Au fil des mots (16): « tendresse »

Cure de jouvence  

  Après cinquante-cinq ans d’une vie où toutes les notes s’alignaient comme sur une partition de Chopin, elle a été surprise de s’entendre dire « Pourquoi pas ». (…) Il est dix-sept heures. Chaussures en daim, pantalon de toile et pareil à l’autre jour, plusieurs pulls superposés, il l’attend devant une voiture qui ne ressemble pas à celles qu’elle a connues.

  • Laissez-moi quelques minutes, Il y a pas mal de trucs à organiser là-dedans.

  Il marmonne en rangeant un sac à dos dans le coffre et elle aime cette improvisation malhabile. Henri ne la surprenait jamais. Elle a de la tendresse pour cet homme qui doute et s’autorise néanmoins un écart.

  • Voilà, vous pouvez vous asseoir maintenant.

   Il tient la portière qu’il referme derrière elle. Avant de démarrer, il la regarde un instant et comme pour obtenir sa bénédiction :

  • En route?

   Pendant le premier quart d’heure, un long silence, la sensation de faire une fugue d’adolescents, de braver un interdit. Que dirait Frédéric s’il la voyait avec un inconnu dans une Peugeot bleue cabossée sur une route de montagne? Cet homme l’intrigue et sa curiosité l’affole. Il n’y a pas à nier l’évidence, il l’a séduite. Ses pulls superposés, sa maladresse et un fou rire sur une terrasse.

    Elle est assise bien droite, son sac serré sur les genoux. Il est là, concentré sur la route, si près d’elle, ses grandes mains noueuses sur le volant. Elle observe les muscles de son avant-bras se tendre quand il change de vitesse. Elle s’enfonce dans son siège.

   Il choisit un CD. L’accordéon, le banjo et la mandoline se mêlent aux voix graves et envahissent la Peugeot.

  • C’est beau, dit-elle.
  • La musique chaâbi fait tout oublier. Elle a bercé mon enfance, dans la rue, chez le coiffeur, au café. Là-bas, tout le monde adore ces airs populaires. Là-bas, c’est chez moi, en Algérie.

    Un homme, venu d’un ailleurs mystérieux, l’emmène dans un endroit connu de lui seul et elle trouve ça grisant. Elle a l’impression de manger une friandise en cachette.

   Après des virages à n’en plus finir, il s’arrête sur un petit parking, lui ouvre la portière et lui offre son aide. Elle pose la main sur son poignet pour assurer son geste. Sa peau est chaude et son duvet léger, elle chancelle, s’appuie sur son bras solide et se laisse guider le long du chemin rocailleux.  Au bout du sentier balisé, une vue à couper le souffle. Un soleil blanc, devenu écarlate, couronne les montagnes immobiles. Dames en capelines, leur cimes enneigées s’élèvent majestueusement dans le ciel. Au premier plan, comme une pierre précieuse dans un écrin, un lac couleur saphir. Sa surface limpide réfléchit le ciel et les nuages évanescents. Et comme s’il les attendait, un large banc en bois face à la rive. Perché sur un écriteau « Baignade interdite », un merle les regarde. Tout est calme sous ce ciel d’avril.

    Personne ne lui avait jamais offert un moment aussi parfait. Une totale harmonie, la douceur de l’air, le silence devenu confortable. Elle ne savait pas qu’un bonheur aussi simple pouvait exister.

    Il sort de son sac à dos un Thermos, deux tasses, des abricots secs et des boudoirs.

  • J’ai réussi à me procurer quelques friandises en cuisine. Je vous sers un café?

    Elle ne boit que du thé et, après dix-sept heures, elle a l’habitude de prendre des tisanes. Si elle accepte, elle ne dormira pas. De toute façon, cette nuit elle n’aura qu’une envie : se souvenir.

  • Avec deux sucres, s’il vous plaît.

   Il farfouille dans son sac.

  • Quel idiot! J’ai oublié le sucre. Du lait?
  • Non, merci.

    C’est une jolie façon de faire connaissance, savoir combien de sucres l’autre prend dans son café, si on est plutôt thé ou tisane, serré ou déca, bord de mer ou altitude, Saint-Malo ou Bagnères-de-Bigorre. On parle de petits riens et, de fil en aiguille, la conversation s’engage tranquillement, devient plus naturelle.

