Au fil des mots (78) : « diplomatie »

Jackie et Mona Lisa     

   Malraux impressionne Jacqueline Kennedy en visite officielle à Paris. Il pilote la femme du Président américain, c’est un de ses emplois, dans les musées. Depuis longtemps, « Jackie » souhaitait rencontrer Malraux et le général de Gaulle. Elle admire Les Conquérants, la Condition humaine et le Musée imaginaire. L’écrivain, pour elle, est un « homme de la Renaissance ».

   Malraux guide Jackie à travers le musée du Jeu de Paume, (…) explique Manet, Cézanne, Renoir. Attention particulière, il a fait placer la Vénus de Bouguereau au-dessous de l’Olympia de Manet, le premier tableau ayant été Prix du Salon l’année où l’Olympia fut refusé. (…) Jacqueline Kennedy, née Bouvier, s’exprime bien en français. Le ministre et la femme du Président américain peuvent converser sans interprète. Elle parle de livres, même de ceux qu’elle n’a pas lus. (…) Elle flirte avec le ténébreux et séduisant ministre des Affaires culturelles, et avec l’écrivain. À charmeur, séductrice et demie. What an interesting man ! Elle sait, elle, ce qu’est un prix Goncourt. Elle connaît aussi la place qu’elle occupe au centre du dispositif culturel de John Fitzgerald Kennedy. Les Kennedy ont – en couple – le sens de l’efficacité, de la manipulation et de la publicité. L’admiration littéraire de la femme du Président peut servir la politique américaine. (…)

   Revenue de Paris, Jacqueline Kennedy a accepté la présidence honoraire de la société des relations culturelles franco-américaines. Les relations bilatérales avec la France sont tendues à la Maison-Blanche et au Département d’État. Le Général n’est pas un client commode. Justement, il refuse d’être un client. On pense néanmoins qu’André Malraux pourrait servir de pont entre Paris et Washington. (…) André et Madeleine Malraux sont invités à passer quelques jours dans la capitale américaine. (…)

   Les Malraux sont accueillis par le couple Kennedy presque comme des rois, des présidents ou des Premiers Ministres. Jacqueline a préparé cette visite pendant cinq semaines. À son tour, elle servira de guide.(…) Dîners, cocktails, mondanités, conférences de presse se suivent et se ressemblent, mais pendant un entretien de Malraux avec des journalistes, une dernière question fuse :

  • Et si nous émettions le vœu de voir La Joconde aux États-Unis, que répondriez-vous?
  • Oui, sans hésiter, répond Malraux.

   Il reviendra sur cette idée, un projet, avec John et surtout avec Jackie Kennedy. (…)

   Quand les conservateurs du Louvre apprennent que La Joconde, par fiat de Malraux, va traverser l’Atlantique, ils s’inquiètent. Le conservateur en chef du département des peintures et dessins signale « la fragilité exceptionnelle de cette œuvre ». En mission de reconnaissance, Madeleine Hours, patron du laboratoire, écrit : « Il est bien évident que nous n’avons pas pu prévoir toutes les éventualités et que le comportement d’un tableau fragile, habitué depuis plus de cinq cents ans à la terre française, est imprévisible. Peint sur un panneau de peuplier d’Italie, ce tableau a une grande sensibilité aux variations atmosphériques. »

  Malraux ne s’attarde pas sur ces questions. À la stupeur des conservateurs, au Louvre ou ailleurs, il met les autorités, les hauts fonctionnaires, devant le fait accompli. Prévenu, confiant, le Général couvre son ministre :

  • Il doit savoir ce qu’il fait. Il fait bien.

