

 

Le soldat qui tombe  ou Mort d’un soldat républicain (la photo la plus célèbre de la Guerre d’Espagne, de Capa) – Capa photographié par Gerda

 

Gerda photographiée par Capa

Au fil du temps et des reportages, Gerda veut conquérir son propre style de photographies : montrer la mort, la souffrance, la furie du combat sans fioritures. Capa, lui, veut l’épouser mais elle refuse. Elle repart seule en février 1937 alors que Capa reste à Paris pour préparer leur voyage commun en Chine.

Quelques photos définitivement attribuées à Gerda. Elle travailla notamment pour Ce soir (le journal du parti communiste français), Regards et LIFE

 

 « Si tes photos ne sont pas bonnes, c’est que tu n’es pas assez près », lui disait Capa.

Le 25 juillet 1937 alors qu’elle mitraille de son Leica la résistance farouche des Républicains à Brunete sur le marche-pied d’une voiture, un char la heurte et la fauche.  Ainsi meurt la première femme reporter de guerre après une carrière de seulement onze mois…

 

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Si sur le moment sa mort provoque une émotion immense, Gerda sombre rapidement dans l’oubli ou plutôt est des milliers de fois citée simplement comme la compagne (et selon les dires de celui-ci le seul véritable amour) de l' »ogre » Capa.

En effet, Capa devient rapidement le meilleur reporter de guerre du monde. Il couvre l’invasion japonaise de la Chine en 1938, la Seconde Guerre mondiale (il est le seul journaliste présent lors du Débarquement du 6 juin 1944), la Guerre d’Indochine où il meurt en 1954, ayant marché sur une mine. En 1947, il fonde avec Henri Cartier-Bresson, George Rodger et Daniel Seymour l’agence MAGNUM.

Toute la famille de Gerda ayant disparu lors de l’Holocauste, il n’y eut personne pour prendre soin de son héritage qui fut en partie englobé dans l’œuvre de Capa sauvegardée par Magnum. Il était donc presqu’impossible pendant longtemps de retrouver précisément les photos de Gerda prises lors des reportages partagés avec Capa.

Il faut attendre 1994 pour qu’Irma  Schaber « rétablisse Taro dans son rôle de photographe indépendante majeure, digne d’intérêt au-delà de sa liaison avec Capa ».

th6SJ7PBZUEt puis en 2008, surgit l’affaire dite de « la valise mexicaine ». On découvre au Mexique trois boîtes contenant 4500 négatifs, pour l’essentiel des images faites par Capa, Taro et Chim en Espagne entre l’été 1936 et mars 1939. Dans ce trésor, il y a 800 négatifs de Gerda…

Également des photos de Gerda prises par Fred Stein qui nous dévoilent une jolie jeune femme.

 

« Le mystère de la valise mexicaine »

À la déclaration de guerre, Capa doit quitter en urgence la France pour les États-Unis. Dans son studio parisien, au 37, rue Froidevaux, derrière le cimetière du Montparnasse, il laisse des boîtes contenant son travail et celui de ses amis, soit près de 4 500 négatifs et tirages de la guerre d’Espagne. Son ami Csiki Weisz, un photographe hongrois, lui aussi réfugié à Paris, les emporte à Bordeaux : « En 1939, alors que les Allemands approchaient de Paris, j’ai pris tous les négatifs de Bob et j’ai rejoint Bordeaux à vélo pour essayer d’embarquer sur un bateau à destination du Mexique. J’ai rencontré un Chilien dans la rue et je lui ai demandé de déposer les boîtes de films au consulat pour qu’elles y restent en sûreté. Il a accepté. » Puis, plus de traces des trois fameuses boîtes. Pendant près de soixante-dix ans, on les recherche inlassablement. Jusqu’à ce qu’un cinéaste mexicain les reçoive en héritage et se décide à les remettre en 2007 à l’International Center of Photography. Le trésor : 4500 négatifs dans trois boîtes scrupuleusement compartimentées en 50 cases numérotées et commentées sur l’envers du couvercle. On peut donc lire au crayon les sujets, les noms de lieux et des personnes correspondant à chaque pellicule.

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Ainsi Gerda Taro est enfin sortie de l’ombre! Pour mieux la connaître, trois livres…

 

 

 

Les villes de Stuttgart et de Leipzig, notamment, lui ont rendu hommage en donnant son nom à une école et à une place.

Au fil des mots (71): « guerre civile »

Autour de l’Alhambra   

   À Grenade, il restait un secteur qui tenait bon face aux troupes de Franco : l’Albaicín. Dans leur café situé à l’angle de l’ancien quartier mauresque, les Ramírez avaient désormais de bonnes raisons de craindre pour leur foyer et moyen de subsistance.

   En théorie, ce barrio était en mesure de se défendre tout seul. Il occupait un flanc de colline pentu et disposait même d’une douve grâce au Darro qui coulait en contrebas.

   Des barricades avaient été érigées pour bloquer l’entrée de l’Albaicín, et depuis leur point de mire élevé, les habitants y étaient en position de défendre leur « château » contre les militaires. Pendant plusieurs jours, le combat se poursuivit sans relâche, et les Ramírez virent gardes civils et gardes d’assaut être évacués, blessés.

  Radio Grenade lançait régulièrement des avertissements, rappelant que quiconque résistait à la garde d’assaut serait abattu, mais le siège se poursuivit quand même. Nul ne doutait que la détermination des résistants de l’Albaicín aurait raison de l’attaque.

