Au fil des mots (94) : « port d’attache »

Douce terre   

   Je fis quelques pas et offris mon visage au ciel en fermant les yeux. J’inspirai profondément. Le parfum de la nature, avec ses essences de pins, de thym sauvage et de lavande, m’insuffla l’oxygène qui me manquait depuis si longtemps. Je respirais mieux. Un sourire s’épanouit sur mes lèvres. Le grand portail en fer forgé se dressait devant moi : je le débarrassai du cadenas qui protégeait la serrure. Je poussai les portes du paradis. (…) Sans me préoccuper de ma cheville, je pris l’allée bordée de cyprès et finis par couper à travers champs. Je marchais comme je le pouvais dans les herbes hautes, le printemps avait fait son œuvre, le terrain était presque en friche, avec des coquelicots par-ci par-là. Les arbres étaient en forme, la fraîcheur de l’hiver leur avait fait du bien, les amandiers étaient en fleur, les oliviers paraissaient plus forts que jamais, bien enracinés dans leur terre. Le Luberon, cette petite montagne qui était mon port d’attache, se dressait devant moi, face à la maison. Loin de nous étouffer, sa proximité nous protégeait, nous rassurait, par la douceur de ses formes que l’on pouvait qualifier de voluptueuses. J’adorais le contempler le soir au coucher du soleil, il n’en devenait que plus doux lorsqu’il se teintait de rouge orangé. Il donnait l’impression qu’on pouvait le caresser comme une peau délicate. (…) L’olivier de papa et maman m’appelait, je leur envoyai un baiser par la pensée et leur promis que je viendrais les voir le lendemain. Il était temps de retrouver la maison.

   Le volet de la porte d’entrée avait toujours été capricieux, je dus m’acharner en tirant dessus, il ne me résista pas longtemps. Je savais précisément où donner un coup d’épaule pour le débloquer. L’odeur de la Bastide emplit mes narines ; ce parfum de maison de campagne, l’odeur familière de renfermé, celle qui rassure, qui dit Rien n’a bougé, rien n’a changé, cet effluve, souvenir des jours heureux, légèrement teinté de feux de bois, réminiscence des flambées faites l’hiver précédent à Noël. (…)

   À chaque séjour, la maison me semblait plus grande que dans mes souvenirs. À croire qu’elle grandissait avec moi, mais bien plus solidement. Je laissai les portes-fenêtres du salon et de la salle à manger grandes ouvertes. Je fis entrer la lumière dans la cuisine, maman l’avait voulue rustique. (…)

   Entrer dans la chambre de papa et maman.

   Je me dirigeai vers la fenêtre pour l’ouvrir avant de me tourner vers leur nid. Rien n’avait bougé depuis leur départ. Chaque fois que je venais, j’y faisais le ménage et changeais les draps, ne prenant que les préférés de maman. Personne, sinon moi, n’avait le droit de s’en occuper et personne n’y dormait jamais. Je fis glisser ma main le long de la commode, y laissant une trace dans la poussière. Je contemplai l’un après l’autre les cadres photo où nous étions heureux tous les trois. L’un d’eux retint particulièrement mon attention. Il incarnait le véritable amour, un amour si fort que la mort ne pouvait pas le séparer, un amour qui avait vaincu les obstacles, qui avait tout enduré, le pire comme le meilleur. (…) Je caressai le boutis sur le lit et quittai la pièce. Je me sentis mieux dès que j’eus pénétré dans ma chambre. Je m’absorbai dans la vue, qui donnait sur les oliviers et la lavande. Malgré la petite fraîcheur du début de soirée, je laissai tout ouvert le temps de faire mon lit. depuis toujours j’y dormais tellement bien, au point que j’eus presque l’envie de me coucher immédiatement.

   Je fus tirée de mes rêveries par un coup de Klaxon retentissant. Je boitai jusqu’au jardin, la petite famille au grand complet débarquait.

Agnès MARTIN-LUGAND, À la lumière du petit matin

 

 

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