Au fil des mots (137): « entente »

Le hasard fait parfois bien les choses. Hier soir, comme tous les soirs avant de m’endormir, je lis un chapitre de mon livre de chevet du moment. Pour l’instant une passionnante biographie, et je parcours ces lignes qui entrent étonnamment en résonance en cette veille du 11 novembre… Tout y est passionnant mais j’ai bien dû me résoudre à faire des coupures. L’essentiel du propos, je l’espère, est sauvegardé.

Le mage français

Un second mage* entre en scène. Il sera pour Zweig le maître à penser des années futures et marquera sa vie de son sceau. Ce mage qui va éclairer sa route et lui montrer la voie est un Français, de quinze ans son aîné. À quarante-cinq ans passés, c’est presqu’un inconnu. Il s’appelle Romain Rolland. Il habite une mansarde à Montparnasse, vit pauvrement de sa plume et se nourrit surtout de musique et d’idées. Normalien, agrégé d’histoire, spécialiste de musique ancienne, auteur d’une thèse sur l’Histoire de l’Opéra en Europe avant Lulli et Scarlatti, wagnérien dans l’âme, ami d’André Suarès – mais qui connaît l’écrivain Suarès? – et de Charles Péguy, il a écrit plusieurs drames en vers, et quand Zweig le rencontre pour la première fois en 1911, une Vie de Beethoven, une Vie de Michel-Ange et une Vie de Tolstoï, preuves que sa culture ignore le nationalisme littéraire. Il est également romancier, auteur d’un Jean-Christophe, dont le feuilleton en dix volumes se déroule au fil des publications des Cahiers de la Quinzaine (la revue de Péguy), de l’Aube au Buisson Ardent.

Zweig découvre Rolland par hasard, en 1910, en Italie, alors qu’il feuillette un de ces Cahiers de la Quinzaine qui traîne sur une table d’un salon florentin. Saisi par le style de cet auteur inconnu et par l’ampleur des idées qu’il expose, il n’entend pas son hôtesse arriver – une amie russe qui était en retard – et n’a plus envie de parler de quoi que ce soit d’autre que de cet écrivain qui l’a séduit, en qui il a reconnu au premier coup d’oeil une « conscience ». Mais quelle est sa vie ? Peut-on le connaître, le rencontrer ? Ni Verhaeren, ni les amis français, poètes ou romanciers qui gravitent autour du maître, ne peuvent renseigner Zweig. Il lui écrit donc, après s’être renseigné à la Bibliothèque nationale et avoir lu tous ses livres parus(…) Il lui propose, s’il le veut bien, d’introduire son oeuvre, comme il l’a fait pour celle de Verhaeren, auprès du public allemand.

Romain Rolland ne pouvait qu’intéresser Zweig : d’abord parce qu’il est, dans tout ce qu’il écrit, ouvertement pan-européen. Cette position est trop rare pour que Zweig, qui croit en l’amitié et aux échanges entre nations, ne la salue pas.(…) Habité d’une vision généreuse qui se fonde sur l’amour, l’écrivain français rêve comme lui-même d’une fraternité entre les deux ennemis héréditaires, sur lesquels il veut bâtir l’avenir, la France et l’Allemagne. (…) Pour Rolland, l’art n’a pas d’autre fin que celle d’unir les hommes : toute littérature digne de ce nom, toute musique, est réconciliatrice. Elles ouvrent les coeurs, aèrent les intelligences, rassemblent et pacifient.(…)

Sa première visite à Rolland, chez lui, près du boulevard du Montparnasse, en février 1911, marque le commencement d’une amitié. (…) Tandis que Zweig est encore un jeune homme, Rolland, pourtant dans la force de l’âge, a l’allure d’un vieillard. Maigre et d’aspect souffreteux, le dos voûté, le teint blême, il vit seul comme un vieil étudiant au cinquième étage, dans une chambre encombrée de livres où Zweig remarque aussitôt un masque mortuaire de Beethoven et un portrait de Richard Strauss. Un plaid sur les genoux, car il a toujours froid, assis à une table de travail surchargée de papiers et de volumes, il ne s’en détache que pour aller au piano. C’est un interprète de talent, au toucher d’une « douceur inoubliable », qui sait communier avec les grands musiciens qu’il préfère, Wagner – qu’il a bien connu – ou Beethoven. Ascète par tempérament, il ne sort que rarement de son antre, ne fume pas, ne boit pas, mange peu, et consacre son énergie, comme un ermite à la prière, à lire, à penser, à écrire.(…) Ce solitaire, qui a choisi de vivre en reclus, communie par la force de son esprit généreux et intuitif avec ses contemporains. Informé des moindres événements, il lit un nombre incroyable de journaux, touts les revues qui paraissent et se veut en symbiose permanente avec le monde. L’Europe est selon lui sa vraie patrie – l’expression était déjà écrite dans le coeur de Zweig. La chambre de Rolland, tellement exiguë, est un laboratoire et le savant qui l’occupe, d’apparence faible et craintive, doué d’une puissance de travail insoupçonnée, se montre un observateur hors pair, capable de saisir les vibrations et les variations d’un monde avec lequel il est en communion, notant les moindres indices d’orages et les espoirs d’éclaircies. Zweig l’a compris aussitôt.(…)

Au cours de leurs conversations, Rolland expose ses projets et l’ensemble de sa pensée. Stefan Zweig est à la fois fasciné et heureux. Personne encore ne lui avait tenu le discours de l’Europe. L’intuition de sa jeunesse trouve en Rolland son prophète sinon son théoricien. Car le message simple que Rolland ne cesse de répéter, avec une infinie patience et une force morale qu’aucun doute n’entame, c’est que l’avenir de la paix est dans l’avenir de l’Europe, et en particulier dans la réconciliation franco-allemande, dans ce qu’il appelle « l’entente », ce mot clé du futur.

