Au fil des mots (34): « fratrie »

La parenthèse inattendue   

   La lumière du soir était très belle. Toute la campagne, ocre, bronze, vieil or, se reposait de sa longue journée. Vincent nous a demandé de nous retourner pour admirer son donjon.

   Une splendeur.

  • Vous vous moquez…
  • Pas du tout, pas du tout… fit Lola, toujours soucieuse de l’Harmonie Universelle.

   Simon s’est mis à entonner :

  • Ô mon châtôôôôô, c’est le plus bôôô des châtôôôôôôô…

   Simon chantait, Vincent riait et Lola souriait. Nous marchions tous les quatre au milieu d’une chaussée fissurée d’herbes folles à l’entrée d’un petit village de l’Indre. Il flottait dans l’air une odeur de goudron tiède, de menthe et de foin coupé. Les vaches nous admiraient et les oiseaux s’appelaient à table.

   Quelques grammes de douceur.

   Nous sommes entrés dans une salle des fêtes surchauffée qui sentait encore la sueur et la vieille chaussette. Les tatamis étaient empilés dans un coin et la mariée se tenait assise sous un panier de basket. Elle avait l’air un peu dépassée par les événements.

   Tablées façon banquet d’Astérix, vin de pays en cubis et zizique à plein volume.

   Nous avons embrassé la mariée à tour de rôle. (…) Nous nous sommes assis à un bout de table, accueillis à bras ouverts par les deux tontons qui étaient déjà bien partis.

  • Gé-rard ! Gé-rard ! Gé-rard ! Hé, les gosses ! Allez chercher à manger pour nos amis! Gérard ! Où qu’il est passé, crénom de Dieu?

   Gérard est arrivé avec son cubi et la fête a commencé.

   Après la macédoine à la mayonnaise dans sa coquille Saint-Jacques, le méchoui dans ses frites à la mayonnaise, le fromage de chèvre et les trois parts de vacherin, tout le monde s’est poussé pour laisser la place à Guy Macroux et son orchestre de charme.

   Nous étions comme des bienheureux. L’oreille aux aguets et les mirettes grandes ouvertes. À droite, la mariée ouvrait le bal avec son père sur du Strauss à bretelles, à gauche les tontons commençaient à se bastonner méchamment à propos du sens interdit devant la boulangerie Pidoune.

   Tout cela était pittoresque. 

   Non. Mieux que ça et moins condescendant : savoureux.

   Guy Macroux avait un faux air de Dario Moreno. Petite moustache au Régécolor, gilet flamboyant, joaillerie de prix et voix de velours.
   Aux premières mesures d’accordéon, tout le monde était en piste. (…) Lola et moi étions déchaînées et j’ai dû rouler ma jupe pour suivre le rythme.(…)

   Ensuite on a eu La jar’telle ! La jar’telle !  La jar’telle ! avec ses débordements et son pesant de gros saucissons. La jeune épousée avait été brouettée jusque sur une table de ping-pong et… hof… ça ne vaut pas la peine d’être raconté… Ou alors c’est moi qui suis trop délicate…

   Je suis sortie. Lola est venue me rejoindre for ze moonlight cigarette (…)

C’est Simon qui nous a réveillés, il était allé chercher des croissants au village.

  • De chez Pidoule? lui ai-je demandé en bâillant.
  • De chez Pidoune.

   Ce jour-là, Vincent n’a pas ouvert les grilles. « Fermé pour cause de chutes de pierres », a-t-il écrit sur un bout de carton.

   Il nous a fait visiter la chapelle. Avec Nono, ils avaient déménagé le piano du château jusque devant l’autel et tous les anges du ciel n’avaient plus qu’à swinguer en rythme.

   Nous avons eu droit à un petit concert.

   C’était amusant de se retrouver là un dimanche matin. Assis sur un prie-Dieu. Sages et recueillis dans la lumière des vitraux à écouter une nouvelle version de toque, toque, toque on heaven’s door…

   Lola voulait visiter le château de fond en comble. J’ai demandé à Vincent de nous refaire son show. Nous étions écroulés de rire.

   Il nous a tout montré : l’endroit où la châtelaine vivait, ses gaines, sa chaise percée, ses pièges à ragondins, ses recettes de pâtés au ragondin, sa bouteille de gnôle et son vieux Bottin mondain tout graisseux d’avoir été tant tripoté. Et puis le cellier, la cave, les dépendances, la sellerie, le pavillon de chasse et l’ancien chemin de ronde.