   Leurs chances auraient pu être meilleures si l’armée n’avait pas déjà occupé l’Alhambra, qui les surplombait. Un après-midi, en regardant par la fenêtre, Concha vit pleuvoir les mortiers. Les balles s’abattaient sur l’Albaicín, faisaient exploser les toits et les murs. Une fois que les soldats rebelles eurent tout détruit, la poussière flotta dans les airs un moment. Quelques minutes plus tard, le vrombissement d’un avion se fit entendre et le bombardement aérien débuta. Les habitants de l’Albaicín étaient des cibles faciles.

  Pendant des heures, la résistance continua puis Concha vit un flot de personnes se déverser de la colline encore fumante. Des femmes, des enfants, des hommes âgés, portant des ballots de chiffons et d’objets sauvés de leurs maisons descendaient de la colline. Il était difficile d’entendre quoi que ce soit par-dessus le bruit des mitrailleuses qui arrosaient maintenant les toits et le grondement de l’artillerie, mais de temps en temps, dans le silence entre deux rafales, on pouvait percevoir les pleurs des enfants et les gémissements des femmes qui se précipitaient à travers les barricades. Les derniers hommes, à court de munitions et conscients que la partie était perdue, grimpèrent sur les toits et agitèrent des morceaux de tissu blanc pour signifier leur reddition. Ils avaient mené bataille avec courage mais ils savaient que les fascistes possédaient l’artillerie nécessaire pour raser toutes les maisons du barrio. Les plus chanceux parvinrent à s’échapper vers les lignes républicaines mais la majorité fut arrêtée. (…) Cinq jours après l’insurrection militaire, et une fois le bombardement de l’Albaicín achevé, le silence retomba. Les ouvriers étaient maintenant en grève, seul moyen sûr de protester. (…) 

   Au petit matin du 29 juillet, le bombardement aérien de Grenade débuta, il allait se poursuivre par intermittence jusqu’à la fin août. Le pire n’était pas la destruction gratuite de leur ville mais le fait que la plupart des habitants étaient dans le même camp que les avions républicains qui les bombardaient. (…) Les sirènes donnaient l’alerte mais même si l’arrivée des avions était annoncée, il n’y avait de toute façon nulle part où se réfugier. De temps en temps, un membre de la garde civile se retrouvait enterré sous les décombres, mais les victimes étaient surtout les habitants de Grenade inoffensifs, terrorisés par les bombardements quotidiens répétés qui semblaient augmenter chaque jour en puissance destructrice. (…)

   Des bombes étaient tombées sur la Plaza Cristo et sur l’hôtel Washington, près de l’Alhambra où des gens s’étaient réfugiés pour échapper aux mitrailleuses. Neuf personnes étaient mortes en ville ce jour-là, des femmes en majorité, et de nombreux blessés étaient à déplorer. Au moment même où ces innocents trouvaient la mort, d’autres âmes tout aussi pures étaient mises à rude épreuve. Le vrombissement des bombardiers républicains n’avait fait qu’accroître la détermination des fascistes à condamner ceux qui soutenaient encore le gouvernement. Avant même que l’encre n’ait séché sur leurs actes de sentences, leurs exécutions étaient accomplies.

   Les premiers à passer en jugement furent le gouverneur civil, Martínez, le président du conseil municipal, un avocat du nom d’Enrique Martín Forero, et deux syndicalistes, Antonio Rus Romero et José Alcantara. Entre leur présentation devant un jury le 31 juillet et leur passage en cour martiale, l’annonce de la sentence et l’exécution au coucher du soleil contre le mur du cimetière, quatre jours à peine s’écoulèrent. Pour ces hommes et pour leurs famille et amis, ce furent quatre jours de terreur et d’incrédulité. Nul ne pouvait croire que des décisions aussi arbitraires étaient prises au nom de la justice.

Victoria HISLOP, Une dernière danse

 

Saisissant portrait de la Guerre civile espagnole, ce livre permet de mieux comprendre l’histoire déchirée de ce pays, dont la société porte encore les stigmates 80 ans plus tard.

Un autre livre de cette auteure m’avait profondément marquée et m’avait fait découvrir un fait assez inimaginable au 20ème siècle…

https://nouveautempolibero.blog/2016/12/02/une-longue-et-terrible-epine/

Au fil des mots (70) : « Jugement »

Le flair d’Argyll   

   Tandis que les fonctionnaires du service chargé de la protection du patrimoine traitaient de sujets cruciaux relevant de la coopération internationale, Jonathan Argyll passait la matinée à s’occuper de choses plus terre à terre comme la gestion de stock. C’est-à-dire qu’il effectuait quelques recherches à propos de son tableau. il venait d’avoir une bonne idée. Muller n’avait-il pas affirmé que le tableau faisait partie d’une série ? Alors qui était le plus susceptible de vouloir l’acquérir que le particulier, le musée ou l’institution qui possédait les autres ? (…) Ça valait le coup de consacrer une heure ou deux à cette recherche.

   En outre, c’était l’aspect du métier qu’il préférait. Affronter des clients récalcitrants, marchander, soutirer de l’argent, tenter de déterminer si on pouvait revendre les objets en faisant un bénéfice, tout ça lui était nécessaire pour vivre de son métier, mais ne lui plaisait guère. C’était trop pragmatique. Une heure de réflexion en bibliothèque correspondait bien davantage à ses goûts. Mais par où commencer ? (…)

   Le seul élément en sa possession était le nom du peintre : Floret. (…) La peinture avait été exécutée dans les années 1780 et, sans conteste, elle était française. Aussi procéda-t-il avec ordre et méthode. En commençant par le commencement, c’est-à-dire par la grande bible de tous les historiens d’art, Thieme und Becker. Les vingt-cinq volumes, pas un de moins, en allemand, hélas ! mais il pouvait en comprendre assez pour passer à l’étape suivante.