Rêve d’intellectuel, divagation ubuesque, poème à l’usage des esprits fumeux, la thèse fait hausser les épaules aux contemporains. (…) Bravant les tabous du temps, le nationalisme revanchard et les mentalités étriquées, défendant l’indéfendable, comment cette thèse ne paraîtrait-elle pas scandaleuse à la plupart des gens ? (…)

Quand ils sont séparés, ils s’écrivent. La distance ne freine pas leur dialogue, n’entrave pas leur confiance. Quand il se saluent « dans une même conception de l’homme », la formule n’est pas de politesse, elle souligne leur commune différence dans un monde qui ne croit plus qu’à la guerre, où les discours de haine résonnent de plus en plus haut…

Dominique BONA, Stefan Zweig

* Le premier mage pour Zweig était Émile Verhaeren, poète belge (1855-1916)

Pour lire ou relire mes précédents posts sur Zweig… https://nouveautempolibero.blog/2021/04/26/pessimisme-premonitoire

Château d’eau

Vous avez suivi les précédentes découvertes historiques du domaine de Cambron, devenu Pairi Daiza ?

Le temps coule…

Au 19ème siècle, les religieux cisterciens ont été définitivement chassés au rythme des Révolutions et voilà le comte Constant du Val de Beaulieu, bourgmestre de Mons, qui acquiert le domaine. Il décide d’y faire construire un château sur les bases de l’infirmerie de l’abbaye et fait appel à Désiré Limbourg, l’architecte travaillera un peu plus tard sur l’érection du Palais Royal de Bruxelles (avant les modifications voulues par Léopold II).

Trois vues anciennes et deux actuelles. La couleur extérieure va changer au fil du temps De ce rose saumon datant d’il y a 3 ans (ci-dessus à gauche), on est revenu aujourd’hui à un blanc consensuel.

Mais que faire de ce mastodonte au sein du parc?

Passez les portes et vous voilà embarqués dans un fabuleux voyage aquatique !

Les photos en entier et en plus grand ? Cliquez sur la première de la série et elle apparaîtra seule. Passez de l’une à l’autre par la petite flèche à droite. Pour terminer et revenir à l’article, cliquez sur la croix au-dessus à droite.

On est vingt mille lieues sous les mers dans le sous-marin de Jules Verne et on en prend plein les yeux ! Mais pas simple à photographier car ça bouge non stop ! Les bassins, plus enchanteurs les uns que les autres, se succèdent. Pas loin de la sortie, un dernier sursaut dans un monde d’une incroyable beauté. Des méduses hypnotiques!

Ah, quel cheminement incroyable dans ce château d’eau-aquarium qui a été transformé en un immense et superbe cabinet de curiosités. Un voyage onirique parfois plein de mystères !

À la sortie, lumière et soleil ! et en route pour une visite plus traditionnelle auprès de nos amies les bêbêtes !

Quoique… Peut-être y aura-t-il encore une étape inattendue ? À la prochaine fois, chers lecteurs!

Un mot de Cambron

Avoir un de vos abbés qui est appelé à succéder à Thomas d’Aquin à l’université de Paris… cela vous donne une certaine assise.

Une assise certaine, même, pour cette abbaye de Cambron (Hainaut, Belgique) fondée au bord de la Dendre au XIIème siècle.

Certes, elle naît, cette abbaye, sous des auspices favorables puisque c’est Saint-Bernard, abbé de Clairvaux, qui favorise son installation ; cette abbaye de Clairvaux qui avait fourni le pape Eugène III à la chrétienté.

Cistercienne, l’abbaye de Cambron se développe avec une belle vigueur, essaimant dans le nord de la France, dans le Hainaut et en Flandre.

Mais un événement va bouleverser la vie de l’abbaye : une image de la Vierge est profanée. Des cérémonies de réparations y sont organisées avec des indulgences remises aux pèlerins grâce à une bulle du pape Benoît XII. L’abbaye de Cambron devient alors abbaye Notre-Dame de Cambron. Ce nom semble l’épargner miraculeusement quand une armée de huguenots veut la prendre d’assaut à la fin du XVIème siècle.

L’abbaye rayonne et s’enrichit même si elle est menacée un temps par les guerres de Louis XIV. Les moines cisterciens mettent en valeur les terres à grâce à leurs techniques agricoles qu’ils enseignent aux paysans. Ils contribuent également à la renaissance des Lettres et de la théologie, et soutiennent financièrement des étudiants en leur offrant des bourses au collège d’Ath puis à l’université de Louvain.

De très nombreux bâtiments sont rénovés, d’autres construits dans un style monumental : le portail, la tour de l’abbaye, l’escalier, la remise à chariots et son colombier unique au monde…

Voilà le temps des Révolutions. En 1789, sous la domination autrichienne, l’empereur Joseph II la considère comme inutile et la supprime. Fin de cette même année, les moines exilés en Hollande reviennent lors de la révolution brabançonne et l’installation des États Belgique unis. Mais le territoire devenu français, le pouvoir révolutionnaire met définitivement fin à la vie de l’abbaye en 1797. Les biens sont vendus et les bâtiments démantelés.

En 1803, la famille des comtes du Val de Beaulieu rachète le domaine abbatial et fait construire un imposant château sur les fondations de l’ancienne infirmerie monastique. Elle reste propriétaire du site (classé en 1982) pendant presque 200 ans…

Mais, me direz-vous, y a pas un petit air de déjà vu ?

Mais oui, bien sûr !

Car une nouvelle révolution attend le domaine de l’abbaye de Notre-Dame de Cambron.

Racheté par deux entrepreneurs belges, il est d’abord Paradisio dans les années 90, un étonnant parc à oiseaux dont les immenses volières restent aujourd’hui en témoignage. Puis il il mute en Pairi Daiza, catalogué depuis plusieurs années comme meilleur zoo d’Europe. Sur plus de 70h, ses huit « mondes » nous présentent des animaux parfois très rares, d’autres en voie d’extinction dont le parc prend soin et tente de conserver l’espèce grâce à sa fondation. Et puis sont venus les fameux pandas prêtés par la Chine…

C’est une de nos destinations préférées, à nous, Belges. Nous sommes une multitude à nous y rendre au rythme des saisons pour une journée-promenade enchantée et pour les privilégiés, une nuit blanche car de nombreux gîtes proposent l’expérience étonnante du parc version nocturne.

