Kibboutz Hispaniola

Tout est parti d’un épisode de la 2ème Guerre Mondiale encore presqu’inconnu. Jamais quand on se penchait un peu sur l’histoire de la diaspora juive, on ne le mentionnait.

Il faut dire que les origines en étaient particulièrement étonnantes et peu glorieuses pour les Américains et les Européens.

Oui, l’Histoire réserve parfois d’incroyables incongruités comme celle d’un pacte passé en 1939 entre une association juive et un dictateur désireux de purifier la race des habitants de son pays !

De cette improbable alliance sont nés une ville prospère et un paradis tropical que vous avez peut-être fréquentés si vous êtes allés en République dominicaine : SOSÚA.

Anciennement Hispaniola, l’île sur laquelle Christophe Colomb débarqua lors de son premier voyage et dont il fit la première colonie espagnole (Saint-Domingue) est aujourd’hui partagée entre deux pays aux destins économiques antinomiques : la République dominicaine et Haïti.

Si la République dominicaine est devenue une des économies les plus prospères de l’Amérique latine, elle a cependant vécu jusqu’à aujourd’hui, une histoire tourmentée faite de colonisations, de guerres civiles, de régimes autoritaires, d’occupation américaine, de corruption généralisée, de tourisme sexuel et d’une véritable dictature pendant 30 ans. C’est au cours de celle-ci que commence notre étonnant épisode.

En effet de 1930 à 1960, y sévit le dictateur Rafael Trujillo. Soutenu par les États-Unis, l’Église, l’armée et les classes sociales aisées, il fait régner un régime totalitaire et développe un culte de la personnalité tel que la capitale devient « Ciudad Trujillo » et qu’il se fait appeler « Son Excellence le généralis-

sime docteur Rafael Leonidas Trujillo Molina, Honorable Président de la République, Bienfaiteur de la Patrie et Reconstructeur de l’Indépendance Financière ». À sa mort, il a pris possession de plus du tiers des terres du pays et de 80 % des industries. Il est devenu un des hommes les plus riches de son époque. Compromis dans l’assassinat du président vénézuélien, il devient pour le président Kennedy un allié gênant et il est abattu par des armes fournies par la CIA.

Ce personnage peu recommandable est pourtant lors des accords d’Évian de 1938, le seul (parmi 32 chefs d’état) à accepter d’accueillir des Juifs d’Allemagne et d’Autriche pourchassés par le régime nazi.

Ne croyez pas qu’il se soit soudainement transformé en philanthrope, non, non. Il y voit de grands intérêts :

  • D’abord celui de saisir une belle opportunité de développer son pays, ces Juifs allemands et autrichiens faisant partie d’une classe moyenne très éduquée.
  • Ensuite reconnu négrophobe ayant fait exterminer plusieurs dizaines de milliers de Haïtiens alors que lui-même était métis, celui de « se refaire une certaine virginité » au niveau international.
  • Enfin et surtout celui, dans son optique raciste, de purifier la population dominicaine en la blanchissant grâce à ces Européens. Il avait d’ailleurs déjà accueilli des réfugiés espagnols lors de la Guerre Civile dans le même but.

À la fin des négociations, il est prêt à délivrer 5000 visas mais y met ses conditions : il lui faut une population jeune et en bonne santé, capable de subvenir à ses propres besoins financiers et de vivre en autarcie, pouvant obtenir un visa de transit dans tous les pays traversés (y compris les États-Unis). Conditions difficiles à remplir pour ces gens jetés sur les routes de l’exil en ayant été dépouillés de tous leurs biens.

Qui conclut ce douteux marchandage avec lui ? Un groupe de financiers juifs américains. Les États-Unis ne voulant plus délivrer de visas pour l’installation de ces nouveaux immigrants sur son sol , il fallait absolument leur trouver une autre terre d’asile. Ils voyaient là également une première expérience possible de kibboutz à grande échelle, utile pour la création d’un éventuel État d’Israël.

