Au fil des mots (100) : « luxe »

Voyageur immobile

   Arnold aime bien les gares. La plus spectaculaire est sûrement la gare de Lyon, avec son horloge-pendule chantée par Barbara, avec surtout ses promesse de Sud, ses rêves de Côte d’Azur ou d’Italie. Le début juillet y amène toute une foule embarrassée de bagages protubérants. C’est assez savoureux de se frayer un chemin mains dans les poches au milieu de tous ces esclaves du déplacement ferroviaire. Monsieur Spitzweg aime déambuler devant les quais, lire les destinations fruitées. Mais son réel plaisir, le but de sa visite en fait, c’est Le Train bleu. pas la cafétéria du bas, occupée par des humains-valises en transhumance. En haut du grand escalier. La première fois, il a passé la porte-tambour avec circonspection, tellement persuadé que le lieu était trop luxueux pour lui. Il ne s’agissait évidemment pas de déjeuner. Mais pouvait-on vraiment commander un café sans encourir le mépris, le refus des serveurs costumés?

   Il s’avéra que oui. C’était-peut-être le signe des établissements de vrai haut niveau : on ne feignait pas de vous y trouver dérisoire. Monsieur Spitzweg s’étonna, un peu tendu, tout étourdi par l’ampleur de la grand’salle, les fresques au plafond, sur les vitres, la révélation de fastes qui lui semblaient appartenir à la fin du XIXè siècle, au début du XXè, des femmes à capeline ou à boa, des hommes à stick et panama, passagers en attente des compartiments capitonnés comme on en voit dans les vieux films, avec des wagons-restaurants, champagne près des lampes basses. Tous ces fantômes bruissaient là, on pouvait presque entendre des « mon cher » se confondre avec des « bellissima », sentir des arômes de parfums lourds et d’Orient.

   La première fois, Monsieur Spitzweg rêva ainsi le nez en l’air, sans détailler le nouveau public du Train Bleu. Puis il revint, osa s’affaler dans un des faramineux fauteuils du long couloir jouxtant la salle à manger, et même indiquer d’un geste généreux à une jeune Italienne qu’elle pouvait s’asseoir en face de lui de l’autre côté de la petite table en verre – le confort de la distance n’impliquait pas la nécessité d’un effort de conversation, au demeurant inconcevable. 

   C’est le début du mois de juillet. (…) Monsieur Spitzweg profite de son samedi pour partir en balade dans Paris, rien dans les mains, rien dans les poches. Il fait assez chaud pour que les mots de « Coulée verte » soient devenus désirables. Arnold aime ce ruban discret suspendu dans la ville. De temps en temps, une trouée permet d’apercevoir la vie au quatrième ou au cinquième étage, dans les appartements, de l’autre côté du boulevard. Des joggeurs le dépassent. Monsieur Spitzweg sait se programmer des efforts raisonnables, qui lui permettent de donner tout son prix à une halte-récompense. Au bout de son périple, il descend donc les escaliers pour gagner l’effervescence de la gare de Lyon, et bien sûr Le Train Bleu.

   Ce matin, il choisit le fond de l’immense salle à manger, près du vieux comptoir en bois où les serveurs causent à mi-voix. Quelques vacanciers ont déposé près d’eux des valises dont la modernité fonctionnelle semble bien incongrue ici. Des hommes d’affaires solitaires ont sorti leur ordinateur ; au passage, Arnold entrevoit des courbes et des tableaux qui n’ont pas grand-chose à voir avec son propre usage de l’écran. Il se carre dans son recoin, commande son café, toujours un peu étonné que les autres autour de lui continuent à vivre  leur vie, à poursuivre leur conversation ou à scruter leur écran comme s’ils n’étaient pas dans un endroit différent.

