Au fil des mots (51): « partage »

Troc à la confiture   

   Quand je fais des confitures ça sent dans toute la maison. Un feu doux sous la grande bassine en cuivre produit un frémissement caractéristique qui fait dire à Nathan avec gourmandise : « J’adore le son de la confiture. »

   J’ai même soigné la présentation en réalisant une étiquette spéciale pour mes pots : « Les confitures de la librairie ». Un espace vide en dessous du titre me permet d’écrire le parfum de chacune. J’en offre effectivement aux amis, mais je fais aussi du troc avec les commerçants du marché. Le marchand de jus de gingembre est un amateur, tout comme Leïla qui me donne trois petits pélardons contre un pot de confiture.

   Le troc est quelque chose qui se développe beaucoup dans la campagne. C’est une pratique que n’ont jamais cessé d’avoir les agriculteurs entre eux, mais avec le renouveau du « faire soi-même », il y a un vrai regain de sympathie pour ces échanges qui excluent toute circulation d’argent.

   Je ne suis pas certaine que le fisc apprécie, mais s’ils venaient à dire quelque chose je pense que je saurais les amadouer avec un pot de confiture…

   Le samedi matin, Leïla installe son petit étal de fromage de chèvre à l’angle de la place aux Herbes, juste devant la librairie.

   Lorsque j’arrive, elle est déjà là, ainsi que tous les commerçants du marché. C’est la meilleure heure. La place est animée mais elle n’est pas encore impraticable. C’est l’heure des gens d’ici. L’heure des personnes âgées qui se lèvent tôt et viennent remplir leurs cabas. C’est aussi le moment où l’on peut encore parler avec chacun du temps qu’il fait, de la qualité des récoltes ou de la santé de l’un ou de l’autre.

   La place se trouve alors baignée dans une bienveillance chantante à l’accent régional, moins prononcé que dans le Sud-Est, mais déjà bien gorgé de soleil.

   Leïla est une jolie beurette. le regard joyeux et pétillant, les cheveux bien noirs, elle n’est pas très grande, et est plutôt fluette. En la voyant, il m’est revenu en tête la chanson bretonne qui évoque la jeune Madeline de la Rochelle qui se coiffe sans miroir et sans peigne mais n’en est pas moins la plus jolie. Son petit nez un peu retroussé et ses lèvres sombres complètent un visage très charmant comme dirait Guillaume. Il a un petit faible pour la jeune fille qu’il croise le samedi matin lorsqu’il vient nous voir. Mais Leïla n’est pas un cœur à prendre car elle a un petit ami, Martin.

   Du haut de leur vingt ans, ils ont décidé de créer un petit troupeau de chèvres du côté de Saussines, au pied du mont Bouquet. Un vieux berger leur a appris à faire les fromages, et je trouve que ce sont les meilleurs du marché. Alors que je lui en faisais le compliment, elle m’avait répondu :

  • C’est normal, nos chèvres suivent leurs parcours avec Martin toute la journée et mangent de tout, en pleine nature, et pas dans des parcs où elles sont nourries toujours au fourrage!

   Les « parcours », ce sont les espaces à travers lesquels le berger conduit les troupeaux en liberté. Ils sont déterminés en accord avec les propriétaires des terres, qui sont rarement les bergers eux-mêmes. Les terrains communaux font souvent partie de ces territoires confiés aux troupeaux pour qu’ils restent des milieux ouverts. Il y a de moins en moins de bergers qui suivent les troupeaux, mais du côté de Lussan il en reste encore quelques-uns.

   Le berger fait partie de l’image d’Épinal rassurante de la Provence, au même titre que les champs de lavande ou les oliviers. C’et un dur métier que celui d’agriculteur et il exige d’importants sacrifices. Nombreux sont ceux qui ne prennent pas de vacances et sacrifient leur famille à leur exploitation. Quand nous achetons quelques euros notre kilo de tomates ou de haricots sur le marché, nous ne nous rendons pas compte de l’énergie humaine qu’il a fallu pour les produire.

   Quand nous étions parisiens, j’ai souvent dit aux enfants, lorsqu’ils entamaient un repas, de visualiser avant chaque plat le fruit ou le légume dans son champ ou sur son arbre, l’homme qui a travaillé puis semé son champ, s’est penché pour ramasser ses légumes et ses fruits, avant de porter ses cagettes pour qu’elles rejoignent le marché.

   Ainsi, ils mettent de la conscience dans leur geste et témoignent de la reconnaissance à l’homme ou à la femme qu’ils ne verront jamais mais qui les nourrit.

   Quand ils sont de passage et m’accompagnent au marché des producteurs du mercredi, Élise et Guillaume croisent les visages de ces agriculteurs. Ainsi les yeux rieurs de Marcel rentrent à la maison avec la botte de basilic, les mains abîmées de Pierrot avec les pommes de terre, le sourire de Jacqueline trône au milieu du panier de pêches, et celui de Leïla sur le plateau de fromages! Comme Martin est avec les chèvres, C’est Leïla qui fait les marchés. (…)

   Un jour que je discutais avec Leïla, je voulus lui offrir Regain, un petit livre de Giono qui se passe dans la région de Sisteron et qui fait partie de mon héritage paternel. Je tombai des nues alors que je lui tendais mon cadeau :

  • C’est super gentil, mais je ne sais pas lire ! Je l’offrirai à Martin.
  • Mais comment est-ce possible? Tu ne sais pas lire du tout?
  • Si, je sais un peu lire l’arabe, le Coran pour être précise.

   Leïla éclata de rire devant ma tête éberluée.