Seuls environ 750 futurs colons réussiront à rejoindre la République dominicaine de 1940 à 1945. Ils se verront attribuer des terres aux alentours de Sosúa, une région jadis très prospère grâce à la United Fruit Company qui y cultivait la banane dans les années 1900 mais redevenue une jungle en friche. Restaient des habitations de fortune occupées parfois l’été par des amateurs de la plage paradisiaque toute proche.

Organisés en kibboutz, ces colons, pour la plupart des intellectuels, vont tout construire de leurs mains et tout inventer avec des hauts et des bas, mais atteignant au final une belle prospérité. Et par dessus tout, en ayant l’impression de vivre dans un vrai paradis terrestre loin des horreurs de la guerre, sauvés de l’enfer et offrant un avenir à leurs enfants qu’ils choient plus que tout.

La guerre finie, certains rejoindront enfin les États-Unis, ou l’Amérique latine ou encore Israël. Mais de nombreuses familles resteront à Sosúa et seront même dans les années 60, la cible des successeurs de Trujillo et d’un bombardement américain en représailles, car elles hébergent des opposants révolutionnaires venant de Cuba. Par la suite, leurs descendants se sont définitivement intégrés à la population locale. Il restait même fin des années 90 des colons de la première génération…

C’est un de ceux-ci que Catherine Bardon, spécialiste de guides touristiques sur la République dominicaine, a eu l’occasion de rencontrer lors d’un de ses voyages de prospection. Il lui raconta son incroyable histoire et elle la garda en mémoire pendant plus de 25 ans. Puis créa une saga littéraire : « Les déracinés ». On y suit les pérégrinations d’Almah et de Wilhelm. Elle est dentiste, il est journaliste, ils font partie de la grande bourgeoisie juive viennoise. Ils sont contraints à l’exil avec la ferme intention de rejoindre de la famille à New York où on les attend à bras ouverts. Parqués dans des camps sordides en Suisse puis embarqués pour une traversée de l’Atlantique, il leur est refusé de mettre le pied sur le sol américain. Vient alors la fameuse proposition dominicaine, celle de la dernière chance. Ils ne sont pas Juifs pratiquants, ils ne sont pas sionistes, ils n’ont aucun goût pour le prosélytisme mais c’est participer à cette expérience ou retourner dans l’enfer européen… Les quatre volumes retracent leur vie aisée à Vienne, leur fuite, leur errance, la création de Sosúa, les choix que les générations suivantes feront. Une histoire « vraie », bouleversante, au souffle historique et romanesque tout à la fois. Je n’ai encore lu que les deux premiers volumes qui m’ont littéralement conquise et m’ont fait découvrir ce pan inconnu de l’histoire.

Voici le lien vers une interview de Catherine Bardon parue sur le site Akadem « le campus numérique juif ». Vingt minutes qui éclairent et amplifient le récit que je viens de vous faire…

https://akadem.org/magazine/2019-2020/un-kibboutz-en-republique-dominicaine-avec-catherine-bardon-03-06-2020-123933_4852.php

Bonne découverte !

Pessimisme prémonitoire

Longtemps je n’ai connu de cet homme que sa collaboration avec Richard Strauss pour l’opéra « La Femme silencieuse », puis son suicide en 1942 au Brésil.

Autre pièce du puzzle : à ma première leçon d’allemand alors le professeur faisait un tour de table pour connaître nos motivations, un petit monsieur plus très jeune et d’origine asiatique nous exposa que son but était de pouvoir écrire un jour une biographie sur cet auteur. Ce ne fut pas tant à l’époque le sujet qu’il voulait traiter qui m’impressionna mais plutôt l’immense tâche d’écrire un livre en allemand ! J’en restai là.

Enfin l’été dernier j’entrepris de lire « Mes vies secrètes » de Dominique Bona, livre dans lequel elle lui consacre le chapitre « Les fantômes du Kapuzinerberg ». Petit extrait

Je n’étais pas venue à Salzbourg pour Mozart.

