Au fil des mots (39) : « maestro »

Extase pianistique   

    Mahler plaça le crayon avec un soin exagéré sur la carte.

  • Je sais où vous allez après les répétitions pour échafauder vos petits complots, Herr Treffen. Ce monsieur…

   Il désigna Liebermann.

  • …vous a entendu. Inutile de mentir. Vous avez été découvert.(…) Je ne veux pas vous humilier, ni faire de vous un exemple, loin de moi cette idée. Mais je tiens à diriger un orchestre composé de musiciens prêts à partager ma vision, des hommes dont je peux attendre, dans la mesure du raisonnable, une certaine loyauté.

    Treffen voulut intervenir, mais Mahler leva la main.

  • La situation déplaisante dans laquelle nous nous trouvons peut être résolue de façon civilisée et sans qu’aucun de nous en pâtisse. Je crois que vous savez comment.

   Gêné, Treffen se balança d’un pied sur l’autre et, après une longue délibération avec lui-même, à la fois difficile et douloureuse, il déclara d’une voix tendue:

  • Herr Direktor, je vous présente ma démission.
  • Accepté, dit Mahler. (…) Encore une chose, Herr Treffen. Soyez assez aimable pour informer vos complices que je n’ai pas l’intention d’entreprendre d’autre action pour l’instant. (…) Mais si jamais des événements de ce genre se reproduisaient, je ne me montrerai pas aussi indulgent.

  Alors que, jusqu’ici, Treffen était parvenu à se maîtriser, il ne put contenir son ressentiment et son amertume.

  • Ils n’ont que faire de votre magnanimité ! ricana-t-il. Vous vous croyez supérieur, hein? Touché par le génie ? Laissez-moi rire. Vous n’arrivez pas à la cheville de l’ancien directeur. Quant à vos symphonies… je préfère me taire. Vous n’êtes qu’un pathétique petit…

   Alors qu’il s’apprêtait à proférer l’insulte fatale, Mahler l’arrêta. (…)

  • Prenez garde, Herr Treffen. Si je suis pour l’instant porté à l’indulgence, cela pourrait changer, car comme vous ne le savez que trop bien, je suis sujet à des sautes d’humeur.(…)

   Défiguré par la rage, Treffen se couvrit subitement de plaques rouges sur le visage et le cou. Puis il maugréa quelques phrases inintelligibles avant de lâcher un juron et de sortir en claquant la porte à toute force, faisant vibrer les carreaux des fenêtres. (…)

   Mahler appela Przistaupinsky et commanda du thé. Quand le secrétaire revint avec un plateau où tintait la porcelaine, Liebermann remarqua tout de suite les gâteaux à l’abricot.

  • Ah ! Excellente idée, s’écria Mahler.
  • Ils viennent du Café Mozart, murmura Przistaupinsky.
  • J’espère que vous aimez les Marillenknödel, Herr Doktor?
  • Je les apprécie énormément.
  • Vous m’en voyez ravi. Je me méfie de ceux qui n’aiment pas les Marillenknödel. Ma sœur Justi est la détentrice d’une ancienne recette tout à fait remarquable.

   Mahler parlait de ces gâteaux avec la même conviction et le même enthousiasme que s’il avait loué la beauté transcendante du Liebestod de Wagner.

  • Mais le chef du Café Mozart ne se débrouille pas mal, poursuivit le maestro. N’est-ce pas Alois?
  • Absolument, Herr Doktor.

   Przistaupinsky versa le thé et servit les pâtisseries. D’un brun doré, saupoudrées de sucre glace, elles étaient encore chaudes. La fourchette de Liebermann s’enfonça dans la croûte et le gâteau s’ouvrit, révélant un abricot entier : l’incision et l’intérieur humide créaient une impression sexuelle déconcertante.

   Przistaupinsky s’éclipsa, les deux hommes parlèrent encore un peu de leur victoire sur Treffen, puis leur conversation changea d’orientation. (…)

  • Vous lisez la musique?
  • Oui, répondit Liebermann.
  • Ça vous dirait de…
  • C’est impossible, je n’oserais jamais…
  • Balivernes, répliqua Mahler en faisant de la place pour le jeune docteur sur la banquette du piano.

   Libermann obéit comme dans un rêve. Ses doigts étaient glacés et il se frotta les mains pour les réchauffer.

  • Sans doute cette partition ne vous sera pas tout à fait étrangère, poursuivit Mahler, peu conscient de la crise de confiance de son compagnon. Le thème d’introduction est tiré de mon cycle des Rückertlieder. Vous êtes prêt?

   Liebermann fixa la partition avec une telle intensité que les portées se brouillèrent. Puis il déglutit et répondit « oui » d’une voix étranglée.

   Ils commencèrent à jouer et la pièce s’emplit d’une telle beauté que Liebermann en oublia son trac. La mélodie coulait, lente et immatérielle, occupant un univers tonal à la fois extatique et d’une tristesse poignante. Liebermann n’avait jamais rien entendu de pareil, cette musique suscitait chez lui des émotions subtiles nées des profondeurs de son âme. Étrangement éloquente, elle suggérait des combats déchirants portés par une houle océanique. Si l’âme exténuée s’éloignait de l’existence temporelle, l’attrait de la paix éternelle n’était pas assez fort pour éclipser les nourritures terrestres, les souvenirs de plaisirs tout simples : le soleil sur un visage tourné vers le ciel, un sourire d’enfant, la brise matinale dans les montagnes, l’odeur des fleurs après la pluie d’été, le flamboiement de l’amour physique. L’âme s’envolait, non sans regrets, pour un monde meilleur et l’acceptation douloureuse que certaines extases seraient à jamais perdues. Le thème luttait contre une résolution perpétuellement repoussée. Puis la musique atteignit une intensité intolérable et quand vint le lent déclin de la phrase finale, Liebermann eut du mal à retenir ses larmes.

   L’âme se libérait sur un accord de fa majeur, pur et translucide, suivi d’un silence habité de résonances ineffables.

   Le directeur posa les mains sur ses genoux et se tourna vers Liebermann.

  • Eh bien, qu’en pensez-vous?

   Liebermann demeura muet.

Frank TALLIS, Petite musique de la mort

4 commentaires sur “Au fil des mots (39) : « maestro »

  1. Je me souviens des leçons données par JMO à U3A ,sur toutes les œuvres de Mahler particulièrement funèbres , sur le nombre incroyable de musiciens requis et l’emploi particulièrement tonitruant des cuivres .Ce fut une découverte choc dans l’ensemble .Et comme toujours , certains extraits vous marquent parce qu’ils font remonter en vous quelques souvenirs fugaces ou parce que vos sens ont vibré libérant mille émotions comme cet Adagietto dans  » Mort à Venise » de Visconti .Et ses dernières notes qui vous plongent dans un silence profond …..juste sublime .

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