Au fil des mots (95) : « libertés »

De l’air !

   Drôle d’époque que celle où la lecture de Voltaire peut conduire un provincial à l’échafaud, mais où ce même Voltaire, ami des ministres, reçoit à Paris les honneurs d’un chef d’état ! Curieux monde que celui où l' »Émile », condamné par le Parlement, est brûlé de la main du bourreau, mais où l’ouvrage interdit figure, au vu de tous, dans la bibliothèque du Roi ! Étrange société que celle où la censure s’oppose aux pièces de Beaumarchais mais où la Reine elle-même joue devant la Cour l’auteur censuré !

   Sous prétexte de grâce, de subtilité, le siècle s’écartèle, se dédouble, s’oublie jusqu’à la folie. Insensée, l’élite qui se croit douée d’ubiquité, prétend être à la fois ici et là – conservatrice avec les conservateurs, et frondeuse avec les frondeurs. « Tu respecteras la loi que tu édictes » : vieil adage qu’aucun dirigeant ne gagne à mépriser. Car les sociétés se gouvernent dans la simplicité : quand la règle et le modèle divergent, il faut changer la loi ou changer d’élites. Parfois, sur son élan, le peuple change les deux…

   Naturellement, ces réflexions passaient les compétences de Madame de Breyves. L’état de confusion, de mensonge où vivaient ses contemporains, elle en souffrait jusqu’au malaise, mais ne pouvait ni remonter aux causes ni considérer les effets. Dans ce labyrinthe au dessin mouvant, ce maquis d’épines où tout l’écorchait, elle croyait guider de son mieux un enfant qui grandissait et dont elle sentait bien qu’il ne se laisserait plus longtemps mener. (…)

   Mignon, lui, n’abdiquait pas : s’il n’avait plus la force de courir derrière son élève, il s’efforçait, vaille que vaille, de le retenir à la maison. (…) « Trop tard, Monsieur le précepteur, dit la comtesse. Trop tard ! Pour les catéchismes et les herbiers, l’heure est passée… Finis, les traductions, les abrégés, les pense-bêtes et les versions expurgées : votre élève lit la vie dans l’original ! (…) Ne pleurez pas, Mignon, ne pleurez pas. Aucun chien ne brise son attache quand son maître lui laisse la chaîne longue. »

   Une phrase qu’elle eut tout le temps de remâcher quelques semaines plus tard lorsque Alexis, pour la première fois, n’apparut pas à l’heure du repas. (…) Qu’il rentre, on dieu, qu’il rentre ! Pour le sauver, elle se serait humiliée, parjurée, prostituée, elle aurait truqué, falsifié, volé, assassiné. Mais, par pitié, qu’il rentre ! Tout de suite ! Qu’il rentre en sifflotant. Dédaigneux de ses angoisses et de ses remontrances. Qu’il rentre avec sa brassée de mensonges et ses haussements d’épaules. Qu’il rentre insolent, moqueur, badin, traître et charmant : tout ce que le diable voudrait, elle le paierait pour qu’on lui rende le rire de son enfant, ses cheveux blonds, sa silhouette débraillée, et ses bouquets de myosotis, ses billets glissés sous l’oreiller, ses « Maman cœur », ses « Maman chérie »… qu’il rentre, elle n’avait plus d’âme que lui.

Françoise CHANDERNAGOR, L’enfant des Lumières.

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