Un air cinglant, humide, montait de la rivière. Enveloppée dans un long manteau, malgré mes bottes et une toque de fourrure, je déambulais en grelottant d’un bout à l’autre de la ville.(…) L’adresse que j’avais notée ne disait rien à personne. Les gens avaient l’air surpris que je pose la question, comme s’ils entendaient pour la première fois le nom d’un écrivain pourtant célèbre, l’un de leurs compatriotes. Ils me regardaient sans répondre et j’en étais pour ma peine.(…) Je suis entrée là, peut-être simplement pour m’abriter un instant du froid, et, sur une impulsion, j’ai posé à un vendeur ma sempiternelle question : « Savez-vous où est la maison de…? – Wissen Sie wo…? »

J’ai eu de la chance cette fois. Il m’a renseignée. Il a pu d’autant mieux le faire que le propriétaire du magasin, l’un des plus prospères de Salzbourg, y habitait avec sa famille. Selon le vendeur, celui-ci pourrait peut-être me la montrer. (…) Munie des explications nécessaires, je rebroussai aussitôt chemin et traversai la Salzach. La maison que je cherchais était en effet située sur l’autre rive, tout en haut d’un chemin escarpé qui menait au mont des Capucins. (…)

Le dernier réverbère, qui éclairait les arbres les plus proches, envoyait sa pâle lumière vers une maison isolée au milieu d’un grand parc. Ce ne pouvait être qu’elle : la maison que je cherchais. Je vis passer une silhouette derrière une fenêtre, à la faveur d’une lampe. Malgré son architecture de palais italien et son crépi jaune, de cette couleur qu’on appelle en Autriche le jaune de Schönbrunn, elle tenait plutôt de l’antre de sorcière surgi dans la forêt des contes. J’en étais stupéfaite, car je m’attendais à trouver une demeure raffinée et charmante, où il avait fait bon vivre, écrire et recevoir ses amis. Avec le jour finissant, elle n’en paraissait que plus austère. (…)

Je m’en éloignai comme on prend ses distances avec un lieu hanté, sûre d’y revenir le lendemain avec le propriétaire. Mais celui-ci, trop occupé avec la haute saison, se déroba, il n’avait pas de temps à me consacrer. Pour appuyer ce refus, on m’expliqua que la maison avait été complètement refaite à l’intérieur et que la décoration ne gardait plus aucune trace de son précédent propriétaire. (…)

Il doit être difficile, en effet, de faire visiter les vestiges d’une vie détruite, ceux d’une passion dévastée. L’écrivain avait été heureux dans sa maison. On l’en avait spolié. Y avait-il encore une bibliothèque comme lorsqu’il y séjournait, et dans celle-ci, des livres aussi nombreux, aussi choisis, ornés de dédicaces des plus grands écrivains européens, ses amis ? Y avait-il un piano et des partitions de musique, dont il fut collectionneur ? Y avait-il des labradors noirs, au pied du maître, près du fauteuil où il lisait et de la table où il écrivait ?

Il me paraissait impossible que toutes les traces aient été effacées de son passage dans cet ancien relais de chasse d’un archevêque, dont il avait fait une demeure hospitalière et où avaient résonné les voix de tant d’artistes majeurs de son temps. (…) Je me dirigeai vers une librairie repérée le matin même. Je demandai des livres de l’auteur que j’étais venue retrouver à Salzbourg. On m’indiqua un rayonnage, au fond de la boutique. les livres s’y trouvaient en effet, édités par Fischer Verlag, prestigieux éditeur allemand. Mais discrets, quasi invisibles, sinon cachés aux yeux d’un lecteur pressé. Ils étaient pour ainsi dire en exil, comme l’écrivain lui-même, qui ne revint jamais de sa longue errance. (…)

