Au fil des mots (55): « modernité »

Métamorphoses de Paris  

   Un soir d’été, Alexandrine m’avait traînée pour une promenade sur les nouveaux boulevards derrière l’église de la Madeleine. La journée avait été chaude, étouffante, et j’aspirais à la fraîche sérénité de mon salon, mais elle ne voulut rien savoir. Elle me fit passer une jolie robe (la rubis et noir), ajuster mon chignon, glisser mes pieds dans ces bottines minuscules que vous aimiez. Une vieille dame élégante comme moi se devait de sortir et de voir le monde au lieu de rester chez elle avec son infusion et sa couverture en mohair ! Ne vivais-je pas dans une magnifique cité? Je me laissai gentiment régenter.

   Nous prîmes un omnibus bondé pour nous y rendre. Je ne peux vous dire combien de Parisiens se pressaient sur ces longues avenues. La capitale pouvait-elle abriter tant de citadins? C’est à peine si nous pouvions nous frayer un chemin le long des trottoirs flambant neufs et ponctués de marronniers. Et le bruit, Armand. Le grondement incessant des roues, le claquement des sabots. Des voix et des rires. Des vendeurs de journaux qui hurlaient les gros titres, des jeunes filles qui vendaient des violettes. L’éclairage aveuglant des vitrines, des nouveaux réverbères. On se serait cru au beau milieu de la journée. Imaginez un flot sans fin de calèches et de passants. Tout le monde semblait parader, exhiber atours, joaillerie, coiffes alambiquées, gorges généreuses, rondeurs des hanches. Lèvres rouges, coiffures en boucles, gemmes scintillantes. Les boutiques exposaient leurs marchandises en une profusion étourdissante de choix, de textures et de tons. Des cafés lumineux étalaient leur clientèle sur les trottoirs, sur des rangs et des rangs de petites tables, des serveurs entrant et sortant avec précipitation, le plateau brandi bien haut.

   Alexandrine mena un vif combat pour nous obtenir une table (jamais je n’aurais osé), et nous pûmes enfin nous asseoir, un groupe de messieurs bruyants juste derrière nous occupés à engloutir leur bières. Nous commandâmes de la liqueur de prune. Sur notre droite, deux dames outrageusement maquillées se pavanaient. Je remarquai leurs décolletés et leurs cheveux teints. Alexandrine roula discrètement des yeux à mon adresse. Nous savions ce qu’elles étaient et ce qu’elles attendaient. Et, bien vite, l’un des hommes de la table voisine tituba vers elles, se pencha pour murmurer quelques mots. Quelques minutes plus tard, il s’éloignait en chancelant, une créature à chaque bras, sous les encouragements et les sifflets de ses compagnons. « Révoltant », articula silencieusement Alexandrine. J’opinai du chef et bus une gorgée de ma liqueur.

   Plus je restais là, spectatrice impuissante de cette marée de vulgarité, plus la colère montait en moi. Je considérai les immeubles immenses et blafards qui nous faisaient face sur cette avenue d’une monotonie rectiligne. Pas une lumière ne brûlait dans les appartements luxueux construits pour des citoyens argentés. Le préfet et l’empereur avaient bâti un décor de théâtre à leur image. Il n’avait ni cœur ni âme.

  • N’est-ce pas grandiose? chuchota Alexandrine, les yeux écarquillés.

   En la voyant, je ne pus me résoudre à exprimer mon mécontentement. Elle était jeune et enthousiaste, et elle aimait ce Paris nouveau, comme tous ceux qui nous entouraient et qui jouissaient de ce soir d’été. Elle buvait tout ce clinquant, ce paraître, cette vanité.

   Qu’était devenu ma cité médiévale, son charme pittoresque, ses allées sombres et tortueuses? Ce soir-là, j’eus le sentiment que Paris s’était transformée en une vieille catin rougeaude se pavanant dans ses jupons froufroutants.

Tatiana de ROSNAY, Rose

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