Les animaux sont fascinants, les « mondes » passionnants avec leurs architectures sophistiquées en parfaite adéquation dans le paysage.

Pourtant, les vestiges séculaires sont toujours là et bien là : restaurés, mis en évidence, magnifiés. Lors d’une prochaine visite, quittez quelque temps le parcours « bêbêtes » et évadez-vous dans la riche histoire du lieu.

C’est ce que nous avons fait lors de notre dernière visite en septembre dernier. Le matin, nous nous sommes promenées dans la partie supérieure du parc depuis l’entrée jusqu’au ruisseau, c’est là qu’on trouve la plupart des vestiges. Très peu de monde malgré la foule, un calme zen, des moments suspendus et enchanteurs…

Quelques vues perso du portail d’entrée et de ses dépendances, de la brasserie et des jardins monastiques (dont le cimetière des moines) et ornementaux (andalou, roseraie)…

Nous cheminons ensuite vers la fameuse tour Saint-Bernard, dernier vestige de l’abbatiale, avec ses cryptes, refuge des rapaces et de leurs spectacles…

La colline descendue, nous voilà au niveau de la réserve à chariots avec son étonnant colombier. Et le fameux escalier conduisant, à l’époque, de l’abbaye au parc. Et puis le moulin et la brasserie au fond…

La boucle est bouclée pour cette fois. Mais je vous réserve une autre surprise, suite au prochain numéro!

Namur revisitée (3): Thozée

Venant du musée Félicien Rops, nous rallions sa gentilhommière ou plutôt celle de son épouse Charlotte Polet de Faveaux. Qu’il dut quitter après leur divorce mais qui reste à jamais liée à son oeuvre, qui fut sauvegardée par ses enfants et petits-enfants, et qui aujourd’hui encore doit sa survie à des admirateurs de l’oeuvre du maître.

La sortie de Namur vers Mettet m’a permis de revoir subrepticement la rue et l’arrière de la maison de mes grands-parents maternels ainsi que les petites routes vers la Citadelle que j’empruntais à vélo dans mon enfance avec mes cousins Christian, Paul et Hubert ; seule fille de la meute ! Après plus de 45 ans, j’ai tout retrouvé dans l’instant !

À travers des rideaux de pluie, nous atteignons Mettet puis le château de Thozée, caché dans une oasis de verdure. On craint le pire car il va falloir rejoindre le château à pied par une drève. Merveille, le soleil revient !

Le domaine appartenait donc à l’épouse de Félicien Rops, avec un château et un jardin certes remaniés mais au charme bucolique irrésistible. Je m’y verrais très bien faire une retraite de quelques jours dans le calme et le vert environnant si reposant.

La bâtisse fut rehaussée, les jardins à la française transformés à l’anglaise par commodité d’entretien et les descendants de Félicien Rops veillèrent sur la propriété jusqu’à l’extinction de la famille. Le tout aujourd’hui accueille des artistes en résidence grâce à une asbl très active.

Je vous invite à une visite sans chichis. On respire, on se sent bien dans une nature enveloppante. Sans masque, à l’air libre, quel luxe par les temps qui courent ! Profitons, on revit !

Traversons le château et découvrons ses alentours les plus proches.

N’oubliez pas, un clic de souris sur une photo, vous la voyez en grand ainsi que les suivantes de la série !

On s’éloigne vers les jardins à l’anglaise…

On atteint l’étang et ses jeux de lumière…

Quelques pas à l’intérieur. Un charme certain même si le confort semble très spartiate. Des chevalets visibles à l’étage. Un petit air de villa Médicis ou de Chapelle Royale Reine Elisabeth, des lieux inspirants et respectueux des artistes. Ils doivent y être heureux…

Vous dirais-je que l’on quitte ce lieu cher comme disait Tchaikovsky avec un sentiment de trop peu ? J’y resterais bien un petit moment en retraite du monde, en simple communion avec ce jardin et cet étang, mon Casanova sur les genoux. Trois jours, une semaine, je me sentirais regénérée et apaisée après ces mois d’angoisse et de peine.

Mais vite… Oui, vite, il faut rejoindre le car et être à Liège à 19h. Tout toujours trop vite, hélas.

N’empêche, repues de beauté et de nature, donc heureuses ! Vive la prochaine sortie !

Namur revisitée (2): C’est du belge

Après une matinée très riche au TreM.a, l’après-midi commence (et se terminera) avec du lourd : Félicien Rops. Le grand homme de Namur à la réputation sulfureuse !

Nous parcourrons donc le musée Félicien Rops : la section consacrée à son oeuvre mais également l’espace d’exposition où nous retrouverons d’autres tableaux venant du musée d’Ixelles. Encore deux temps forts.

D’abord ce fameux Félicien Rops.

Échappant à l’enseignement des Jésuites « grâce » à la mort de son père, Rops s’inscrit à l’athénée laïque, à l’académie de Namur puis entame des études à l’Université Libre de Bruxelles. Là, il rallie très rapidement divers cercles d’étudiants très remuants et entame une longue collaboration avec Charles de Coster et son Tijl Uylenspiegel. À Paris, il fréquente Verlaine, Rodin, Baudelaire, les frères Goncourt, les milieux symbolistes… Libéré de son mariage avec Charlotte Polet de Faveaux, il entretient un ménage à trois avec les soeurs Duluc. Malgré nombre de dessins pornographiques et diaboliques et une vie personnelle très particulière, il reçoit la Légion d’Honneur. Je n’imaginais pas quel génie protéiforme il avait été ! J’en étais restée très bêtement à l’artiste sulfureux et pornographe. Mea culpa!

Je le découvre écrivain, polémiste, anarchiste, caricaturiste, fondateur de nombreuses revues contestataires, aquarelliste, graveur, peintre, grand voyageur… Le tout avec un immense talent.

