Au fil des mots (56) : « volontaire »

Le courage des femmes anglaises

   « Hello, cochon, lança Prue. Hello, Sly. »

   Elle s’appuya contre le mur de la porcherie en se demandant par quoi elle devait commencer. Mr. Lawrence l’avait laissée avec une fourche, un balai et des instructions qui, dès qu’il fut parti, lui étaient sorties de la tête. La truie était couchée dans son abri sous un toit de tôle ondulée, sur une litière de paille qui brillait d’un or humide. Elle semblait sommeiller. Ses yeux étaient fermés. Un doux grognement irrégulier faisait trembler, comme de la gélatine, tout son corps couvert de soies.

   Si ce n’est qu’elle n’aimait pas le rôti de porc, Prue, jusqu’alors, n’avait jamais accordé une pensée aux gorets. Elle n’en avait quasiment jamais vu un de vivant. À présent, repoussant l’horrible moment où elle devrait essayer de faire bouger l’animal, elle se surpris à penser à la vie du cochon. (…)

   Elle ouvrit la barrière et pataugea sur le sol boueux de l’enclos cimenté. Une odeur âcre s’élevait de la paille. La boue treillissée qui jaillissait sous ses bottes était gluante et désagréable, contrairement à la terre noire et fraîche des champs. La truie ouvrit les yeux, regarda Prue sans le moindre intérêt et referma les yeux. (…) Elle se rapprocha de la truie et lui donna un petit coup de son balai.

   La truie souleva sa masse si rapidement, en poussant un cri si fort et si hideux, que Prue, surprise et apeurée, bondit en arrière. Sly sauta gauchement hors de litière de paille bosselée qui sentait l’ammoniac. Elle glissa vers Prue qui se replia dans un coin de l’enclos en plaçant devant elle, piètre défense, le balai et la fourche. La truie grognait avec force, très mal intentionnée, pensa Prue. À ce moment-là, elle aurait aimé plus que tout être dans le salon de coiffure, chaud et embué, confortablement entourée de tous les instruments nécessaires pour faire une permanente.

   Ne l’énervez pas, en tout cas, avait dit Mr Lawrence. Mais il ne lui avait pas dit comment éviter de l’énerver. Manifestement, elle avait fait quelque chose qu’il ne fallait pas. Sly était définitivement énervée. Elle passa sa grosse tête entre les deux manches et regarda Prue en agitant furieusement son obscène groin épais.

   « Va-t-en! » cria Prue, en frappant la tête de Sly avec le manche du balai. Puis, plus calmement, elle ajouta : « Laisse-moi passer, s’il te plaît!… »

   Les oreilles velues du cochon battirent l’air. L’une d’entre elles effleura la main de Prue. La peau, où s’enchevêtraient des veines violettes, était dure comme de la pierre ponce et transparente comme un nuage.

   « Fous le camp ! cria à nouveau Prue quand le groin s’avança vers sa cuisse. Je ne suis pas une sacrée truffe. »

   Brusquement lassée, la truie fit demi-tour. Prue resta immobile un instant, regardant le dos mauve, l’indécent point de jonction des cuisses bulbeuses, le balancement des mamelles déjà gonflées dans l’attente de la portée à venir.

   À une vitesse surprenante, sous la poussée de l’adrénaline, Prue jeta la litière souillée par-dessus le mur de la porcherie. Plus tard si Dieu lui en donnait la force, elle en remplirait la brouette et viderait tout ça sur le tas de fumier. Plus tard aussi – aujourd’hui, précisément –  elle l’épandrait dans un champ avait dit Mrs. Lawrence. Maintenant qu’il n’y avait plus de danger, elle ne pensait plus au salon de coiffure pour se réconforter. (…) Ce qu’elle aurait aimé plus que tout, c’était passer tout l’après-midi sur l’une des plus hautes meules, dans la grange, avec Joe.

   Une fois la porcherie nettoyée et balayée, Prue joncha le sol d’une botte de paille odorante. Sly retourna immédiatement à son lit fraîchement préparé et s’écroula sur le flanc, ingrate comme un malade revêche. La voie, au moins, était libre pour que Prue entasse le fumier à l’extérieur de l’enclos et lave la rigole avec un grand seau de Jeyes Fluid.

    « Ça se passe bien? »

  Prue leva les yeux et vit Joe.

    « Tu sais qu’elle mord quand on l’nerve. »

   Prue eut un geste d’indifférence. Épaules, bras et dos lui faisaient mal. L’idée de transporter le lisier de l’endroit où elle l’avait jeté jusqu’au tas de fumier l’accablait tellement qu’elle ne put répondre. Elle aurait voulu que Joe la soulève par-dessus le mur, l’emmène quelque part – n’importe où – , apaise ses douleurs, l’embrasse, l’écrase et la brise contre lui avec son extraordinaire force explosive, bien loin des réalités, de la truie, du fumier et de la vie à la ferme.(…)

   Prue sourit faiblement. Elle se rendait compte qu’elle sentait aussi fort que la porcherie. Nuits de Paris n’avait pas l’ombre d’une chance, dans ces circonstances.

   Une heure plus tard, à son grand soulagement et à sa grande surprise, Prue réalisa que la première partie de son travail était achevée. (…) Pataugeant triomphalement, elle monta en haut du tas de fumier en s’aidant de la fourche. Il n’y avait personne dans les environs, personne pour lui reprocher de se reposer quelques instants. Elle commença à chanter :

Elle est volontaire
Elle est volontaire pour travailler aux champs
Dix shillings par semaine – « c’est pas vrai »
Pas grand-chose à manger – « c’est pas vrai »
De grosses bottes
Et des ampoules aux pieds
S’il n’y avait pas la guerre
Elle serait là où elle était avant –
Volontaire agricole, tu es timbrée…

   « Ça, c’est sacrément vrai, en tout cas », ajouta-t-elle en commençant à s’enfoncer dans le fumier. Elle en sentait la chaleur qui montait à travers ses bottes, et l’odeur d’ammoniac qui s’élevait, aussi forte qu’une odeur d’encens. Prue s’appuya plus lourdement sur la fourche. Elle se sentait presque défaillir.

Angela HUTH, Les filles de Hallows Farm

 

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