Au fil des mots (66) : « planque »

Apprentissage exaltant !  

   Pour apprendre le métier, il fallait accepter de « faire la planque ».

   Planquer voulait dire attendre, de préférence sans se faire remarquer, face à un domicile privé, un ministère, une ambassade, un hôpital, un cercle de jeu, un bordel, un gymnase, un théâtre, que sais-je encore, pour voir sortir celui dont vos chefs vous avaient dit : « Il ne faut pas le lâcher. » Cela signifiait donc attendre, et attendre, et encore attendre, et ne rien faire d’autre, et surtout ne pas quitter son poste… (…) Souvent lorsqu’un photographe nous accompagnait, on planquait dans une voiture. cependant, le journal L’Étoile ne disposait pas d’un parc automobile très important, et la plupart du temps, Batta m’envoyait planquer seul, dans la rue, sous un porche d’immeuble ; dans un bistrot, s’il était bien situé ; sur un banc, s’il se trouvait dans une rue très passante ; à la sortie d’une station de métro, ou à l’arrêt d’une file de taxis ou d’autobus, ou devant un bureau de tabac. Mais cela se passait essentiellement sous des porches.

   On restait droit, debout dans son imper, le dos collé au mur ou à la grille d’entrée de l’immeuble, et il fallait faire bonne figure à tous ceux qui entraient ou sortaient de l’immeuble, faire semblant d’être là depuis seulement quelque temps, consulter sa montre, maugréer comme si la personne que vous attendiez était en retard ; lire un journal et rester indifférent au regard des familiers du quartier et du voisinage ; ou bien jouer une autre comédie, sourire et dire bonjour ; ou bien se faire passer pour un flic, si le bourgeois moyen devenait trop insistant. Ce n’était pas la plus mauvaise des solutions. (…)

   À trop attendre – aussi bien quand on planque que, simplement, lorsqu’on se trouve au siège du journal et qu’il ne se passe rien – on se rend au bistrot le plus proche et on picole. (…) J’avais rapidement pu mesurer le nombre élevé d’ivrognes ou, à tout le moins, de siroteurs patentés qui encombraient le service dirigé par Batta. Cela ne me dérangeait pas, parce que certains d’entre eux racontaient des histoires du métier, des blagues, lâchaient des anecdotes, des conseils ou des tuyaux, et aussi parce que je me disais, en les écoutant et en les observant : tu ne seras jamais comme eux, tu dois t’inspirer de leur savoir et te séparer de leurs vices. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas boire avec eux. Au contraire, tu peux et tu dois partager leurs rites et leurs coutumes, et rien ne t’interdit de prendre une bonne cuite, une vraie muflée, mais tout t’interdit de t’y habituer et d’en faire une routine. Car avant tout, il faut bien te porter, il faut d’abord garder son corps. Et si tu écris ivre, alors il faut que tu sois à jeun pour te relire. J’avais lu ces deux derniers préceptes dans une « Lettre à un jeune écrivain » d’André Gide, publiée deux ans plus tôt dans la NRF. (…)

   On stationnait sur ses jambes, mains dans les poches, assailli par la tentation de la cigarette ou par la faim – mais un bon planqueur devait prévoir qu’il aurait faim à un moment et à un autre de sa planque, et il ne partait pas, si Batta lui en avait donné l’ordre, sans avoir fait un arrêt au bistrot d’en bas, le Quatre Vents, au pied du journal, pour y commander deux grands sandwiches. C’étaient des jambon-beurre, avec de la baguette, que le patron vous enveloppait dans le même papier dont étaient faites les nappes à carreaux rouges et blancs de son établissement. Le jambon-beurre, nourriture de base de l’homme en attente. On le dévorait à grands bouchées, les yeux braqués sur l’autre côté de la rue ou de la place, sans le mâcher ou presque. (…) Après, si vous en aviez le loisir, il valait mieux tout de même, aller boire un grand verre ballon de côtes du-Rhône au premier comptoir venu, et le faire suivre d’un kaoua, si vous ne désiriez pas trop vous bousiller les intestins. (…) Moi, ce que j’aimais particulièrement dans les sandwiches du Quatre Vents, c’est que la patronne, qui les confectionnait, laissait tout le gras du jambon. Et comme vous mangiez le sandwich sans le regarder, puisqu’il valait mieux ne pas quitter votre planque des yeux, votre dent rencontrait soudain la bordure plus épaisse, près de la couenne, plus gélatineuse, et vous hésitiez à la recracher, mais, finalement, vous l’absorbiez, et c’était la seule partie du sandwich que vous mâchiez avec lenteur et circonspection afin de vous assurer qu’elle descendrait bien dans la gorge…

Philippe LABRO, Un début à Paris

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