Un musée foisonnant à l’instar de la vie de l’artiste, avec des centaines d’oeuvres et de documents, certains à ne vraiment pas mettre sous n’importe quelle paire d’yeux ! Vous les découvrirez par vous-mêmes lors de votre visite…

Pour en savoir plus: https://www.museerops.be/biographie

Le temps d’une descente en ascenseur, et en route pour la quatrième expo de la journée, on tient le tempo !

Après l’atmosphère très particulière des oeuvres de Rops, vive la lumière et une certaine joie de vivre avec les impressionnistes belges du musée d’Ixelles en résidence à Namur jusqu’au début octobre.

Un éblouissement !

Et il y en a pour tous les goûts : Anna Boch, Hippolyte Boulenger, Frantz Charlet, Émile Claus (celui de « notre » jardinier de la Boverie), Omer Coppens, Henri-Edmond Cross, Georges De Geetere,  Jean-Baptiste Degreef, Dario De Regoyos, Willy Finch, Victor Hageman, Charles Hermans, Georges Lemmen, Maximilien Luce, George Morren,  Frans Smeers, Jan Toorop, Théo van Rysselberghe (qui a l’honneur de l’affiche) Guillaume van Strydonck, Isidore Verheyden, Guillaume Vogels, Juliette Wytsman, James Ensor et Félicien Rops…

Un monde artistique dont je connaissais bien peu de protagonistes.

Éblouie.

Quelques-unes de leurs toiles au gré de notre visite et des explications d’Edith…

N’oubliez pas : cliquez sur une photo et vous la voyez en grand!

Voilà un superbe catalogue qui reprend toutes les oeuvres des deux expositions venant du musée d’Ixelles. Des chefs-d’oeuvre enfin mis en valeur, souvent complètement ignorés par les livres internationaux.

On a les yeux en mode kaléidoscope coloré après les eaux-fortes sombres et les gravures grinçantes de Rops! ça fait du bien.

Il est 16h30 et pourtant, la journée est loin d’être terminée. Il nous faut encore découvrir la retraite bucolique du maître des lieux. En route…

Namur revisitée (1): Vite, vite !

Avec Bruxelles et Liège, Namur est une des villes de mon enfance. J’en avais gardé le souvenir d’une atmosphère morne et compassée et ce ne sont pas deux visites plus récentes en plein hiver et sous la pluie qui m’avaient fait changer d’avis.

Mais samedi dernier lors d’une excursion organisée par Art&fact, voilà mon jugement revu du tout au tout ! Et je n’ai pu en admirer qu’une toute petite partie, je me réjouis donc dans l’avenir de pouvoir partir à une redécouverte plus approfondie avec une amie namuroise qui m’a dit être ravie de m’accueillir « chez elle »…

La joie était de mise, c’était le premier voyage culturel depuis un an que nous refaisions avec Art&fact, notre équipe favorite d’historiennes de l’art. Et s’il a beaucoup plu, c’était toujours lors de nos déplacements en car. Dès que nous mettions le nez dehors, le soleil revenait… Veinardes !

Un des buts de la journée : la découverte d’oeuvres venant des collections du musée d’Ixelles (fermé pour rénovation), réparties au TreM.a et au musée Félicien Rops.

Dès 10 heures, notre première visite nous mena donc au TreM.a, le musée d’arts anciens. Deux temps forts.

On y découvre tout d’abord le legs de Léon Gauchez, un éminent collectionneur belge (1825-1907), venant d’Ixelles.

Au fil d’un très beau choix de toiles, on découvre le développement de l’art du paysage et des marines, le portrait et ses canons selon que l’on se situe dans les Pays-Bas espagnols catholiques ou dans les Provinces-Unies protestantes, les natures mortes à la précision anatomique stupéfiante dans le traitement des plumes et des fourrures. La gravure préparatoire de la cigogne par Dürer est stupéfiante quand on voit sa place minuscule au sein du tableau.

Malheureusement, l’obligation de scinder les groupes en deux limite le temps de la visite et ne permet pas de s’attarder, les autres attendent qu’on leur cède la place… Pas simple de faire des photos avec tous les reflets parasites. je privilégie donc cette présentation.

Mais le TreM.a a d’autres atouts ! Il possède avec ses collections permanentes des trésors absolument fantastiques qui laissent pantois.

Au rez-de-chaussée, voilà le Trésor de l’abbaye de Floreffe qui a la particularité d’être resté complet de sa création à aujourd’hui. Les métaux précieux y ruissellent littéralement dans une orfèvrerie virtuose…

Au premier étage, l’atmosphère est toujours religieuse et on y découvre notamment le stupéfiant retable de Belvaux du maître de Waha (Marche-en-Famenne) et d’autres splendeurs du gothique tardif. On en prend plein les yeux et j’avoue avoir été émue, non par le côté religieux, mais par l’extrême expressivité des oeuvres.

On a presque l’impression d’être rassasiées par tant de splendeurs quand c’est alors que le parcours nous fait redescendre dans l’autre aile du rez-de-chaussée pour faire la connaissance d’Henri Bles (1500?-1550) ayant vécu à Bouvignes près de Dinant. Le maître du « paysage-monde » au thème toujours religieux mais avec un foisonnement de vues et de tout petits personnages. On s’approche et on découvre des merveilles en miniature ! Oserais-je dire que le sujet religieux devient alors entièrement anecdotique, juste un prétexte ? Mille excuses pour les clichés approximatifs mais pas simple de faire des gros plans nets avec juste un téléphone portable. Il n’empêche, quelle virtuosité dans le détail !

Si vous désirez découvrir toutes ces merveilles, vite, vite ! comme le dit le titre. C’est jusqu’au dimanche 12 septembre. Après, le musée est fermé jusqu’en février 2022 pour travaux…

Levées à 5h30 et avec déjà deux grandes visites au compteur, nous voilà repues de beautés pour la matinée. Petit tour au marché, rencontre impromptue avec les Molons avec qui je chante « Li bia Bouquet » que ma maman namuroise aimait tellement entonner, et casse-croûte en face du building où vécurent mon oncle Willy et ma tante Maine, rue de Fer. Si je me sens Liégeoise pur jus, j’ai pourtant une moitié de mes racines à Namur et bien des lieux me rappellent ma famille maternelle et les visites de mon enfance.