   Le voyage de La Joconde implique une abondante correspondance et d’innombrables protocoles entre le gouvernement français, son ministre des Affaires culturelles, la National Gallery of Art, son directeur John Walker, la Maison-Blanche et Jackie Kennedy. À l’Élysée, on s’amuse. Au Quai d’Orsay, on est souvent exaspéré. Au ministère des Affaires culturelles, tout le monde monte sur le pont. Le tableau est confié « au Président des États-Unis ». On ne pouvait annoncer qu’il était remis à sa femme. Qui sourit le mieux, Jackie ou La Joconde ? (…)

   Malraux a omis de préciser que ce tableau fétiche si célèbre est en triste état. Les pigments disparaissant, certaines couleurs n’existent plus. La Joconde a déjà un « papillon » en bois dans le dos pour resserrer une fente. Au cours des siècles, les liants se sont partiellement désagrégés. Aucun tableau sur bois ne voyage facilement. La Joconde n’est pas plus fragile qu’un retable, mais pas moins.

   Le tableau n’a pas droit aux honneurs militaires, mais son voyage ressemble à une manœuvre militaire. (…) La Joconde est arrivée dans son container étanche, isotherme, en matériau inerte et insubmersible (température exigée, 18°C ; humidité ambiante, 50 pour cent). Elle a voyagé sous garde rapprochée, dans une cabine du France, accompagnée par Mme Hours et par Jaujard, toujours secrétaire général du ministère des Affaires culturelles. (…)

   Pour saluer Kennedy qui a parlé d’un « prêt historique », Malraux, sachant que ce voyage de La Joconde suscite des critiques en France, lance une frappe préventive : (…)

  • On a parlé des risques que prenait ce tableau en quittant le Louvre. Ils sont réels bien qu’exagérés. Mais ceux qu’ont pris les gars qui débarquèrent un jour à Arromanches – sans parler de ceux qui les avaient précédés vingt-trois ans plus tôt – étaient beaucoup plus certains. Aux plus humbles d’entre eux, qui m’écoutent peut-être, je tiens à dire, sans élever la voix, que le chef-d’œuvre auquel vous rendez ce soir, Monsieur le Président, un hommage historique, est un tableau qu’ils ont sauvé.

   La presse et la télévision américaine font plus d’écho à ces derniers propos qu’aux considérations de Malraux sur l’âme, la spiritualité et Goethe. Depuis le retour du Général au pouvoir, les Américains, élites et peuple, n’ont pas l’habitude d’êtres ainsi remerciés. Enfin une bouffée d’air frais amicale. Dans ses compliments, Malraux est sincère. Il a rempli sa mission et Jackie Kennedy la sienne.

Olivier TODD, André Malraux, une vie

 

 

3 commentaires sur “Au fil des mots (78) : « diplomatie »

  1. Les jupons de l’Histoire sont toujours étonnants.
    Mais de la à dire qu’elle «  chante la pomme » à ce vieux bonze….heu il y a un siècle hideux de différence.
    Mais la diplomatie exige probablement tout.
    Et quelle sens de la réplique! Sauver une situation problématique avec une répartie de bon aloi, fait mouche bien plus sûrement qu’une arme Ou une critique……
    On attrape pas les mouches avec du vinaigre, oui enfin, sauf les mouches de vinaigre, ha ha!
    En parlant d attraper, toc toc toc, y a t’il d’autres concurrents à la parlotte? D’autres courageuses du stylo? D’autres gourmands de la réthorique, ou encore mieux des gens du – pas d’accord- des furieux du contre!
    Allez n’ayez pas peur, car je me sens bien bien seule!

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  2. Bonjour, cousine ! Je suis d’accord avec toi, c’est un peu désespérant… Pourtant d’après les statistiques journalières de mon blog, il y a des visiteurs, pas mal de visiteurs même de France, du Canada, des États-Unis, de Chine, de Belgique… mais quant à donner leur avis ou partager des lectures et/ou des expériences telles que celles parfois racontées dans les extraits, cela se limite parfois à un petit commentaire sur Facebook. Que veux-tu, ainsi va le monde, tout le monde a son avis sur tout ; mais quand il faut l’exprimer, ça se limite souvent à lol ! , MDR ou une émoticône… Mais que j’aime lire tes commentaires, je les attends avec gourmandise ! Bon dimanche à toi

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