Alors qu’en France il est un sésame qui ouvre les coeurs, lance le dialogue et la communication, et est même devenu synonyme d’une puissante et mystérieuse fraternité, ce nom laissait ici les gens indifférents, sinon méfiants ou hostiles. (…) Cet homme que les Autrichiens avaient chassé, ils l’avaient adoré autrefois. Il avait partagé leur art voluptueux de vivre dans la Vienne des Habsbourg, leurs promenades au Prater, leurs tablées conviviales de Grinzing ou de Heiligenstadt, leur goût de la musique et des opéras. Ce monde raffiné, sensuel, il y avait eu une place prestigieuse. On l’avait honoré, respecté, tenu pour un Autrichien capital. Mais les temps avaient changé, Hitler, l’Anschluss…, les perquisitions, le pillage de sa bibliothèque…, il avait fui, il n’était jamais revenu. Et maintenant on préférait ne plus parler de lui. La complexité des sentiments autrichiens à son égard expliquait les silences lourds, les non-dits accablants qui l’entouraient. Zweig était devenu un gêneur.

Zweig, Stefan Zweig.

J’achetai Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. Je découvris alors, éblouie, un peu, un tout petit peu de cet immense écrivain.

Au fil des mots (136) : « mains » – Nouveau tempo libero

Zweig, ce sont des dizaines d’ouvrages : poèmes, biographies, essais, romans et nouvelles. Et une vie faite de voyages, de rencontres, d’amitiés, de succès planétaires, d’espoir européen mais aussi de drames, d’autodafés, d’exils, de pressentiments mortifères et de suicides.

Un pessimiste dans la seconde partie de sa vie qui devint un forcené du travail afin de conserver, par le pouvoir de l’écriture, un certain goût de la vie. Il crut en l’Europe et en la raison qui devrait bien à un moment ou à un autre terrasser le mal nazi. Mal lui en prit, il fut incompris et accusé de mollesse ambiguë.

Bref c’est le parfait condensé de l’être humain qui vit une époque dorée de l’Europe se fracasser une première puis une seconde fois, il ne survivra pas à ce désastre.

Comment faire une biographie succincte d’une pareille vie ? J’avoue avoir fait un copier/coller…

Stefan Zweig (Vienne 1881- Petropolis 1942) est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien.
Fils d’un père juif et d’une mère issue d’une famille de banquiers italiens, il étudie la philosophie et l’histoire de la littérature, l’aisance financière de son milieu lui permettant de suivre ses goûts.
Avant la première guerre mondiale, il voyage en Europe, à la découverte des littératures étrangères. Il sera notamment le traducteur en allemand de Verhaeren, de Rimbaud, de Verlaine. Il effectue de longs séjours dans les capitales européennes : Berlin, Paris, Bruxelles et Londres, puis se rend ensuite en Inde, aux États-Unis et au Canada.
Il a écrit sur l’oeuvre de Tolstoï, Hölderlin, Nietzsche, Balzac, Stendhal…
Dans son journal, il se plaint de « l’inquiétude intérieure déjà intolérable » qui ne le laisse jamais en paix et le pousse à voyager.
Il s’engage dans l’armée autrichienne en 1914 mais reste un pacifiste convaincu. Durant la guerre il s’unit avec d’autres intellectuels, comme Sigmund Freud, Emile Verhaeren et Romain Rolland dans un pacifisme actif. Les souffrances et la ruine de l’Europe dont il est témoin le renforcent dans sa conviction que la défaite et la paix valent mieux que la poursuite de ce conflit.
Face à la montée du nazisme en Allemagne, il prône l’unification de l’Europe. Sa vie est bouleversée par l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Dès les premières persécutions, il quitte l’Autriche pour l’Angleterre (Bath puis Londres). Il sera naturalisé en 1940. L’année suivante, il part pour le Brésil et s’installe à Pétropolis, sur les hauteurs de Rio de Janeiro. Effondré par l’anéantissement de ses rêves pacifistes et humanistes d’union des peuples, il se donne la mort, s’empoisonnant au Véronal avec Lotte Altmann, sa seconde épouse.