  • Excuse-moi. mais je n’imaginais pas cela. Tu parles si bien!
  • Mais ne t’excuse pas. Tu sais, on peut être très heureuse sans savoir lire et très malheureux en étant très instruit! 

   Quelques semaines plus tard, Leïla poussa la porte de la librairie.

  Elle avait achevé son marché.

  • Je peux regarder un peu les livres?
  • Bien sûr! Ils sont là pour ça.

   Leïla se promena dans les rayons en feuilletant quelques ouvrages. Je suivis du regard sa balade et remarquai qu’elle ne regardait pas seulement ceux qui avaient des photos.

   Je repensai au travail des éditeurs qui choisissent avec soin le papier, le format et la couverture de leurs livres.

   Leïla caressait certaines pages, s’attardait sur une couverture ; tous ses sens étaient davantage en éveil du fait même de son illettrisme.

   Elle revint vers moi en tenant un livre dans sa main:

  • Qu’est-ce qui est écrit là ?
  • Zoli, c’est le titre du livre. L’auteur est Colum McCann, un Irlandais.
  • Elle est belle cette image. On dirait ma mère quand elle danse… (…)

   Leïla prit sa respiration et lança sa question:

  • Tu veux bien m’apprendre à lire?
  • Mais je ne sais pas comment on apprend à lire!
  • Eh bien, en lisant ! Tu vas me lire des pages et je vais regarder les mots en même temps. S’il te plaît… Dis-moi oui…
  • Écoute, je veux bien te lire un livre, mais je ne suis pas sûre que ce soit ainsi que l’on apprenne à lire…
  • On va essayer!
  • Il faut en choisir un facile dans ce cas.
  • Non, je veux Zoli!
  • Mais il fait plus de 300 pages! C’est un gros livre!
  • C’est mieux. Comme ça, j’aurai vraiment le temps d’apprendre.

   Leïla était touchante. Elle me regardait comme on implore celui qui peut vous ouvrir les voies du paradis. Son regard était joyeux et assez irrésistible. 

Éric de KERMEL, La libraire de la place aux Herbes

6 commentaires sur “Au fil des mots (51): « partage »

  1. Je n’ai pas le temps de le lire…..je suis en pleine confiture rhubarbe-abricots!!
    Vas y fais toi aussi des douceurs pour l’automne, l’hiver….quand nous en serons à la 2-3 eme vague, ha ha!

    Tralala Plouf Plouf

    Aimé par 1 personne

  2. Miam miam! Moi, je vais miser sur les cerises et puis faire un vinaigre de cidre/fraise… il paraît que c’est délicieux même sur les desserts! Touille bien, cousine!

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  3. Ah intéressant le vinaigre fraise, la recette svp!
    Ce doit être un mélange de vrais fruits et de vinaigres, mais la méthode?
    J’ai des recettes où tu laisses le vinaigre au frais, et d’autres au soleil!
    Alors laquelle?

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  4. J’ai pris en ce radieux matin le temps de lire ton passage, si court, mais si plein!
    Il y a tout de tout, et on est déjà rassasié!
    Et tout est vrai: ici aussi l’illettrisme bat des records incompressibles, comment est-ce possible?
    Il est vrai que la méthode « devinette » n’aide personne. J’ai personnellement appris a lire a mes deux fille avec le bon vieux B-A=ba. J’ai remis ça avec mon petit-fils, car je détestais cette nouvelle méthode ridicule qui fait encore des ravages.
    Il y a d’ailleurs un passage délicieux dans le film » la gloire de mon père » du petit qui juste en écoutant, a tout compris. Je ne sais plus si c’est dans le livre, que j’ai aussi….bien rangé’, ha ha!
    Et le troc, immuable et effectivement bien present partout, et je l’utilise aussi……une longe de yoga contre un pot de confiture rhubarbe -abricots… des demain…..rigolo n’est-ce pas!
    Et c’est drôle car les confitures sont des arts culinaires faciles, qui demandent juste de la patience et attention, mais les gens sont toujours ébahis et émerveillés quand je leur donne un pot de pèches blanches-lavande, ou gelée de framboises toute simple et en plus tout est bio chez moi, alors…… Pour eux c’est un trésor étonnant.
    Et effectivement, que les comptables gouvernementaux essaient de nous arrêter!
    Vendu! Encore un livre que je vais acheter.
    S’il te plaît……pitié, stop!
    Mais de mon coté, je vais t’allécher, et peut être aussi « Jo » et d’autres, par un bouquin que je m’étais décidée a donner. Il trônait au dessus de la caisse.
    Et il y a 5 jours, ayant besoin d’un livre pour 1 heure d’attente à la clinique, je l’avais ramassé, pressée.
    Ha ha! Quelle re-decouverte! Mais pourquoi a t’il atterrit dans «  a donner »? Donc il me faudra repasser par mes dix caisses de «  à donner »,
    De Helen Simonson » L’été avant la guerre »
    Je l’ai terminé en 2 jours et demi, 670 pages. Livre de poche.
    Cela se passe dans le Sussex, et justement l’été avant la guerre de 1914.
    Effarant, et très documenté.
    Je le recommande.
    Ce que nous, les femmes, les filles, les jeunes filles, avons dû et devons encore ,selon la couleur ou l’origine ou «  la caste » , endurer bouche fermée!
    Ne pas s’étonner si nous nous indignons avec force!
    Bonne lecture.

    Aimé par 1 personne

  5. Pêches blanches/lavande… mais je vais essayer ça! Moi, je fais de la compote abricots/lavande… Merci, chère Tralalaploufplouf pour ta proposition de lecture. J’ai lu dans le même genre un livre d’Angela Huth (de mémoire)… je vais chercher!

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