Au fil des mots (79) : « nourriture »

Dolce vita

   Nous apprenons que le lundi, le jeudi et le samedi, on fait griller du café sur du feu de bois dans la cave d’une boutique nommée Gli Svizzeri. Chaque fois que nous y allons, nous demandons à la patronne aux joues rougies par la chaleur de nous moudre juste cinquante grammes de grains noirs si parfumés – exactement de quoi alimenter pour deux jours notre vieille cafetière Bialetti. Le reste du temps, on vend là des épices en quantité. Nous faisons la queue au milieu de femmes venues acheter vingt grammes de fleurs de fenouil séchées, ou « un pizzico di cannella », une pincée de cannelle. Elles ne prennent que ce dont elles ont besoin dans l’immédiat, simplement pour pouvoir revenir le lendemain, attendre en bavardant et en se plaignant de tout et de rien étant partie intégrante de leur vie sociale.

  Les yeux extasiés, nous visitons chaque pasticceria en goûtant leurs merveilleux gâteaux – et en essayant de garder un peu d’appétit pour le salame  aux truffes et le pecorino du déjeuner, accompagnés d’épaisses tranches de pain frais que nous achetons chez un boulanger nommé Giovanni.

   Qu’existe-t-il de plus agréable que la caresse du soleil ou le sifflement de la machine à espresso qui, trois fois par jour, nous prépare notre ration bien sucrée, bien épaisse ? Ou alors, à dix heures pile, un morceau de pâte à pizza bien chaude parfumée au romarin et saupoudrée de sel marin ? Tous les habitants d’Orvieto l’attendent aussi, les bébés dans leur poussette, les écoliers à l’heure de la récréation qui courent en acheter, les ménagères en train de faire leurs courses, les vieux aux terrasses des cafés et même les élégants qui sortent un instant de leur bureau et protègent leur cravate Gucci de l’huile qui risque de couler.

   Il ne faut pas être en retard pour passer chez le boulanger chercher una pagnotta ben cotta, une miche bien croustillante – et ensuite, chez Piero, l’épicier, piazza della Repubblica, due palline di burrata, deux boules de mozzarella tendre comme du beurre, arrivées à l’aube des Pouilles, à cinq heures de voiture, de chez son fournisseur préféré. Chaque boutique a ses spécialités, traditionnellement ombriennes. Et chaque jour, des queues se forment où on scrute ce qu’a acheté son voisin – s’il y a un plus gros morceau de parmigiano que d’habitude, c’est qu’un ami vient déjeuner, s’il y a moins de pâté, c’est que la belle-fille a la grippe. Attention, il va être midi, l’heure de l’apéritif.

   À midi et demi pile, on dirait qu’un signal d’alarme a retenti car les rues se remplissent instantanément d’une foule qui se précipite dans les bars. Il est grand temps de se remettre des rigueurs du travail avec une boisson fraîche, alcoolisée ou pas. Sur les comptoirs se succèdent des petites assiettes de noisettes grillées, d’olives vertes bien charnues, de morceaux de fromage, de biscuits salés et de tranches de prosciutto au bout d’une pique. Il s’agit juste de se mettre en appétit, le déjeuner proprement dit étant à une heure. Après quoi il y aura la sieste – c’est sacré -, un petit tour jusqu’au bureau ou à la boutique, un espresso vers cinq heures, avec un gâteau ou une glace, et en fin de journée, retour dans les bars pour les aperitivi puis la passeggiata avant le dîner à la maison. On se couche tôt et le lendemain, on recommence le même programme…

Marlena de BLASI, Un palais à Orvieto

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