Incorrigibles, entre deux sandwiches, on exerce notre oeil au jeu des sept erreurs proposé par la ville… sympa! Ensuite, en route pour de nouvelles découvertes. Ce sera pour le chapitre suivant, question de ne pas abuser des bonnes choses…

Petit rappel : en cliquant sur une photo, vous pouvez la voir en grand !

Kibboutz Hispaniola

Tout est parti d’un épisode de la 2ème Guerre Mondiale encore presqu’inconnu. Jamais quand on se penchait un peu sur l’histoire de la diaspora juive, on ne le mentionnait.

Il faut dire que les origines en étaient particulièrement étonnantes et peu glorieuses pour les Américains et les Européens.

Oui, l’Histoire réserve parfois d’incroyables incongruités comme celle d’un pacte passé en 1939 entre une association juive et un dictateur désireux de purifier la race des habitants de son pays !

De cette improbable alliance sont nés une ville prospère et un paradis tropical que vous avez peut-être fréquentés si vous êtes allés en République dominicaine : SOSÚA.

Anciennement Hispaniola, l’île sur laquelle Christophe Colomb débarqua lors de son premier voyage et dont il fit la première colonie espagnole (Saint-Domingue) est aujourd’hui partagée entre deux pays aux destins économiques antinomiques : la République dominicaine et Haïti.

Si la République dominicaine est devenue une des économies les plus prospères de l’Amérique latine, elle a cependant vécu jusqu’à aujourd’hui, une histoire tourmentée faite de colonisations, de guerres civiles, de régimes autoritaires, d’occupation américaine, de corruption généralisée, de tourisme sexuel et d’une véritable dictature pendant 30 ans. C’est au cours de celle-ci que commence notre étonnant épisode.

En effet de 1930 à 1960, y sévit le dictateur Rafael Trujillo. Soutenu par les États-Unis, l’Église, l’armée et les classes sociales aisées, il fait régner un régime totalitaire et développe un culte de la personnalité tel que la capitale devient « Ciudad Trujillo » et qu’il se fait appeler « Son Excellence le généralis-

sime docteur Rafael Leonidas Trujillo Molina, Honorable Président de la République, Bienfaiteur de la Patrie et Reconstructeur de l’Indépendance Financière ». À sa mort, il a pris possession de plus du tiers des terres du pays et de 80 % des industries. Il est devenu un des hommes les plus riches de son époque. Compromis dans l’assassinat du président vénézuélien, il devient pour le président Kennedy un allié gênant et il est abattu par des armes fournies par la CIA.

Ce personnage peu recommandable est pourtant lors des accords d’Évian de 1938, le seul (parmi 32 chefs d’état) à accepter d’accueillir des Juifs d’Allemagne et d’Autriche pourchassés par le régime nazi.

Ne croyez pas qu’il se soit soudainement transformé en philanthrope, non, non. Il y voit de grands intérêts :

  • D’abord celui de saisir une belle opportunité de développer son pays, ces Juifs allemands et autrichiens faisant partie d’une classe moyenne très éduquée.
  • Ensuite reconnu négrophobe ayant fait exterminer plusieurs dizaines de milliers de Haïtiens alors que lui-même était métis, celui de « se refaire une certaine virginité » au niveau international.
  • Enfin et surtout celui, dans son optique raciste, de purifier la population dominicaine en la blanchissant grâce à ces Européens. Il avait d’ailleurs déjà accueilli des réfugiés espagnols lors de la Guerre Civile dans le même but.

À la fin des négociations, il est prêt à délivrer 5000 visas mais y met ses conditions : il lui faut une population jeune et en bonne santé, capable de subvenir à ses propres besoins financiers et de vivre en autarcie, pouvant obtenir un visa de transit dans tous les pays traversés (y compris les États-Unis). Conditions difficiles à remplir pour ces gens jetés sur les routes de l’exil en ayant été dépouillés de tous leurs biens.

Qui conclut ce douteux marchandage avec lui ? Un groupe de financiers juifs américains. Les États-Unis ne voulant plus délivrer de visas pour l’installation de ces nouveaux immigrants sur son sol , il fallait absolument leur trouver une autre terre d’asile. Ils voyaient là également une première expérience possible de kibboutz à grande échelle, utile pour la création d’un éventuel État d’Israël.

Seuls environ 750 futurs colons réussiront à rejoindre la République dominicaine de 1940 à 1945. Ils se verront attribuer des terres aux alentours de Sosúa, une région jadis très prospère grâce à la United Fruit Company qui y cultivait la banane dans les années 1900 mais redevenue une jungle en friche. Restaient des habitations de fortune occupées parfois l’été par des amateurs de la plage paradisiaque toute proche.

Organisés en kibboutz, ces colons, pour la plupart des intellectuels, vont tout construire de leurs mains et tout inventer avec des hauts et des bas, mais atteignant au final une belle prospérité. Et par dessus tout, en ayant l’impression de vivre dans un vrai paradis terrestre loin des horreurs de la guerre, sauvés de l’enfer et offrant un avenir à leurs enfants qu’ils choient plus que tout.

