Au fil des mots (59) : « non-dit »

Paul et Marguerite   

   Pour moi, Marguerite Rosenberg était l’incarnation de ce qu’on appelle « la grand-mère gâteau ». Pas seulement parce que chaque promenade avec elle se terminait invariablement par un arrêt chez le pâtissier. Pas seulement parce que j’avais compris qu’il suffisait que j’émette le désir d’un livre, d’un disque, d’un stylo 4 couleurs comme j’en ai rêvé des mois durant dans les années soixante, pour la voir me les offrir le lendemain. Mais aussi parce qu’elle était l’incarnation de la femme plantureuse contre laquelle les chagrins d’enfant étaient vite consolés. Parce qu’elle me passait tous mes caprices et que dormir chez elle me faisait échapper à la surveillance maternelle. Elle était pour moi une vieille dame très douce et gentille dont j’étais la petite-fille choyée. (…)

   Elle ne sortait jamais le soir, avait très peu d’amis, et de l’argent qu’elle ne dépensait pas, sinon en frais de confort : femme de chambre, cuisinière, chauffeur, elle n’avait nul besoin de ce train de vie, mais s’y était habituée. J’ai le souvenir qu’après le dîner, elle allait donner à la cuisinière de l’argent pour les achats du lendemain, et du vivant de mon grand-père, elle lui réclamait chaque soir quelques sous avant de partir à la cuisine commander les repas du jour suivant. Je percevais la rage impuissante de Paul devant des dépenses sans intérêt. Si je n’avais pas consciemment saisi l’humiliation qu’il y avait de tendre chaque soir la main vers l’homme au porte-feuille qui, chaque soir, protestait avec mauvaise humeur, j’avais juste compris qu’une femme devait essayer de ne pas dépendre de son mari, et qu’il eût mieux valu que ma grand-mère travaillât.(…)

   Elle était – tout comme mon grand-père – l’incarnation de ces familles juives d’avant guerre qu’on a appelées « israélites » jusqu’aux années soixante, c’est-à-dire de confession juive, plus ou moins pratiquantes, mais profondément assimilées à la société française, même après le choc des années quarante.

   Telle était ma grand-mère, disparue en juillet 1968, et telle que je l’ai toujours évoquée jusqu’en avril 2010. Jusqu’à l’ouverture des cartons récupérés dans les entrepôts de Gennevilliers. Depuis, j’ai le plus grand mal à faire coïncider les images, tant elles se contredisent.

   Apparemment, elle eut assez vite la tête tournée par le concurrent principal de Paul, qui fut même un temps son partenaire en affaires. On a vu comment il fut décidé en 1918 que Paul représenterait Picasso en France et en Europe, et Georges Wildenstein en Amérique. Je n’avais jamais compris pourquoi l’association se brisa en 1932, quand Paul récupéra la totalité de la représentation de l’artiste. Ni pourquoi le nom de cette famille dans la nôtre relevait du tabou.

   Et puis voilà que l’on tombe soudain sur les secrets enfouis dans le non-dit familial, au fond des placards. Toujours bouleversants. Les taire ? Ils n’ont rien de honteux, même s’ils ont dû blesser, à l’époque. Pourquoi les révéler ? Ils ne regardent personne, sinon des protagonistes tous morts depuis si longtemps… Détestation pour cette transparence absolue, au mieux voyeuse, au pire toujours un peu totalitaire.

   Mais ils permettent de mieux comprendre la psychologie de mon grand-père, méfiant et ombrageux, la personnalité devenue passive de ma grand-mère, et son retrait de toute vie mondaine et sociale.

   Je me retrouve, les bras ballants, devant des confidences de cousins, avec des lettres qui parlent, et je les palpe, sans vraiment décider.

   Mes grands-parents ont vécu la situation comme un drame familial. Leurs enfants, ma mère, on oncle, comme une tache sur le couple que formaient leurs parents et une honte secrète (ma mère, disparue en 2006, ne m’en a jamais parlé). (…) L’entourage, la famille, le petit milieu parisen n’en ont rien ignoré, et ce secret de polichinelle dut faire les gorges chaudes des soirées de Deauville, avant guerre. (…)

   En fait, je n’aurais pas parlé de cette histoire si je n’avais découvert, dans les cartons rapatriés du garde-meubles, un document poignant écrit par mon grand-père en 1942, alors que son fils Alexandre se trouvait dans l’armée d’Afrique de Leclerc, entre les batailles de Bir-Hakeim et El-Alamein. Paul avait fait le projet d’aller voir son fils qui lui manquait tant. Il finit par y renoncer à la dernière minute devant les difficultés du voyage et le risque que son avion soit abattu par les Allemands. Mais il eut le temps d’écrire une lettre de dix pages couverte de sa fine écriture et enfouie dans le tiroir d’un bureau de la 57è Rue à New York. Le bureau déménagea avec lui à la 79è, mais le tiroir resta fermé. Quelques mois après la mort de mon grand-père, au début des années soixante, Alexandre, en faisant du rangement dans les papiers de son père, tomba sur ce document, le tapa à la machine pour le rendre plus lisible, et l’envoya à ma mère. (…) « Tu pleureras comme moi en lisant cette lettre », écrit Alexandre à sa sœur, Micheline. « Nous l’avons encore plus méconnu que nous ne le croyions. (…) Je pense qu’en tout état de cause, tu devras montrer cette lettre à notre mère. » Ma mère l’a-t-elle fait? Quelque chose me dit que non, et il vaut mieux à tout prendre que Margot soit morte en paix en 1968, à Paris, quelques semaines après les événements de mai.

   Car cette lettre est dure, très dure. Écrite par Paul, elle avait pour but d’être posthume, et de fait le fut, adressée à sa femme et à sa fille – « ses deux chéries » – et à son fils qu’il s’apprête à aller voir, conscient qu’il ne reviendra peut-être pas. C’est une réflexion sur la vie, sur sa vie, sur celle qu’il voulut pour sa famille et sur le chagrin de n’avoir pas su rendre heureuse cette femme qu’il adorait. (…)

   Ma grand-mère s’est ennuyée. Peut-être était-elle frivole, sensible aux apparences et au luxe. C’est ce que semble penser sévèrement mon grand-père. (…)

  Elle voulut divorcer, mon grand-père refusa. Ils étaient mariés sous le régime de la communauté réduite aux acquêts et sans doute l’amour et la colère ne furent-ils pas la seule raison de son refus. Toujours est-il qu’à partir du moment où Margot renonça à sa vie d’amante et sacrifia sa vie de femme, elle le fit payer cher à Paul, en se désintéressant de sa vie sociale et professionnelle. En refusant de faire des efforts que le statut de femme d’un grand marchand parisien requérait aux yeux de mon grand-père.

Anne SINCLAIR, 31 rue La Boétie

 

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