La liste de ses oeuvres donne le vertige. La plus complète me semble être celle de Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Stefan_Zweig#%C5%92uvres

Parmi les centaines de documents que l’on trouve sur cet écrivain déjà mondialement adulé de son vivant, j’ai choisi de vous présenter un film dans lequel vous retrouverez la rigueur, l’intelligence et la démarche didactique de François Busnel tempérées par sa voix chaude et empathique (La Grande Librairie, France 5).

Et si vous vous dites que tout cela est bien trop lourd, voici une approche radiophonique plus coquine due à l’excellent Franck Ferrand qui vous dévoilera un Zweig parisien, jouisseur et érotique ! (Pardon pour les annonces multiples à zapper)

Me voilà au bout d’une minuscule évocation de cet ogre littéraire. Et je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour le rêve fou de mon ancien condisciple qui d’ailleurs, dans un éclair de lucidité, quitta le cours après le premier examen !

Quant à moi, j’aimerais tant un jour être capable de lire une nouvelle de Zweig dans cette superbe langue allemande qu’il chérissait et qui était la chair de sa chair.

Rien que pour nos yeux ?

Voilà une bien sympathique exposition que l’on peut découvrir à la Cité-Miroir de Liège. Intéressante, scientifique, ludique, étonnante. Elle nous propose de découvrir des illusions que nos sens nous imposent. COVID oblige, rien à goûter mais quand même des choses à toucher, à écouter et une section réservée aux fake news et autres illusions publicitaires. Édifiant !

Mais il est évident que la part belle est faite aux illusions visuelles, et tout commence dès la porte franchie…

On fait « aaaahhh », on fait « ooohhh » en marchant comme sur des oeufs, mais on n’a encore… rien vu !

On restera dubitatives devant ces formes géométriques improbables.

Et selon l’environnement, ces ronds et ces barres orange paraissent plus grands, plus petits ? Que non, ils ont la même taille…

Des visages à retrouver. Deux, trois ? Et des faces et des profils selon qu’on fixe le nez et la bouche, ou les yeux…

De nombreuses expériences ludiques qui nous laissent confondues : on n’a pas vu le gorille, on a suivi le train qui partait et qui arrivait dans la même image, on a su lire sans problèmes un texte improbable. Et voici des vidéos dont nous sommes les étonnantes vedettes, et la petite chaise déstructurée qui remporte tous les suffrages… On s’amuse et on partage notre étonnement avec les autres visiteurs, quelle chaleureuse touche de convivialité qu’on avait presqu’oubliée!

Beaucoup, beaucoup d’autres expériences toutes plus bluffantes les unes que les autres. Mes préférées furent celles-ci. Quelques exemples. On en arrivait à douter, y a pas un moteur derrière ?

Fixez-les…

Et le couple yeux /cerveau nous dupe encore.

On s’est demandé si ça marchait aussi avec des photos… mais oui ! Rassurez-vous, rien ne bouge en vrai, tout est statique sur une planche. Tout est affaire d’illusion !

On descend d’un étage. Dans l’ancien petit bassin, une autre jolie expo qui nous a permis de reprendre un peu nos esprits…

Quoique… le lieu est tellement magique qu’on se laisse apprivoiser par le prisme !

Oui, tout ne sera qu’illusions jusqu’à la sortie ! Heureusement qu’il y avait la Pipistrello pour garder le cap ! Et pas d’inquiétude pour nous, la surface était parfaitement plane !

Allez-y, une très chouette expérience qui déride, un trésor par les temps qui courent ! pour 7 €… c’est donné!

https://www.citemiroir.be/fr/activite/illusions

Au fil des mots (136) : « mains »