   Floret, Jean. Künstler, gest. 1792. On y était. Liste de tableaux, tous dans des musées. Six lignes en tout, le strict minimum, en somme. Ce n’était pas un peintre qui comptait. Mais la référence le dirigea vers un article publié en 1937 dans la Gazette des beaux-arts, signé Jules Hartung ; guère plus, en fait, qu’une esquisse biographique, mais elle donnait un peu de corps au personnage. Né en 1765, il avait travaillé en France et avait été guillotiné en 1792, pour ne pas s’être montré assez révolutionnaire. D’après l’article, il l’avait bien mérité. Floret avait travaillé pour un mécène, le comte de Mirepoix, et exécuté une série de tableaux sur des sujets judiciaires. Puis, à la Révolution, il avait dénoncé son bienfaiteur et présidé à la confiscation des biens de l’aristocrate et à la ruine de la famille. Rien d’exceptionnel à cela, sans doute.

   1937, c’était loin. D’autre part, l’article ne précisait pas où étaient les tableaux, se contentant de supputer qu’ils n’étaient sûrement plus entre les mains des Mirepoix. Argyll n’était pas au bout de ses peines… Pendant le reste de la matinée, empiétant même largement sur sa pause-déjeuner afin de dénicher le moindre indice révélateur susceptible de le mettre sur le bon chemin, il parcourut des ouvrages d’histoire de l’art français, des essais sur le néoclassicisme, des guides de musée, ainsi que des annuaires répertoriant les lieux où se trouvent les oeuvres.

   Des bibliothécaires se lassaient de lui apporter ouvrage sur ouvrage lorsqu’il finit par tomber sur le bon filon. L’information capitale figurait dans un catalogue d’exposition datant seulement de l’année précédente. Le catalogue venant d’arriver à la bibliothèque, il se félicita de sa chance. Il s’agissait d’une jolie petite exposition montée dans une de ces lointaines banlieues parisiennes qui s’efforcent de se créer une identité culturelle. Mythes et maîtresses, tel était le titre de cette présentation d’œuvres hétéroclites presque uniquement liées entre elles par la date. Un zeste de classicisme, une pincée de religion, des tas de portraits et nombres de femmes du XVIIIème jouant des dryades à demi nues. Le catalogue contenait une introduction quelque peu hyperbolique sur l’imagination et le jeu dans le monde idyllique et idéalisé de la cour de France. Il aurait pu faire mieux lui-même.

   Même si la conception manquait par trop de rigueur, l’auteur fut cher au cœur d’Argyll, ne serait-ce que pour la rubrique numéro 127. « Floret, Jean », signalait-elle, de manière encourageante. « La Mort de Socrate, peint circa 1787. Volet d’une série de quatre tableaux représentant des scènes religieuses et classiques ayant toutes pour sujet un jugement. Les procès de Socrate et de Jésus constituant deux exemples où le système judiciaire n’avait pas donné une bonne image de lui-même, les jugements d’Alexandre et de Salomon, deux autres où les détenteurs du pouvoir s’étaient comportés un peu plus honorablement. Collection privée. » Suivait tout un baratin pour expliquer le contexte historique de la peinture reproduite dans le catalogue. Hélas ! aucune information concernant un éventuel acheteur souhaitant regrouper les divers tableaux. Les deux représentations d’un procès équitable n’étaient pas accessibles : Le Jugement de Salomon se trouvait à New York et Le Jugement d’Alexandre, la propriété d’un musée allemand. Bien pis :  il y avait des lustres que Le Jugement de Jésus avait disparu et on le pensait perdu. Le vieux Socrate risquait de demeurer seul… Quelle plaie !

   En outre le catalogue ne révélait pas le nom de son ancien propriétaire. Ni son adresse. Juste « Collection privée ». Non que cela ait beaucoup d’importance. Il se sentit un peu désappointé, mais c’était l’heure de déjeuner, et il devait faire des courses avant que les magasins ferment pour l’après-midi. C’était à son tour. Flavia tenait beaucoup à ce genre de choses.

   Sans aucun doute, se disait-il une heure plus tard en gravissant péniblement l’escalier, chargé de sacs en plastique remplis de bouteilles d’eau et de vin, de pâtes, de viande et de fruits, le précédent propriétaire vit en France. Peut-être devrait-il au moins vérifier ? Il pourrait alors retrouver le parcours de l’œuvre, ce qui accroît toujours un peu sa valeur. Muller n’avait-il pas affirmé que le tableau avait jadis figuré dans une collection prestigieuse? Rien de tel qu’un nom célèbre pour flatter le snobisme qui sommeille chez tant de collectionneurs…

Iain PEARS, Le Jugement dernier

 

Au fil des mots (69) : « voyageuse »

Intrépide Parisienne

« Ne crie pas que tu donneras ta vie pour tes principes, pour la vérité ; mais tâche de ne jamais mentir. »    

    Mi-novembre 1914, Alexandra, le gomchen et leur suite partent passer l’hiver à Lachen. Quand elle se déplace, c’est avec plusieurs caisses, peu d’effets personnels superflus mais une grande bibliothèque d’ouvrages philosophiques dont elle ne peut se passer. Douze yacks portent leurs tentes et bagages. La route est une longue expédition de haute montagne, il leur faut franchir des cols à plus de 5000 mètres d’altitude qui coupent la respiration, subir des tempêtes et des nuits sous la tente où les tempêtes sont rarement positives. Le matin, une lourde neige fait ployer la paroi des tentes de coton. La santé de fer d’Alexandra vacille légèrement : elle attrape froid, endure la fièvre et des douleurs aux oreilles qui auraient fait rebrousser chemin à n’importe quel grimpeur amateur d’aujourd’hui. Le mal disparaît peu à peu. La vaillante orientaliste ne s’est pas plainte un instant, elle rêve devant le paysage qui défile au rythme du pas lent des yacks, admire ses variations de lumière. La majesté de la nature qui l’entoure n’a d’égale que la misère dans laquelle vivent ses habitants.