La guerre finie, certains rejoindront enfin les États-Unis, ou l’Amérique latine ou encore Israël. Mais de nombreuses familles resteront à Sosúa et seront même dans les années 60, la cible des successeurs de Trujillo et d’un bombardement américain en représailles, car elles hébergent des opposants révolutionnaires venant de Cuba. Par la suite, leurs descendants se sont définitivement intégrés à la population locale. Il restait même fin des années 90 des colons de la première génération…

C’est un de ceux-ci que Catherine Bardon, spécialiste de guides touristiques sur la République dominicaine, a eu l’occasion de rencontrer lors d’un de ses voyages de prospection. Il lui raconta son incroyable histoire et elle la garda en mémoire pendant plus de 25 ans. Puis créa une saga littéraire : « Les déracinés ». On y suit les pérégrinations d’Almah et de Wilhelm. Elle est dentiste, il est journaliste, ils font partie de la grande bourgeoisie juive viennoise. Ils sont contraints à l’exil avec la ferme intention de rejoindre de la famille à New York où on les attend à bras ouverts. Parqués dans des camps sordides en Suisse puis embarqués pour une traversée de l’Atlantique, il leur est refusé de mettre le pied sur le sol américain. Vient alors la fameuse proposition dominicaine, celle de la dernière chance. Ils ne sont pas Juifs pratiquants, ils ne sont pas sionistes, ils n’ont aucun goût pour le prosélytisme mais c’est participer à cette expérience ou retourner dans l’enfer européen… Les quatre volumes retracent leur vie aisée à Vienne, leur fuite, leur errance, la création de Sosúa, les choix que les générations suivantes feront. Une histoire « vraie », bouleversante, au souffle historique et romanesque tout à la fois. Je n’ai encore lu que les deux premiers volumes qui m’ont littéralement conquise et m’ont fait découvrir ce pan inconnu de l’histoire.

Voici le lien vers une interview de Catherine Bardon parue sur le site Akadem « le campus numérique juif ». Vingt minutes qui éclairent et amplifient le récit que je viens de vous faire…

https://akadem.org/magazine/2019-2020/un-kibboutz-en-republique-dominicaine-avec-catherine-bardon-03-06-2020-123933_4852.php

Bonne découverte !

Pessimisme prémonitoire

Longtemps je n’ai connu de cet homme que sa collaboration avec Richard Strauss pour l’opéra « La Femme silencieuse », puis son suicide en 1942 au Brésil.

Autre pièce du puzzle : à ma première leçon d’allemand alors le professeur faisait un tour de table pour connaître nos motivations, un petit monsieur plus très jeune et d’origine asiatique nous exposa que son but était de pouvoir écrire un jour une biographie sur cet auteur. Ce ne fut pas tant à l’époque le sujet qu’il voulait traiter qui m’impressionna mais plutôt l’immense tâche d’écrire un livre en allemand ! J’en restai là.

Enfin l’été dernier j’entrepris de lire « Mes vies secrètes » de Dominique Bona, livre dans lequel elle lui consacre le chapitre « Les fantômes du Kapuzinerberg ». Petit extrait

Je n’étais pas venue à Salzbourg pour Mozart.

Un air cinglant, humide, montait de la rivière. Enveloppée dans un long manteau, malgré mes bottes et une toque de fourrure, je déambulais en grelottant d’un bout à l’autre de la ville.(…) L’adresse que j’avais notée ne disait rien à personne. Les gens avaient l’air surpris que je pose la question, comme s’ils entendaient pour la première fois le nom d’un écrivain pourtant célèbre, l’un de leurs compatriotes. Ils me regardaient sans répondre et j’en étais pour ma peine.(…) Je suis entrée là, peut-être simplement pour m’abriter un instant du froid, et, sur une impulsion, j’ai posé à un vendeur ma sempiternelle question : « Savez-vous où est la maison de…? – Wissen Sie wo…? »

J’ai eu de la chance cette fois. Il m’a renseignée. Il a pu d’autant mieux le faire que le propriétaire du magasin, l’un des plus prospères de Salzbourg, y habitait avec sa famille. Selon le vendeur, celui-ci pourrait peut-être me la montrer. (…) Munie des explications nécessaires, je rebroussai aussitôt chemin et traversai la Salzach. La maison que je cherchais était en effet située sur l’autre rive, tout en haut d’un chemin escarpé qui menait au mont des Capucins. (…)

Le dernier réverbère, qui éclairait les arbres les plus proches, envoyait sa pâle lumière vers une maison isolée au milieu d’un grand parc. Ce ne pouvait être qu’elle : la maison que je cherchais. Je vis passer une silhouette derrière une fenêtre, à la faveur d’une lampe. Malgré son architecture de palais italien et son crépi jaune, de cette couleur qu’on appelle en Autriche le jaune de Schönbrunn, elle tenait plutôt de l’antre de sorcière surgi dans la forêt des contes. J’en étais stupéfaite, car je m’attendais à trouver une demeure raffinée et charmante, où il avait fait bon vivre, écrire et recevoir ses amis. Avec le jour finissant, elle n’en paraissait que plus austère. (…)

Je m’en éloignai comme on prend ses distances avec un lieu hanté, sûre d’y revenir le lendemain avec le propriétaire. Mais celui-ci, trop occupé avec la haute saison, se déroba, il n’avait pas de temps à me consacrer. Pour appuyer ce refus, on m’expliqua que la maison avait été complètement refaite à l’intérieur et que la décoration ne gardait plus aucune trace de son précédent propriétaire. (…)

Il doit être difficile, en effet, de faire visiter les vestiges d’une vie détruite, ceux d’une passion dévastée. L’écrivain avait été heureux dans sa maison. On l’en avait spolié. Y avait-il encore une bibliothèque comme lorsqu’il y séjournait, et dans celle-ci, des livres aussi nombreux, aussi choisis, ornés de dédicaces des plus grands écrivains européens, ses amis ? Y avait-il un piano et des partitions de musique, dont il fut collectionneur ? Y avait-il des labradors noirs, au pied du maître, près du fauteuil où il lisait et de la table où il écrivait ?