  • Je peux vous prendre en photo? demande-t-il.

   Elle ne sait pas pourquoi mais face à ce paysage idyllique elle aime entendre cet homme prononcer cette phrase.(…)

  • Avec mon mari, nous visitions les Châteaux de la Loire.

    Un jour Henri avait esquissé un sourire, les yeux plissés. « Vous avez l’air heureux. » « C’est le soleil qui me gêne. » Elle n’avait jamais oublié cette réplique.

  • Je me sens moins enfermée ici. Vous connaissez la Loire?
  • Ma femme et moi faisions partie d’un club de Scrabble et nous avons passé toutes nos vacances à sillonner la France. (…)
  • Votre femme n’aime pas les cures thermales?
  • Non, c’est pas ça…
  • Excusez-moi…
  • Il y a onze mois, elle s’est noyée à Nice.

   Le merle se pose au bord du lac, avance une patte, hésite, s’envole.

  • La vie ne tourne pas toujours comme on l’avait imaginé, reprend-elle doucement.
  • Le plus étonnant, c’est de me retrouver seul ici avec vous sur ce banc.

    Les montagnes sont là dans toute leur splendeur et on entend une cloche sonner au loin.

  • C’est ce qu’on appelle un concours de circonstances.
  • Le destin… Mektoub, comme on dit chez nous.
  • La nuit tombe, il est temps de rentrer.

  Ils quittent le paysage qui les enveloppe de sa bienveillante présence en cet instant si singulier. De nouveau un silence qu’ils ne connaissent pas, un silence moins confortable. Elle ne veut plus qu’il lui prenne le bras, elle voudrait être ailleurs, tout cela est trop particulier.

  • J’ai oublié le rendez-vous téléphonique avec mon fils
  • Vous direz qu’il y avait une séance de méditation en option.
  • Sinon je risque la punition…
  • Avec le bonnet d’âne, vous imaginez?

    Ils éclatent de rire et la caresse de l’air leur paraît à nouveau plus légère. La lune s’élève à l’est dans le ciel constellé d’étoiles qui vire au bleu sombre. Il chuchote.

  • Puisque la nuit est destinée au sommeil, à l’inconscience, au repos, à l’oubli de tout, pourquoi la rendre plus charmante que le jour, plus douce que les aurores et que les soirs… À qui était destiné ce spectacle sublime, cette abondance de poésie jetée du ciel sur la terre?*
  • Vous aimez à ce point les ciels étoilés?
  • J’aime beaucoup Maupassant et beaucoup moins les ciels étoilés depuis l’accident. C’est la première fois que je redécouvre ce plaisir. J’ai l’impression qu’Orion nous observe.
  • Orion?
  • Elle est là, toujours au même endroit, au nord-est de Sirion et à quarante-cinq degrés de Castor et Pollux.

    Marguerite s’assied dans la voiture et ne peut s’empêcher de penser qu’il vit seul, comme elle.

*Guy de Maupassant, Clair de lune.

Karine LAMBERT, Eh bien, dansons maintenant!

3 commentaires sur “Au fil des mots (16): « tendresse »

  1. Que de beaux souvenirs me reviennent avec cette lecture décrivant deux personnes évoluant dans un paysage grandiose tout en charme et en beauté .
    En route vers Lugrin , j’étais captivée par les différents paysages se déroulant sous mes yeux curieux .Quelques haltes furent nécessaires pour se dégourdir les jambes , mais la plus merveilleuse fut l’ arrêt à un endroit bien précis pour admirer un ciel d’azur se mirant dans les eaux limpides du Lac Léman et tout autour des montagnes dentelées à perte de vue . Une vue à couper le souffle par une belle fin de journée d’été .Je ne pouvais détacher mes yeux de ce panorama de  » carte postale  » , mon cœur battait la chamade , j’étais heureuse et en agréable compagnie . Il a fallu repartir mais c’était pour savourer d’autres plaisirs avec tous mes sens bien aiguisés .

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  2. « La montagne, ça vous gagne! » dit un slogan publicitaire… Je suis bien payée pour le savoir après avoir crapahuté tant et tant! Comme la mer, elle nous dévoile de formidables beautés mais nous rappelle aussi notre toute petite place bien fragile sur cette terre! Merci, ma gente dame!

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