Au fil des mots (52) : « cocasse »

 Façon de faire connaissance

   Au moment même, en effet, où j’étais entré dans le salon, M. de Guermantes, sans même me laisser le temps de dire bonjour à la duchesse, m’avait mené, comme pour faire une bonne surprise à cette personne à laquelle il semblait dire : « Voici votre ami : vous voyez, je vous l’amène par la peau du cou », vers une dame assez petite. Or, bien avant que, poussé par le duc, je fusse arrivé devant elle, cette dame n’avait cessé de m’adresser avec ses larges et doux yeux noirs les mille sourires entendus que nous adressons à une vieille connaissance qui peut-être ne nous reconnaît pas. Comme c’était justement mon cas et que je ne parvenais pas à me rappeler qui elle était, je détournais la tête tout en m’avançant de façon à ne pas avoir à répondre jusqu’à ce que la présentation m’eût tiré d’embarras. Pendant ce temps, la dame continuait à tenir en équilibre instable son sourire destiné à moi. Elle avait l’air d’être pressée de s’en débarrasser et que je dise enfin : »Ah ! Madame, je crois bien ! Comme maman sera heureuse que nous nous soyons retrouvés! » J’étais aussi impatient de savoir son nom qu’elle d’avoir vu que je la saluais enfin en pleine connaissance de cause et que son sourire indéfiniment prolongé comme un sol dièse pouvait enfin cesser. Mais M. de Guermantes s’y prit si mal, au moins à mon avis, qu’il me sembla qu’il n’avait nommé que moi et que j’ignorais toujours qui était la pseudo-inconnue, laquelle n’eut pas le bon esprit de se nommer, tant les raisons de notre intimité, obscures pour moi, lui paraissaient claires. En effet, dès que je fus auprès d’elle, elle ne me tendit pas sa main, mais prit familièrement la mienne et me parla sur le même ton que si j’eusse été aussi au courant qu’elle des bons souvenirs à quoi elle se reportait mentalement. Elle dit combien Albert, que je compris être son fils, allait regretter de n’avoir pu venir. Je cherchai parmi mes anciens camarades lequel s’appelait Albert, je ne trouvai que Bloch, mais ce ne pouvait être Mme Bloch mère que j’avais devant moi, puisque celle-ci était morte depuis de longues années. Je m’efforçais vainement à deviner ce passé commun à elle et à moi auquel elle se reportait en pensée. Mais je ne l’apercevais pas mieux à travers le jais translucide des larges et douces prunelles qui ne laissaient passer que le sourire, qu’on ne distingue un paysage situé derrière une vitre noire même enflammée de soleil. Elle me demanda si mon père ne se fatiguait pas trop, si je ne voudrais pas un jour aller au théâtre avec Albert, si j’étais moins souffrant, et comme mes réponses, titubant dans l’obscurité mentale où je me trouvais, ne devinrent distinctes que pour dire que je n’étais pas bien ce soir, elle avança elle-même une chaise pour moi en faisant mille frais auxquels ne m’avaient jamais habitué les autres amis de mes parents. Enfin le mot de l’énigme me fut donné par le duc : « Elle vous trouve charmant », murmura-t-il à mon oreille, laquelle fut frappée comme si ces mots ne lui étaient pas inconnus. C’étaient ceux que Mme de Villeparisis nous avait dits, à ma grand-mère et à moi, quand nous avions fait la connaissance de la princesse de Luxembourg. Alors je compris tout, la dame présente n’avait rien de commun avec Mme de Luxembourg, mais au langage de celui qui me la servait, je discernai l’espèce de la bête. C’était une Altesse. Elle ne connaissait nullement ma famille ni moi-même, mais issue de la race la plus noble et possédant la plus grande fortune du monde (car, fille du prince de Parme, elle avait épousé un cousin également princier), elle désirait, dans sa gratitude au Créateur, témoigner au prochain, de si pauvre ou de si humble extraction fût-il, qu’elle ne le méprisait pas…

Marcel PROUST, À la recherche du temps perdu

4 commentaires sur “Au fil des mots (52) : « cocasse »

  1. Après plusieurs décennies d’hésitation, j’ai enfin décidé, pour inaugurer ma liseuse en 2015, de lire le premier tome de cette brique…! Je reconnais que j’ai dû m’accrocher pour ne pas le reléguer aux oubliettes 😉. Heureusement, j’ai franchi le cap et ne le regrette nullement. Va falloir maintenant convertir l’essai et penser à la suite. Mais il y a déjà tellement de concurrents (en plein dans K.F…assez passionnant) plus abordables. A suivre 🤗

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  2. Si on a un peu peur de se lancer dans l’aventure, je recommande « Un amour de Swann » qui est un roman à part entière, pas trop volumineux… Mais je ne lis pas du Proust tous les jours, ni même tous les mois, ni même tous les ans mais parfois, un texte écrit dans une langue parfaite, ça fait du bien!

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  3. Chère Rita, à la relecture de ta longue liste et de cet extrait de Proust, je voudrais juste ajouter un petit mot. Je m’y suis remis 😊. Je suis actuellement à la fin de la seconde partie de « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Entre chaque partie, je passe à Amélie Nothomb….Après la première partie, j’ai lu « Le Voyage d’hiver ». Je viens de commencer « Attentat ». Rien de commun entre ces 2 univers. Juste l’occasion de me rafraîchir les neurones avant de replonger retrouver le petit monde assez fermé des vacances à Balbec. Bonne continuation.

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