Il me paraissait impossible que toutes les traces aient été effacées de son passage dans cet ancien relais de chasse d’un archevêque, dont il avait fait une demeure hospitalière et où avaient résonné les voix de tant d’artistes majeurs de son temps. (…) Je me dirigeai vers une librairie repérée le matin même. Je demandai des livres de l’auteur que j’étais venue retrouver à Salzbourg. On m’indiqua un rayonnage, au fond de la boutique. les livres s’y trouvaient en effet, édités par Fischer Verlag, prestigieux éditeur allemand. Mais discrets, quasi invisibles, sinon cachés aux yeux d’un lecteur pressé. Ils étaient pour ainsi dire en exil, comme l’écrivain lui-même, qui ne revint jamais de sa longue errance. (…)

Alors qu’en France il est un sésame qui ouvre les coeurs, lance le dialogue et la communication, et est même devenu synonyme d’une puissante et mystérieuse fraternité, ce nom laissait ici les gens indifférents, sinon méfiants ou hostiles. (…) Cet homme que les Autrichiens avaient chassé, ils l’avaient adoré autrefois. Il avait partagé leur art voluptueux de vivre dans la Vienne des Habsbourg, leurs promenades au Prater, leurs tablées conviviales de Grinzing ou de Heiligenstadt, leur goût de la musique et des opéras. Ce monde raffiné, sensuel, il y avait eu une place prestigieuse. On l’avait honoré, respecté, tenu pour un Autrichien capital. Mais les temps avaient changé, Hitler, l’Anschluss…, les perquisitions, le pillage de sa bibliothèque…, il avait fui, il n’était jamais revenu. Et maintenant on préférait ne plus parler de lui. La complexité des sentiments autrichiens à son égard expliquait les silences lourds, les non-dits accablants qui l’entouraient. Zweig était devenu un gêneur.

Zweig, Stefan Zweig.

J’achetai Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. Je découvris alors, éblouie, un peu, un tout petit peu de cet immense écrivain.

Au fil des mots (136) : « mains » – Nouveau tempo libero

Zweig, ce sont des dizaines d’ouvrages : poèmes, biographies, essais, romans et nouvelles. Et une vie faite de voyages, de rencontres, d’amitiés, de succès planétaires, d’espoir européen mais aussi de drames, d’autodafés, d’exils, de pressentiments mortifères et de suicides.

Un pessimiste dans la seconde partie de sa vie qui devint un forcené du travail afin de conserver, par le pouvoir de l’écriture, un certain goût de la vie. Il crut en l’Europe et en la raison qui devrait bien à un moment ou à un autre terrasser le mal nazi. Mal lui en prit, il fut incompris et accusé de mollesse ambiguë.

Bref c’est le parfait condensé de l’être humain qui vit une époque dorée de l’Europe se fracasser une première puis une seconde fois, il ne survivra pas à ce désastre.

Comment faire une biographie succincte d’une pareille vie ? J’avoue avoir fait un copier/coller…

Stefan Zweig (Vienne 1881- Petropolis 1942) est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien.
Fils d’un père juif et d’une mère issue d’une famille de banquiers italiens, il étudie la philosophie et l’histoire de la littérature, l’aisance financière de son milieu lui permettant de suivre ses goûts.
Avant la première guerre mondiale, il voyage en Europe, à la découverte des littératures étrangères. Il sera notamment le traducteur en allemand de Verhaeren, de Rimbaud, de Verlaine. Il effectue de longs séjours dans les capitales européennes : Berlin, Paris, Bruxelles et Londres, puis se rend ensuite en Inde, aux États-Unis et au Canada.
Il a écrit sur l’oeuvre de Tolstoï, Hölderlin, Nietzsche, Balzac, Stendhal…
Dans son journal, il se plaint de « l’inquiétude intérieure déjà intolérable » qui ne le laisse jamais en paix et le pousse à voyager.
Il s’engage dans l’armée autrichienne en 1914 mais reste un pacifiste convaincu. Durant la guerre il s’unit avec d’autres intellectuels, comme Sigmund Freud, Emile Verhaeren et Romain Rolland dans un pacifisme actif. Les souffrances et la ruine de l’Europe dont il est témoin le renforcent dans sa conviction que la défaite et la paix valent mieux que la poursuite de ce conflit.
Face à la montée du nazisme en Allemagne, il prône l’unification de l’Europe. Sa vie est bouleversée par l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Dès les premières persécutions, il quitte l’Autriche pour l’Angleterre (Bath puis Londres). Il sera naturalisé en 1940. L’année suivante, il part pour le Brésil et s’installe à Pétropolis, sur les hauteurs de Rio de Janeiro. Effondré par l’anéantissement de ses rêves pacifistes et humanistes d’union des peuples, il se donne la mort, s’empoisonnant au Véronal avec Lotte Altmann, sa seconde épouse.

La liste de ses oeuvres donne le vertige. La plus complète me semble être celle de Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Stefan_Zweig#%C5%92uvres

Parmi les centaines de documents que l’on trouve sur cet écrivain déjà mondialement adulé de son vivant, j’ai choisi de vous présenter un film dans lequel vous retrouverez la rigueur, l’intelligence et la démarche didactique de François Busnel tempérées par sa voix chaude et empathique (La Grande Librairie, France 5).

Et si vous vous dites que tout cela est bien trop lourd, voici une approche radiophonique plus coquine due à l’excellent Franck Ferrand qui vous dévoilera un Zweig parisien, jouisseur et érotique ! (Pardon pour les annonces multiples à zapper)

Me voilà au bout d’une minuscule évocation de cet ogre littéraire. Et je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour le rêve fou de mon ancien condisciple qui d’ailleurs, dans un éclair de lucidité, quitta le cours après le premier examen !

Quant à moi, j’aimerais tant un jour être capable de lire une nouvelle de Zweig dans cette superbe langue allemande qu’il chérissait et qui était la chair de sa chair.

Rien que pour nos yeux ?

Voilà une bien sympathique exposition que l’on peut découvrir à la Cité-Miroir de Liège. Intéressante, scientifique, ludique, étonnante. Elle nous propose de découvrir des illusions que nos sens nous imposent. COVID oblige, rien à goûter mais quand même des choses à toucher, à écouter et une section réservée aux fake news et autres illusions publicitaires. Édifiant !

Mais il est évident que la part belle est faite aux illusions visuelles, et tout commence dès la porte franchie…

On fait « aaaahhh », on fait « ooohhh » en marchant comme sur des oeufs, mais on n’a encore… rien vu !

On restera dubitatives devant ces formes géométriques improbables.