   Au Train Bleu, levant les yeux, Monsieur Spitzweg s’embarque. La fresque au-dessus de lui mélange des bords de mer presque turquoise et des fleurs blanches, des femmes suaves et un peu molles en apparence. Les noms de villes sont écrits. Nice. Flâner sur la promenade des Anglais quand on descend à peine de la Coulée verte. Arnold prend tout son temps pour vivre Nice ainsi, tant pis si le café refroidit… Le meilleur, c’est de baisser les yeux pour revenir ensuite à l’austérité vaguement britannique des meubles et du service, et de mêler tout cela, le ciel carte postale ancienne, le luxe rigoureux. Arnold sourit dans son îlot. Le vrai voyage, c’est de devenir Le Train Bleu. Il sort son carnet noir et prend des notes.

Philippe DELERM, Quelque chose en lui de Bartleby

4 commentaires sur “Au fil des mots (100) : « luxe »

  1. Bonsoir ! On ne peut pas ne pas commenter cet extrait, pas spécialement pour son contenu, mais pour la performance d’avoir tenu le rythme pendant 100 journées et certainement beaucoup de centaines d’heures de recherche, de copie et de partage. Encore bravo pour ta détermination sans faille. Chapeau bas🤗

    Aimé par 1 personne

  2. Merci, cher José, ce fut une fameuse aventure à laquelle je mettrai un point final demain. Comme pour un grand tour cycliste, il y eut des doutes, du découragement et puis de bons moments et même de l’euphorie à la lecture de si beaux commentaires… Je me suis laissée prendre au jeu et je ne regrette aucune de ces centaines d’heures de recherches et de mises en page. Je me suis bien amusée et j’espère que mes lecteurs aussi.

    J'aime

  3. Oh, que j’ai du retard…..mais je me réserve de me délecter par jours de pluie triste, de vents pas gentil, ou de journée un peu terne, si…..ça existe et ça s’en vient bien vite, déjà nous avons beaucoup de feuilles jaunes et oranges!
    Ah oui, quel exploit, quelle constance, que de trouvailles tu nous as fait vivre.
    Et c’est drôle, car même si je les ai mis en archive sans les lire ou alors en grande diagonale, , je surveillais que ma nouvelle surprise arrivait bien, et alors stupéfaction parfois…comment ça, nous sommes samedi!?
    Bravo chère cousine, tu nous a encore fais saliver!
    Mais….que vas tu inventer maintenant pour remplir ton 7 à 10?
    Ce que tu vas t’ennuyer, te lamenter, te tirer les cheveux……bouhouhou…..
    Mais non bien sûr, je te titille, tu vas te réjouir d’une grande plage de temps libre, de farniente, de suivre ton nez et ton goût du moment, ou de rien du tout.
    Je te souhaite une fin d’été ludique, bricoleuse, liseuse, marcheuse, peintureuse ( ici nous disons peinturer un mur, et peindre un tableau: bien vu) , gourmande, curieuse, et sans obligation aucune!
    Merci pour ces 100 pages qui m’ont et vont m’ouvrir à de nouveaux livres…..j’en ai à peu près 60 à acheter, oh misère!
    Je vais lire ou relire tes trouvailles, et faire un tri extrêmement choisi: pas plus de 30, ce qui est déjà un joli nombre: c’est en fait ce qui rentrent dans une boite d’archives soulevable, prendre soin aussi de mes épaules, important!
    Tu m’as beaucoup amusée, ou horripilée, si si, mais c’est aussi une bonne chose d’être déstabilisée, ou étonnée, ou donné des sauts au cœur, à l’âme, à l’esprit, des envies, et tant et tant de recherches sur internet, autant des lieux que des auteurs.
    Ah cousine, pas déçue.
    Maintenant repos, reposer tes yeux et tes méninges bien surmenés, et ne penser plus à rien du tout! Je t’embrasse très chaleureusement jusqu’à ta nouvelle lubie que tu voudras nous partager, ha ha!
    Bebye, chère et à se parler bientôt au téléphone, promis., car j’ai plein plein de choses à raconter, et toi aussi sûrement. 🐙

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s