    Lachen est un petit monastère dans les hautes montagnes frontalières du Tibet, à 4500 mètres d’altitude. Alexandra aménage sa propre grotte (…) Elle a un nouveau serviteur, un garçon de quatorze ans à lunettes rondes cerclées d’acier, qui étudie pour devenir lama. Son nom religieux est Nindji Gyatso, mais on l’appelle Aphur Yongden. Né en 1899 dans le Sikkim, sous protectorat britannique depuis 1890, il est à la fois tibétain et sujet de la reine. (…) Qu’est-ce qui a fait que ces deux-là se sont reconnus ? Yongden et Alexandra ne se quitteront plus pendant quarante ans. Il sera son serviteur, son collaborateur, son complice et son ange gardien. Plus tard, elle en fera son fils adoptif.

    L’ermitage himalayen durera deux ans. Alexandra rend régulièrement visite au gomchen pour discuter de bouddhisme avec lui. Ils ont conclu un marché : il la fera progresser en tibétain et elle lui apprend l’anglais en retour. De lui, elle tire un enseignement oral inestimable, celui du bouddhisme tantrique. Cette branche à la réputation sulfureuse est basée sur les tantras, textes médiévaux en sanscrit, qui donnent des indications pour la méditation, les rituels et la vie dans son ensemble. Certains adeptes célèbrent le corps, le figures géométriques et la sexualité comme moyen de transcendance, d’où des  interprétations fantasmatiques en Occident. Ici aussi, le tantrisme fait peur aux non-initiés. Le tantra, plus haute forme spirituelle du tantrisme tibétain, convoque toutes les énergies au lieu des les annihiler. Les rituels tantriques visent l’illumination en convoquant les chants, la musique, au-delà du simple plaisir esthétique. Après la méditation, le yogi visualise mentalement l’image d’une déité avec des mudras (gestes des mains) et des chants de textes sacrés, dont les mantras, formules dont la répétition doit avoir un effet magique. Le mantra le plus célèbre répète à l’infini « Aum Mani Padme Hum » , les chants peuvent durer plusieurs heures, comme le gyushung a cappella, ou le sadhana qui s’accompagne du tintement des cymbales et de la basse continue des radongs, les longues trompes tibétaines. Les voix de basse des moines, entraînées dès l’enfance, donnent un air d’outre-tombe à ces longues litanies. 

    En fait de pouvoirs magiques, le gomchen use plutôt de la télépathie ; Alexandra s’y essaiera à son tour et sera témoin de phénomènes particuliers qu’elle rapportera dans le livre Mystiques et magiciens du Tibet. Elle se familiarise aussi avec les us et coutumes tibétains, le climat et la géographie particulière de cette région du monde. (…) Elle prend des photographies saisissantes de Tibétains, leurs visages sombres se détachant de costumes flamboyants. Malgré la fragilité des appareils qu’elle trimbale dans ses bagages, la précarité des développements et la lumière aveuglante de ces altitudes, elle rapportera un grand nombre d’images de très belle qualité en Europe. Elles lui prouveront qu’elle n’avait pas rêvé ces paysages, ces hommes et ces femmes aux traits stupéfiants, aux parures uniques.

   Je m’en rends bien compte, il est plus que singulier que, née parisienne, élevée dans une grande ville par des parents qui étaient tout autre chose que des chemineaux ou des poètes, je sois douée de cette mentalité si étrangère à celle de mon milieu. J’ai eu la nostalgie de l’Asie avant d’y avoir jamais été et du premier jour où, il y a bien longtemps, j’ai débarqué en Indochine, je m’y suis sentie chez moi.

Jennifer LESIEUR, Alexandra David-Néel

 

 

Un autre destin étonnant lié à l’Himalaya :

https://nouveautempolibero.blog/2019/06/19/sacre-nicholas/

Au fil des mots(68): « mémorialiste »

Marie-France Garaud

  Marie-France Garaud restera pour moi inoubliable. Elle est en effet la première personnalité politique à m’avoir délibérément menti. C’était au début des années 70. Elle appartenait au cabinet de Georges Pompidou, président de la République, avec le rang de conseiller technique. Elle formait avec Pierre Juillet, dont elle était l’adjointe, un tandem aussi célèbre que redouté. (…) Ils étaient tous deux passionnément conservateurs, savaient tout sur tout et sur chacun, se montraient impitoyables. Ils n’avaient pas d’état d’âme. C’étaient des janissaires de la politique, les gardes prétoriens du chef de l’État. (…)

  Lorsque Marie-France Garaud m’avait téléphoné un soir à mon domicile – c’était la première fois -, le jeune journaliste que j’étais était donc intrigué et un peu impressionné. Elle voulait, me dit-elle aimablement, m’éclairer sur un épisode imprévu qui allait se produire le lendemain au sein du parti gaulliste mais tournerait à une journée des dupes. Je la remerciai poliment et, par chance, m’abstins d’utiliser cette information n’ayant ni le temps ni le goût de la recouper à cette heure-là et ayant préparé mon article sur un tout autre sujet. Bien m’en prit puisqu’il se passa exactement l’inverse de ce qu’elle m’avait annoncé. Je réalisai alors qu’elle avait voulu se servir de moi pour débusquer ses adversaires. Elle m’avait, de son propre chef, prêché le faux pour empêcher le vrai. Je pus vérifier par la suite qu’elle avait fait la même tentative auprès d’un de mes collègues et ami, comptant sans doute sur notre inexpérience et sur notre ardeur. Je n’oubliai pas la leçon. De ce jour-là, je n’ai jamais cru un mot de ce qu’elle disait et j’ai accueilli avec la plus grande méfiance les appels vespéraux d’informateurs politiques non sollicités. En somme, Marie-France Garaud m’a appris les règles de la société de défiance.

   J’eus souvent l’occasion de rencontre par la suite cette femme brillante et cruelle, dotée d’un sens des formules assassin qui lui valait une renommée exagérée, une femme d’esprit et de conviction, entreprenante, audacieuse même, et constamment implacable. Après avoir servi fidèlement Georges Pompidou, elle jeta son dévolu sur Jacques Chirac. Elle aida à son élévation et ne ménagea pas sa peine. Pour échafauder une intrigue ou monter une manœuvre, elle n’avait pas son pareil. Connaissant admirablement le personnel politique, n’ayant pas froid aux yeux, elle avait une regrettable tendance à se croire supérieure à ceux qu’elle servait…

   Excellente cavalière, chasseresse endiablée, belle femme d’allure archaïque et imposante, pourvue de toute la vivacité et de toute la violence policée du monde, elle crut pouvoir influencer Jacques Chirac jusqu’à la manipulation. (…) Elle le poussa de toutes ses forces à rompre avec Valéry Giscard d’Estaing qu’elle haïssait. Elle a beaucoup fait pour les divisions de la droite durant quelque vingt années et aussi pour combattre férocement les thèses européennes.(…) Bernadette Chirac fit d’ailleurs preuve de caractère et de lucidité, de courage même, en déplorant publiquement l’emprise que Marie-France Garaud tentait d’exercer sur son mari.

  Ulcérée mais point découragée, la belliqueuse Poitevine décida alors, à la surprise générale, d’entrer elle-même sur la scène politique. Elle fut même, on l’a généralement oublié, candidate à l’élection présidentielle de 1981 où elle obtint le score modeste de 1,33 °/° des voix. Ce fut pour moi l’occasion de prendre une discrète revanche.(…) J’eus la satisfaction, lorsqu’elle participa à son premier « Club de la presse » d’Europe 1, de voir enfin anxieuse et presque vulnérable cette terrible combattante, à ce point qu’il lui fallut avaler coup sur coup, à la russe, deux verres de gin sec avant d’entrer dans le studio. À la télévision, sa beauté austère et son assurance vite acquise restaient cependant trop cassantes et trop glaciales pour porter. (…) Après sa modeste performance, elle se spécialisa dans l’antisoviétisme apocalyptique, brodant sans relâche sur la faiblesse supposée des démocraties. L’effondrement du mur de Berlin et l’écroulement de l’Empire soviétique l’ayant heureusement démentie, elle revint alors au souverainisme le plus extrême et le plus pompeux.(…) Elle fut d’ailleurs la pionnière de la vague décliniste et l’ennemie éternelle de tout progrès européen, à la grande satisfaction des milieux américains ultra-conservateurs qui la prisaient fort.

   Marie-France Garaud n’a donc pas eu de destin, mais elle a exercé une influence, souterraine et publique selon les périodes. Il serait injuste de nier son talent et son savoir-faire. (..) C’est une des femmes politiques les plus intelligentes, les plus acharnées et les plus féroces que j’ai rencontrées. Elle rêvait d’être la Margaret Thatcher française. Elle n’a finalement été qu’une silhouette hautaine et impérieuse, qu’une voix coupante et archaïque, avec de l’allure, des roueries, des lectures…

Alain DUHAMEL, Portraits-souvenirs, 50 ans de vie politique

 

Au fil des mots (67) : « jasmin »

Fleurs coupées   

   C’était une jasmineraie conçue comme il le fallait, en terre légère, ni trop sèche, ni trop humide et facilement arrosable. Elle se présentait sur un espace pentu découpé en trois terrasses bien abritées des vents du nord. Et, si Sorenza avait dû hésiter à l’acquérir, ce n’aurait pas été de lui découvrir quelque inconvénient, mais plutôt de penser à la fragilité de cette culture pour laquelle chacun tremblait ici au moment des gelées. La première, comme la dernière, pouvait lui être fatale. Par chance, pour cette année c’était l’ancienne propriétaire qui avait dû faire ses neuvaines et prier les saints du paradis de veiller sur ses plants. La douceur de l’air revenue, il ne restait plus à Sorenza qu’à débutter, palisser, arroser… et attendre la floraison qui viendrait avec le plein de l’été.

   Elle arriva, dès le milieu de juillet. Et elle était superbe presque partout dans la région.

   Il y avait, dans cet aboutissement suprême, dans cette victoire, cette fête de la nature, une griserie que Sorenza buvait à longs traits. Le soir où elle regagna Grasse pour annoncer à Honorde et Lazarie qur les cueillettes allaient commencer, elle chantait sur le chemin en conduisant sa carriole et elle fixa le premier jour de récolte au lendemain.

   Dès l’aube, alors que les cheminées des usines à parfums dressaient déjà leurs panaches, plus orgueilleux encore que les nuages et fiers de chatouiller le bleu du ciel, elles écoutaient toutes trois les sonneries des graillés. Les buccins annonçaient que l’on allait cueillir aux quartiers Saint-Jean, Saint-Matthieu, Saint-Antoine et bien d’autres. Il se faisait un grand bruit dans la ville, on parlait, on riait, et les petites demoiselles Beauval frétillaient. (…)

   Elles avaient décidé de cueillir seules, du moins les premiers jours, pensant n’avoir pas encore suffisamment de jasmins fleuris. Mais la récolte se révéla bien plus importante que prévu et elles durent travailler jusqu’au crépuscule.

   On pesa en hâte les neuf kilos de pétales blancs dont on était bien fier et Sorenza s’en fut vendre sa première récolte de propriétaire de jasmineraie, suivie d’Honorade et de Lazarie qui voulaient être de ce baptême.

   Il ne devait pas y avoir de temps perdu entre récolte et vente de jasmins si fragiles, si vite impropres à l’enfleurage. (…) On se dépêchait. On aurait dû arrêter la cueillette plus tôt. Il avait fait très chaud tout le jour et il était temps que les fleurs soient traitées. Elles pénétrèrent, presque en courant, leur panier au bras, dans une des salles de pesée des Établissements Garlande. (…) La pièce était sombre et triste. Des murs gris et une balance derrière laquelle un homme en blouse, grise aussi, et le crayon à l’oreille, était chargé de recevoir les gens, les fleurs et les espérances mises en elles.

  • Elles ont reçu le déluge, celle-là?

   Et comme Sorenza ne répondait rien, il ajouta :

  • Vous n’allez pas me raconter que c’est la rosée de ce matin qui les fait pleurer comme ça, vos jasmins?
  • Je ne raconterai rien du tout, dit Sorenza d’une voix claire.

   Honorade et Lazarie avaient redressé tête et buste. Prêtes au combat.

  • Qu’est-ce qu’il a dit, celui-là?

   Celui-là ne disait plus rien, prenait une feuille de papier buvard, y jetait la poignée de jasmins, la faisant danser dessus, comme des châtaignes dans la poêle, secouait le buvard, en laissait tomber les fleurs et pesait le papier humidifié.

Un temps d’attente dans le silence – l’homme ne comptait pas vite – et on entendit :

  • Deux cents grammes d’eau par kilo de fleurs. La prochaine fois, mouillez moins. De vos neuf kilos restent sept kilos deux cents.

   Sans dire un mot, Sorenza se baissa, s’empara des anses de paniers et rejoignit Honorade et Lazarie toujours muettes.

   L’homme, lui, parlait. Il disait :

  • Ho ! Ne partez pas comme ça, ma belle. Qui croyez-vous qui va vous acheter votre cueillette? Vous arrivez avec des fleurs qui ont déjà eu trop chaud et vous mettez de la susceptibilité par-dessus…
  • Elles ont eu chaud, ou elles sont mouillées? lança Honorade, impériale.
  • Venez, dit Sorenza.
  • On va chez un autre? demanda Lazarie, qui ajouta : Alors il faut faire vite, il avait tout de même un peu raison, le peseur de clous, les fleurs commencent à faner. C’est de notre faute, on a cueilli trop longtemps. Demain, il faudra arriver plus tôt. Si on allait chez Chiris?
  • Nous n’irons nulle part.
  • Tu veux dire que tu ne vends pas?
  • Tu sais combien tu vas perdre?
  • À deux francs le kilo, dix-huit francs.

   Elles regagnèrent la rue de l’Oratoire en silence et dans le parfum des jasmins qui étendaient sur la ville leur voile odorant. (…) Elles étaient toutes trois trop fatiguées, se dirent-elles, pour souper et ne voulaient qu’une infusion de fleurs d’oranger. Elles la prirent en se contentant de parler du sommeil dont elles avaient grand besoin pour être vaillantes à la cueillette du lendemain.  et Honorade risqua, en forçant la gaieté de son ton :

  • Parce que demain, c’est sérieux, on ne cueillera pas si tard et on vendra sans difficulté. Réveille-nous tôt, ma belle, pour qu’on ait le temps de respirer et de prendre le café tranquillement.

   Sorenza promit, sourit, embrassa et se retira à l’étage au-dessus. 

   Et les fleurs ? On allait donc les laisser mourir là dans leur panier et dans la nuit ? Demain il faudrait les jeter. Des heures et des heures de courbatures à les ramassser pour rien !

  • Et que veux-tu qu’on en fasse? Tu sais bien qu’elles sont invendables, maintenant, personne n’en voudrait, elles sont déjà tachées.
  • On n’y avait pas mis d’eau. Pourquoi il a dit ça, ce malfaisant ?
  • Pardi pour payer un kilo huit cents – J’ai compté – de fleurs en moins. (…)
  • Tu le connaissais, toi, le coup du buvard ?
  • On en avait entendu parler. 
  • Et des grands, comme les Garlande, ça permet ça ?
  • Peut-être qu’il y en a qui exagèrent et mouillent trop la fleur…

Janine MONTUPET, Dans un grand vent de fleurs

À Tervuren, « tout passe sauf le passé »…

60ème anniversaire de l’Indépendance du Congo belge – Reprise de mon compte-rendu de notre visite en janvier 2019.

C’est le titre du livre du sociologue flamand Luc Huyse (consacré à l’Apartheid) qui accueille dorénavant le visiteur de l’Africamuseum de Tervuren.

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Auparavant pavillon colonial lors de l’exposition universelle de Bruxelles en 1897, il se métamorphose en « Musée colonial » par la volonté du roi Léopold II ( inauguré en 1910 par Albert 1er). Il portera ensuite le nom de « Musée du Congo belge » et après 1960, « Musée Royal de l’Afrique Centrale ».

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20190119_100946Le voici  par un samedi gelé de janvier 2019, s’étant refait une virginité décolonisatrice, avec adjonction d’une aile d’accueil moderne à l’extrême gauche où je me trouve (avec l’excellent restaurant TEMBO que je vous recommande chaudement).  On rejoint le palais-musée par un couloir souterrain plein de surprises.

 

Pour mieux savourer la métamorphose, jetons un coup d’œil sur son passé…

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Si le buste du roi Léopold II a été aujourd’hui remplacé par la sculpture « Souffle nouveau » d’Aimé Mpané, c’est pourtant bien grâce ou à cause de ce souverain que la Belgique va devenir une nation colonisatrice et richissime jusqu’à l’après-deuxième guerre mondiale. Et ainsi que de fabuleuses  collections uniques au monde vont être engrangées.

Léopold II fut le monarque qui fit entrer la Belgique dans l’ère de la modernité industrielle et architecturale qu’il avait découverte en Angleterre et dans le Paris du baron Haussmann. Rendons à César…

Mais comme ses voisins européens, il avait des ambitions colonisatrices.

Dès 1876, il organise une association internationale comme paravent pour son projet privé d´exploitation des richesses de l’Afrique centrale (caoutchouc et ivoire). Il est aidé par  Stanley contre l’explorateur français de Brazza pour acquérir des droits sur la région du Congo. La région devient sa propriété personnelle, qu’il agrandit avec le Katanga. Ayant pris comme exemple les méthodes brutales des Hollandais face aux populations autochtones notamment « les mains coupées », il est mis en cause dès 1894 par les autorités internationales qui organisent une Conférence internationale sur le sujet. Il est jugé par ses pairs et se voit alors contraint en 1908 de céder ses biens à l’État belge ; biens qui deviendront le Congo belge jusqu’à l’indépendance en 1960.

Léopold II organise en 1897  à Bruxelles une Exposition internationale. Le pavillon africain est construit à Tervuren avec un village africain « zoo humain » selon la tradition de l’époque.

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Le succès fulgurant amène Léopold II à envisager la construction d’un véritable musée colonial, le Musée du Congo. Il engage Charles Giraud, l’architecte du Petit Palais de Paris. Mais le roi meurt en 1909 et c’est son successeur Albert Ier qui l’inaugure.

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Le musée changea de nom, certes, mais eut du mal à se moderniser…

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La transformation fut envisagée dès 2007. Il s’agissait de mettre les collections au goût du jour muséal mais également de les « décoloniser », de faire découvrir et admirer le patrimoine culturel et naturel de l’Afrique centrale. Dans la foulée, des associations réclamèrent la restitution de certains objets aux états africains. La position actuelle du musée est de dire que ces centaines de milliers d’objets, témoins d’une civilisation essentielle à la compréhension de l’aventure humaine, ont été sauvés de la destruction par l’action muséale.

Et pour ma part, je suis de cet avis.

Je ne suis jamais allée en Afrique, je ne suis pas portée instinctivement vers cette civilisation  mais que de merveilles ai-je découvertes lors de cette visite! Les yeux totalement écarquillés… Et je comprends la fascination des artistes européens du début du XXème siècle face à elles…  Peut-être les odeurs de la savane et de la forêt tropicale vont-elle me titiller?

La découverte du désormais Africa-museum  de Tervuren s’est faite en deux temps

La visite du matin fut plutôt consacrée à l’architecture primitive et à la rénovation.

En route pour le couloir souterrain. Tout commence par cette immense et lourde pirogue (plus de 22 mètres de long, pas loin de 4 tonnes confectionnée dans un tronc de Sipo)  utilisée par Léopold III. Dernier objet à quitter le vieux musée, elle fut la première à entrer dans le nouveau. Placée dans le couloir souterrain,  elle fut installée lors de la construction. Impossible de la sortir aujourd’hui…

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On passe ensuite, toujours dans ce couloir, par le dépôt. Lieu dans lequel sont consignées les statues colonialistes…

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Ensuite, promenade dans un bâtiment exceptionnel… L’architecture initiale est respectée avec une touche de modernité indéniable

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L’après-midi, visite d' »objets »… Des masques, des statues, des objets par milliers d’une beauté insolente, émouvante. Quelques photos, moisson bien dérisoire…

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Et les animaux, dont l’emblématique éléphant, dans la grande section de la biodiversité fréquentée par des centaines d’enfants!

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On en ressort à la nuit tombée. Lune glaciale sur le parc engourdi et l’étang gelé mais que de merveilles au fond des yeux !

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Une visite s’impose.

Une visite? ça ne suffira pas pour aller à la découverte de ce musée à nul autre pareil!

Au fil des mots (66) : « planque »

Apprentissage exaltant !  

   Pour apprendre le métier, il fallait accepter de « faire la planque ».

   Planquer voulait dire attendre, de préférence sans se faire remarquer, face à un domicile privé, un ministère, une ambassade, un hôpital, un cercle de jeu, un bordel, un gymnase, un théâtre, que sais-je encore, pour voir sortir celui dont vos chefs vous avaient dit : « Il ne faut pas le lâcher. » Cela signifiait donc attendre, et attendre, et encore attendre, et ne rien faire d’autre, et surtout ne pas quitter son poste… (…) Souvent lorsqu’un photographe nous accompagnait, on planquait dans une voiture. cependant, le journal L’Étoile ne disposait pas d’un parc automobile très important, et la plupart du temps, Batta m’envoyait planquer seul, dans la rue, sous un porche d’immeuble ; dans un bistrot, s’il était bien situé ; sur un banc, s’il se trouvait dans une rue très passante ; à la sortie d’une station de métro, ou à l’arrêt d’une file de taxis ou d’autobus, ou devant un bureau de tabac. Mais cela se passait essentiellement sous des porches.

   On restait droit, debout dans son imper, le dos collé au mur ou à la grille d’entrée de l’immeuble, et il fallait faire bonne figure à tous ceux qui entraient ou sortaient de l’immeuble, faire semblant d’être là depuis seulement quelque temps, consulter sa montre, maugréer comme si la personne que vous attendiez était en retard ; lire un journal et rester indifférent au regard des familiers du quartier et du voisinage ; ou bien jouer une autre comédie, sourire et dire bonjour ; ou bien se faire passer pour un flic, si le bourgeois moyen devenait trop insistant. Ce n’était pas la plus mauvaise des solutions. (…)

   À trop attendre – aussi bien quand on planque que, simplement, lorsqu’on se trouve au siège du journal et qu’il ne se passe rien – on se rend au bistrot le plus proche et on picole. (…) J’avais rapidement pu mesurer le nombre élevé d’ivrognes ou, à tout le moins, de siroteurs patentés qui encombraient le service dirigé par Batta. Cela ne me dérangeait pas, parce que certains d’entre eux racontaient des histoires du métier, des blagues, lâchaient des anecdotes, des conseils ou des tuyaux, et aussi parce que je me disais, en les écoutant et en les observant : tu ne seras jamais comme eux, tu dois t’inspirer de leur savoir et te séparer de leurs vices. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas boire avec eux. Au contraire, tu peux et tu dois partager leurs rites et leurs coutumes, et rien ne t’interdit de prendre une bonne cuite, une vraie muflée, mais tout t’interdit de t’y habituer et d’en faire une routine. Car avant tout, il faut bien te porter, il faut d’abord garder son corps. Et si tu écris ivre, alors il faut que tu sois à jeun pour te relire. J’avais lu ces deux derniers préceptes dans une « Lettre à un jeune écrivain » d’André Gide, publiée deux ans plus tôt dans la NRF. (…)

   On stationnait sur ses jambes, mains dans les poches, assailli par la tentation de la cigarette ou par la faim – mais un bon planqueur devait prévoir qu’il aurait faim à un moment et à un autre de sa planque, et il ne partait pas, si Batta lui en avait donné l’ordre, sans avoir fait un arrêt au bistrot d’en bas, le Quatre Vents, au pied du journal, pour y commander deux grands sandwiches. C’étaient des jambon-beurre, avec de la baguette, que le patron vous enveloppait dans le même papier dont étaient faites les nappes à carreaux rouges et blancs de son établissement. Le jambon-beurre, nourriture de base de l’homme en attente. On le dévorait à grands bouchées, les yeux braqués sur l’autre côté de la rue ou de la place, sans le mâcher ou presque. (…) Après, si vous en aviez le loisir, il valait mieux tout de même, aller boire un grand verre ballon de côtes du-Rhône au premier comptoir venu, et le faire suivre d’un kaoua, si vous ne désiriez pas trop vous bousiller les intestins. (…) Moi, ce que j’aimais particulièrement dans les sandwiches du Quatre Vents, c’est que la patronne, qui les confectionnait, laissait tout le gras du jambon. Et comme vous mangiez le sandwich sans le regarder, puisqu’il valait mieux ne pas quitter votre planque des yeux, votre dent rencontrait soudain la bordure plus épaisse, près de la couenne, plus gélatineuse, et vous hésitiez à la recracher, mais, finalement, vous l’absorbiez, et c’était la seule partie du sandwich que vous mâchiez avec lenteur et circonspection afin de vous assurer qu’elle descendrait bien dans la gorge…

Philippe LABRO, Un début à Paris

Au fil des mots (65) : « presbytère »

Effraction lexicale 

    À huit ans, j’étais curé sur un mur.(…)
   Le mot « presbytère » venait de tomber, cette année-là, dans mon oreille sensible, et d’y faire des ravages.
   « C’est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse… » avait dit quelqu’un.
   Loin de moi l’idée de demander à l’un de mes parents : « Qu’est-ce que c’est, un presbytère ? »
 J’avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d’un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe… Enrichie d’un secret et d’un doute, je dormais avec le mot et je l’emportais sur mon mur. « Presbytère ! » Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l’horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème : « Allez ! vous êtes tous des presbytères ! » criais-je à des bannis invisibles.
   Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m’avisai que « presbytère » pouvait bien être le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et noir… Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique qu’elle soit, ressemble passagèrement à l’idée que s’en font les grandes personnes…
    – Maman ! regarde le joli petit presbytère que j’ai trouvé !
    – Le joli petit… quoi ?
    – Le joli petit presb…
  Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre – « Je me demande si cette enfant a tout son bon sens… » – ce que je tenais tant à ignorer, et appeler « les choses par leur nom… »
    – Un presbytère, voyons, c’est la maison du curé.
    – La maison du curé… Alors, M. le curé Millot habite dans un presbytère ?
    – Naturellement. Ferme ta bouche, respire par le nez… Naturellement, voyons…
  J’essayai encore de réagir… Je luttai contre l’effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M. Millot à habiter, le temps qu’il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nommé « presbytère… »
    – Veux-tu prendre l’habitude de fermer la bouche quand tu ne parles pas ? A quoi penses-tu ?
    – À rien, maman…

…Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant le débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu’à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de verroteries comme le nid d’une pie voleuse, je la baptisai « Presbytère », et je me fis curé sur le mur.

COLETTE,  » Le curé sur le mur « , La Maison de Claudine, 1922.