   Simon s’émerveillait de l’ingéniosité des architectes et autres experts en fortifications. Lola herborisait.

   J’étais assise sur un banc de pierre et je les observais tous les trois.

   Mes frères accoudés au-dessus des douves.(…) Et ma Lola à genoux, dessinant au milieu des marguerites et des pois de senteur… Le dos de ma sœur, son grand chapeau, les papillons blancs qui s’y risquaient, ses cheveux retenus dans un pinceau, sa nuque, ses bras qu’un récent divorce avait décharnés et le bas de son tee-shirt, sur lequel elle tirait pour estomper ses couleurs ; cette palette de coton blanc qu’elle aquarellait peu à peu…

   Jamais je n’ai autant regretté mon appareil photo.

   On va mettre ça sur le compte de la fatigue mais je me suis surprise à patauger dans la guimauve. Grosse bouffée de tendresse pour ces trois-là et intuition que nous étions en train de vivre nos dernières tartines d’enfance…

   Depuis presque trente ans qu’ils me faisaient la vie belle… Qu’aillais-je devenir sans eux? Et quand la vie finirait-elle par nous séparer?

   Puisque c’est ainsi. Puisque le temps sépare ceux qui s’aiment et que rien ne dure.

   Ce que nous vivions là, et nous en étions conscients tous les quatre, c’était un peu de rab. Un sursis, une parenthèse, un moment de grâce. Quelques heures volées aux autres…

   Pendant combien de temps aurions-nous l’énergie de nous arracher ainsi du quotidien pour faire le mur?  Combien de permissions la vie nous nous accorderait-elle encore?  Combien de pieds de nez? Combien de petites grattes? Quand allions-nous nous perdre et comment les liens se distendraient-ils?

   Encore combien d’années avant d’être vieux?

   Et je sais que nous en étions tous conscients. Je nous connais bien.

   La pudeur nous empêchait de parler, mais à ce moment précis de nos chemins, nous le savions.

   Que nous vivions au pied de ce château en ruine la fin d’une époque et que l’heure de la mue approchait. Que cette complicité, cette tendresse, cet amour un peu rugueux, il fallait s’en défaire. Il fallait s’en détacher. Ouvrir la paume et grandir enfin.

   Il fallait que les Dalton, eux aussi, partent chacun de leur côté dans le soleil couchant…

Anna GAVALDA, L’échappée belle

4 commentaires sur “Au fil des mots (34): « fratrie »

  1. Fratrie : un mot qui nous résume bien : un frère aîné , 4 filles et moi au milieu ! .Naître dans une famille nombreuse ,c’est partager des jeux , des rires , des pleurs , des traditions polonaises ; c’est aussi se mettre à table , chacun à sa place pour savourer les plats simples mais si succulents préparés avec amour par Maman ; mais c’est aussi s’affirmer par sa personnalité ou son savoir , ce qui ne manquait pas de créer certaines tensions entre nous .On a vécu mille et une anecdotes d’une vie à 7 puis à 6 avec le décès prématuré de papa .
    On aimait le grand frère qui avait du mal à s’imposer dans un harem de femmes .Mais malgré une certaine timidité , il s’en est sorti . Chacun a fait son chemin après études , chacun s’en est allé pour de nouveaux horizons .L’enfance avec son insouciance était loin , l’adolescence s’est imposée avec des espoirs mais aussi des règles par toujours évidentes pour la femme que je devenais , puis l’adulte est née .
    Maman est devenue grand-mère pour sa plus grande joie . On l’appelait BACI du diminutif de BABCIA ; mais en polonais  » on va chez grand-mère  » se dit « idziemy do babci « ….d’où ce surnom doux comme un baiser car « babci » par facile à dire par un bout’chou .
    La vie n’est pas éternelle , Baci s’en est allée nous laissant dans un grand désarroi . Elle était notre roc , notre réconfort , notre protection . Et c’est là que le mot fratrie a pris tout son sens .Sa mort nous a réunis et soudés à jamais . Merci Maman pour tout ton amour , ton vœu s’est réalisé .

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  2. Bel hommage à ta maman si courageuse ! Les grandes familles sont de retour avec les familles recomposées. Chaque membre du couple vient avec sa marmaille et puis on soude la nouvelle union avec une autre progéniture!

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