Et selon l’environnement, ces ronds et ces barres orange paraissent plus grands, plus petits ? Que non, ils ont la même taille…

Des visages à retrouver. Deux, trois ? Et des faces et des profils selon qu’on fixe le nez et la bouche, ou les yeux…

De nombreuses expériences ludiques qui nous laissent confondues : on n’a pas vu le gorille, on a suivi le train qui partait et qui arrivait dans la même image, on a su lire sans problèmes un texte improbable. Et voici des vidéos dont nous sommes les étonnantes vedettes, et la petite chaise déstructurée qui remporte tous les suffrages… On s’amuse et on partage notre étonnement avec les autres visiteurs, quelle chaleureuse touche de convivialité qu’on avait presqu’oubliée!

Beaucoup, beaucoup d’autres expériences toutes plus bluffantes les unes que les autres. Mes préférées furent celles-ci. Quelques exemples. On en arrivait à douter, y a pas un moteur derrière ?

Fixez-les…

Et le couple yeux /cerveau nous dupe encore.

On s’est demandé si ça marchait aussi avec des photos… mais oui ! Rassurez-vous, rien ne bouge en vrai, tout est statique sur une planche. Tout est affaire d’illusion !

On descend d’un étage. Dans l’ancien petit bassin, une autre jolie expo qui nous a permis de reprendre un peu nos esprits…

Quoique… le lieu est tellement magique qu’on se laisse apprivoiser par le prisme !

Oui, tout ne sera qu’illusions jusqu’à la sortie ! Heureusement qu’il y avait la Pipistrello pour garder le cap ! Et pas d’inquiétude pour nous, la surface était parfaitement plane !

Allez-y, une très chouette expérience qui déride, un trésor par les temps qui courent ! pour 7 €… c’est donné!

https://www.citemiroir.be/fr/activite/illusions

Au fil des mots (136) : « mains »

« Entrant donc ce soir-là au casino et comme, après être passée devant deux tables plus qu’encombrées et me dirigeant vers la troisième, je préparais déjà quelques pièces d’or, je fus surprise d’entendre en cet instant de pause tendue, sans paroles, où le silence semble toujours vibrer dès que la boule à bout de souffle ne tangue plus qu’entre deux numéros, j’entendis un bruit tout à fait singulier, juste en face de moi, comme celui d’articulations qui craquent et claquent en se brisant. Involontairement, je lançai un regard étonné de l’autre côté du tapis. Et j’y vis – véritablement effrayée !- deux mains comme je n’en avais jamais vu, une main droite et une main gauche qui étaient aux prises entre elles comme deux bêtes acharnées, qui se cabraient puis s’agrippaient convulsivement avec une telle frénésie que les phalanges malmenées émettaient le bruit sec d’une noix que l’on casse. C’étaient des mains d’une beauté exceptionnelle, d’une longueur et d’une finesse inhabituelles mais sous la peau desquelles transparaissaient des muscles bandés ; elles étaient très blanches et le bout des ongles était pâle, nacré et délicatement arrondi. Je les contemplai toute la soirée, comme pour les interroger, ces mains qui sortaient de l’ordinaire, ces mains carrément uniques…mais ce qui d’emblée m’avait effarée et atterrée, c’était la passion délirante, la fièvre convulsive avec laquelle elles s’étreignaient et s’affrontaient. Je le sus immédiatement : c’était toute la force d’un homme débordant de passion qui se concentrait là au bout de ses doigts, pour empêcher qu’elle ne le fasse exploser lui-même. Et maintenant… à la seconde même où la boule tombait dans la cuvette avec son bruit sec et mat et où le croupier criait le numéro… à cette seconde précise les deux mains s’affalèrent soudain chacune de leur côté, comme deux bêtes frappées à mort par une seule balle. Elles retombèrent toutes les deux, non seulement épuisées, mais véritablement mortes, comme foudroyées ou à bout de course, et elles le firent avec une expression si accusée d’abattement et de déception que je suis incapable de trouver les mots pour les décrire. Car, de même que je n’en ai plus jamais vu depuis lors, jamais auparavant je n’avais vu des mains à ce point éloquentes, dont chaque muscle était une bouche et dont tous les pores distillaient la passion de façon presque tangible. Depuis un moment elles gisaient là toutes les deux sur le tapis vert, comme des méduses échouées sur le rivage, aplaties et mortes. Puis l’une d’elles, la droite, s’efforça de se redresser en s’appuyant sur le bout des doigts, elle frémit, se retira complètement, hésita, puis décrivit un arc de cercle et saisit précipitamment un jeton qu’elle fit tourner, indécise, comme une petite roue entre le pouce et l’index. Et soudain elle s’arc-bouta comme une panthère qui fait le gros dos avant de décocher ou plutôt de cracher le jeton de cent francs au centre du carré noir. À l’instant même, la main gauche encore inerte se mit à s’agiter, comme obéissant à un signal : elle se ranima, glissa, rampa même jusqu’à sa soeur qui tremblait comme épuisée par son geste ; maintenant elles étaient là toutes les deux, frémissantes, l’une après l’autre, tapotant discrètement la table de leurs jointures, pareilles à des dents qui claquent légèrement l’une contre l’autre dans le frisson de la fièvre – non, jamais, au grand jamais, je n’avais vu des mains dotées d’une expression aussi extraordinairement parlante, une forme aussi spasmodique d’émotion et de tension. Sous la voûte de la grande salle, tout le reste, le bourdonnement dans les pièces voisines, les croupiers qui criaient comme au marché, le va-et-vient des gens et celui de la boule elle-même qui, projetée de haut, atterrissait comme une petite possédée dans sa cage ronde bien lustrée – toute cette kyrielle d’impressions qui pullulaient et fourmillaient et vous couraient sur les nerfs, tout cela me parut soudain figé et mort en comparaison de ces deux mains qui tremblaient, qui respiraient, qui suffoquaient, qui attendaient, qui avaient froid et frissonnaient, de ces deux mains inouïes qui en quelque sorte envoûtaient mon regard.

Mais finalement, je n’y tins plus : il fallait que je voie l’homme, le visage auquel appartenaient ces mains magiques, et avec une certaine angoisse – et même une angoisse certaine car ces mains me faisaient peur ! – mon regard remonta lentement le long des manches et des épaules étroites… »

Stefan ZWEIG, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme