Au fil des mots (19): « monstre sacré »

Au resto avec Gabin

     « C’est pas tout ça, on va becqueter.

  • Quand vous voulez, Jean, j’ai retenu une table dans un très bon restaurant à côté. »

    Et nous voilà partis tous les cinq. Jean menait la troupe. Nous entrâmes dans un restaurant élégant, nappes blanches, beaux couverts, et l’on nous installa à une table ronde, dans un coin isolé, pour que M. Gabin puisse être tranquille. Il s’assit, dos à la salle. Un kir en apéritif, puis la patronne nous apporta de grandes cartes. Silence de mort, Gabin plongea dans son menu: « Ah, des pieds de veau! Je vais commencer par ça. Puis une andouillette farcie pour continuer! »

    J’hésitai, un peu perdu dans ma carte, quand Gabin se tourna vers moi. « Alors, vous l’apprenez par cœur? » Je choisis en vitesse et demandai un foie de veau. Les sourcils froncés, Gabin me regarda, l’air mauvais : « ça va pas commencer, l’abbé! »

    Dans le film*, je jouais un gangster déguisé en abbé et lui un bandit déguisé en évêque! Dès le premier jour, il me colla ce surnom, « l’abbé » et je le gardai jusqu’à la fin.

    C’était parti : « Il ne va pas commencer à nous emmerder, l’abbé, il va pas prendre trois fois rien pour nous faire remarquer qu’on mange trop! Il va manger comme moi, l’abbé! »

    Je n’avais plus le choix, je fus contraint moi aussi de prendre deux énormes plats! Pendant que le producteur commandait du gros-plant, vin blanc de la région de Nantes, le préféré de Jean Gabin, ce dernier passa avec moi du vouvoiement au tutoiement pour me brosser un peu le tableau du film: « Girault, c’est pas Ophüls, et Wilfrid, c’est pas Molière. Toi et moi, on va donc assister tous les jours au tournage…pour voir! Messieurs, l’abbé et moi, on sera là et chaque jour on vous surveillera, parce que, à nous deux, on connaît le cinéma! » Les autres n’osaient ni rire ni protester, ne sachant pas si Gabin plaisantait vraiment.

    Après le deuxième jour de tournage, Jean me prit par le bras : « Viens, on va à la projection! » (…) On arriva donc dans la petite salle d’une cinquantaine  de places, on s’assit au premier rang, le producteur, l’opérateur et le metteur en scène s’installant au fond. Les rushes défilèrent, sans grand intérêt, avec deux ou trois gros plans de Jean. Puis les lumières se rallumèrent. Silence de plomb. Je sentais la tension qui montait à mes côtés. Jean se retourna vers le fond de la salle.

    « Où c’est qu’il est, l’opérateur?

  • Je suis là, Jean, lui répondit une toute petite voix perdue dans les fauteuils.
  • Dis-moi, Suzuki, j’ai fait toute ma carrière sur mes yeux bleus, où ils sont, là, mes yeux bleus?

    L’autre essaya d’expliquer l’effet voulu de clair-obscur, mais dès le lendemain, un petit projecteur faisait briller les yeux bleus de Jean.(…)

    Quand Jean passait dans les couloirs, les gens s’écartaient avec respect et déférence. Il impressionnait énormément. Puis, peu à peu, je compris que la réserve, la distance qu’il affichait tenaient plus de la timidité, de l’autoprotection que du mépris ou de l’orgueil. Jean ne désirait rien d’autre que de vivre tranquillement ; il ne fallait pas le déranger car l’animal était lourd et pouvait se montrer désagréable, mais, sinon, il pouvait être charmant et dévoilait alors toute sa délicatesse et sa sensibilité.

    Une petite anecdote illustre parfaitement la lassitude qu’il ressentait à être sans cesse sollicité.  Un jour, je le vis traverser le restaurant à toute allure, tête baissée comme un taureau, et je lui demandai :

     « Pourquoi marchez-vous si vite?

  • Pour ne pas qu’on me parle, ça me fatigue de répondre. »

    Dans le film, Jean devait retrouver une femme avec qui il avait vécu une belle histoire d’amour. À l’origine, le rôle devait être tenu par Mony Dalmès. Jean me demanda:

    « Tu la connais, toi, Mony Dalmès?

  • Oui, c’est une merveilleuse comédienne
  • Je ne la connais pas.
  • Elle a beaucoup d’esprit…
  • Si tu le dis.
  • Néanmoins, si vous me permettez un avis, je trouve que dans ce rôle il aurait été préférable d’avoir une actrice de cinéma avec laquelle vous avez un passé. Comme vous n’avez que quatre scènes ensemble, cela installerait immédiatement une nostalgie entre vous, ce serait très beau et très fort.
  • T’as raison, l’abbé! À qui penses-tu?
  • À Danielle Darrieux!
  • Évidemment! Ces imbéciles ne lui ont pas demandé? »

   Le producteur contacta Danielle Darrieux, qui accepta de tourner ce rôle secondaire pour une somme modeste. Le jour où elle arriva, nous déjeunâmes ensemble avec Jean. Comme à son habitude, il avait commandé un plat léger, dans le genre boudin aux pommes, et son vin, un gros-plant. Nous étions en train de bavarder tous les trois lorsque, en plein milieu du repas, un assistant arriva en s’excusant d’exister. Prudemment, il s’adressa d’abord à Danielle, lui dit qu’on avait besoin d’elle pour faire la première scène.  « Vous pouvez rester là, monsieur Gabin, vous avez le temps. »

    Alors Jean le fusilla du regard et lui lança:   « Quand Melle Darrieux fait son premier plan dans un film, Gabin est sur le plateau! »

    Il se leva donc, abandonnant son assiette pour accompagner Danielle. Je les suivis un peu comme un enfant suivrait ses parents ; Jean l’attendit, cigarette au bec, puis nous revînmes finir notre repas.

*L’Année Sainte

Jean-Claude BRIALY, Le ruisseau des singes

Un merveilleux livre que tout amateur de théâtre et de cinéma doit avoir lu!  

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