Au fil des mots (61) : « vivre »

Âme théâtrale

   On ne se révolte pas, on danse. 

  Chacun sait que cela peut être long. Personne ne peut prédire quand il obtiendra la précieuse autorisation de sortie, les médecins en décident entre eux. Quelque chose frémit, dont on n’est pas vraiment sûr, et puis un matin, une infirmière vous dit de faire vos bagages.

  Grâce au vieux ghetto-blaster qui, par magie, fonctionne encore, et aux cassettes de mon frère, on partage quelques rocks avec deux, trois soignants emballés. (…) Ces boums offrent sans doute une occasion unique pour les ados aux veines tailladées de les sentir battre sous leur peau, au rythme de Police ou de Oberkampf (…)

    Nous sommes presque heureux… Malgré les visites de routine de chaque matin, la ronde des blouses blanches en observation, la cuisine toujours soigneusement fermée à clé, la salle de bains à tour de rôle, puis l’extinction des feux avant 20 heures, indissociable d’une copieuse distribution de médicaments… Malgré les face-à-face avec les médecins, devant lesquels il faut faire profil bas pour ne pas rester enfermé ad vitam aeternam, les regards intrusifs des infirmiers qui passent et repassent dans le couloir, scannent les chambres, et notre envie irrépressible d’être aussi transparents que les murs. (…)

   Mais je suis coincée au deuxième étage de l’hôpital des Enfants malades, et il y a maintenant ce nouveau venu qui vient rompre notre bonne humeur inespérée, il est beaucoup plus jeune que la plupart d’entre nous mais il détruit tout sur son passage. Régulièrement, sans raison, il se jette sur le corps le plus proche pour le rouer de coups. Toute le monde en a peur, lui-même semble effrayé par sa propre violence, comme si ça se passait hors de lui, ou dans quelque embranchement inaccessible de son cerveau.

   Même s’il est sa première victime, il est impossible de l’aimer. Dans les yeux des soignants, je lis la même consternation, la même impuissance.

   Il a à peine six ans, et les adolescents le croisent en rasant les murs, espérant ne pas déclencher par un geste hasardeux un regard mal interprété sa colère arbitraire et les crises qui s’ensuivent.

   Un soir, le garçon à la cicatrice m’invite à regarder un film avec Romy Schneider sur une télé minuscule prêtée par son père. Nous n’avons pas la télé dans nos chambres, ni dans la salle de séjour. Cela fait des semaines que je ne l’ai pas regardée.

  « Préférer les risques de la vie aux fausses certitudes de la mort », murmure l’actrice, débordant d’une émotion qui la rend si belle. Je note toutes ses répliques dans mon carnet, à côté des pages remplies du mot Vivre. Le film s’appelle Une femme à sa fenêtre, encore une histoire de fenêtre. Et si c’était la solution, s’inscrire dans un cours de théâtre, accepter que ça déborde? Il y aura la sécurité du cadre, du cadre de scène ou celui défini par la caméra, pour contenir, autoriser, et même encourager ce qui, dans la vie courante, est toujours de trop.

  L’émotion est pénible au quotidien, embarrassante. Les mains qui tremblent, les maladresses, tout porte à rire, ou dérange. Je pense à ma mère qui traverse sa journée sur un fil, dans un équilibre précaire, essuyant avec lassitude les reproches qui pleuvent, alors que sur le grand écran, les spectateurs considéreraient peut-être sa fragilité comme un supplément d’âme, une sensibilité un peu naïve qui leur rappellerait celle d’une Mia Farrow… Tout se transforme quand on va au cinéma : la folie de Romy Schneider devient grandiose, le mal-être de Patrick Dewaere bouleversant, le filet de voix de Charlotte Gainsbourg touchant, la fébrilité de Nastassja Kinski sensuelle… (…) 

   Pourquoi faudrait-il des boucliers? Pour quelle guerre? je m’inquiète, y en a-t-il une nécessairement? Faut-il s’y préparer, que cela nous plaise ou non ?(…) Je me mets une goutte de parfum sur la nuque, une à chaque poignet, puis je retourne à mon walk-man ou à mon cahier, tentant de me persuader que je suis à nouveau pleine d’espoir : « Vivre » et aussi « m’inscrire dans une école de théâtre » ! »

   Les psychologues décident de me croire, et voilà que les semaines écoulées ici ne seront bientôt qu’un souvenir. (…) Ma mère est venue me chercher. Nous passons ensemble les lourdes portes de verre, qui se referment aussitôt derrière nous.(…) Je serre la main de ma mère. On dirait que le rythme a changé, les gens vivent en accéléré. La lumière est violente, le ciel trop blanc. (…) Difficile de lui expliquer que c’est comme sortir d’un profond sommeil, d’une grotte, ou d’une très longue lecture, avec l’impression de n’avoir parlé à personne depuis des mois et de recevoir d’un seul coup la vie dans ses bras… Je flotte, j’ai froid, et j’observe les gens courir, j’observe le tableau plein de vie sans en faire partie. 

Isabelle CARRÉ, Les Rêveurs

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