« Entrant donc ce soir-là au casino et comme, après être passée devant deux tables plus qu’encombrées et me dirigeant vers la troisième, je préparais déjà quelques pièces d’or, je fus surprise d’entendre en cet instant de pause tendue, sans paroles, où le silence semble toujours vibrer dès que la boule à bout de souffle ne tangue plus qu’entre deux numéros, j’entendis un bruit tout à fait singulier, juste en face de moi, comme celui d’articulations qui craquent et claquent en se brisant. Involontairement, je lançai un regard étonné de l’autre côté du tapis. Et j’y vis – véritablement effrayée !- deux mains comme je n’en avais jamais vu, une main droite et une main gauche qui étaient aux prises entre elles comme deux bêtes acharnées, qui se cabraient puis s’agrippaient convulsivement avec une telle frénésie que les phalanges malmenées émettaient le bruit sec d’une noix que l’on casse. C’étaient des mains d’une beauté exceptionnelle, d’une longueur et d’une finesse inhabituelles mais sous la peau desquelles transparaissaient des muscles bandés ; elles étaient très blanches et le bout des ongles était pâle, nacré et délicatement arrondi. Je les contemplai toute la soirée, comme pour les interroger, ces mains qui sortaient de l’ordinaire, ces mains carrément uniques…mais ce qui d’emblée m’avait effarée et atterrée, c’était la passion délirante, la fièvre convulsive avec laquelle elles s’étreignaient et s’affrontaient. Je le sus immédiatement : c’était toute la force d’un homme débordant de passion qui se concentrait là au bout de ses doigts, pour empêcher qu’elle ne le fasse exploser lui-même. Et maintenant… à la seconde même où la boule tombait dans la cuvette avec son bruit sec et mat et où le croupier criait le numéro… à cette seconde précise les deux mains s’affalèrent soudain chacune de leur côté, comme deux bêtes frappées à mort par une seule balle. Elles retombèrent toutes les deux, non seulement épuisées, mais véritablement mortes, comme foudroyées ou à bout de course, et elles le firent avec une expression si accusée d’abattement et de déception que je suis incapable de trouver les mots pour les décrire. Car, de même que je n’en ai plus jamais vu depuis lors, jamais auparavant je n’avais vu des mains à ce point éloquentes, dont chaque muscle était une bouche et dont tous les pores distillaient la passion de façon presque tangible. Depuis un moment elles gisaient là toutes les deux sur le tapis vert, comme des méduses échouées sur le rivage, aplaties et mortes. Puis l’une d’elles, la droite, s’efforça de se redresser en s’appuyant sur le bout des doigts, elle frémit, se retira complètement, hésita, puis décrivit un arc de cercle et saisit précipitamment un jeton qu’elle fit tourner, indécise, comme une petite roue entre le pouce et l’index. Et soudain elle s’arc-bouta comme une panthère qui fait le gros dos avant de décocher ou plutôt de cracher le jeton de cent francs au centre du carré noir. À l’instant même, la main gauche encore inerte se mit à s’agiter, comme obéissant à un signal : elle se ranima, glissa, rampa même jusqu’à sa soeur qui tremblait comme épuisée par son geste ; maintenant elles étaient là toutes les deux, frémissantes, l’une après l’autre, tapotant discrètement la table de leurs jointures, pareilles à des dents qui claquent légèrement l’une contre l’autre dans le frisson de la fièvre – non, jamais, au grand jamais, je n’avais vu des mains dotées d’une expression aussi extraordinairement parlante, une forme aussi spasmodique d’émotion et de tension. Sous la voûte de la grande salle, tout le reste, le bourdonnement dans les pièces voisines, les croupiers qui criaient comme au marché, le va-et-vient des gens et celui de la boule elle-même qui, projetée de haut, atterrissait comme une petite possédée dans sa cage ronde bien lustrée – toute cette kyrielle d’impressions qui pullulaient et fourmillaient et vous couraient sur les nerfs, tout cela me parut soudain figé et mort en comparaison de ces deux mains qui tremblaient, qui respiraient, qui suffoquaient, qui attendaient, qui avaient froid et frissonnaient, de ces deux mains inouïes qui en quelque sorte envoûtaient mon regard.

Mais finalement, je n’y tins plus : il fallait que je voie l’homme, le visage auquel appartenaient ces mains magiques, et avec une certaine angoisse – et même une angoisse certaine car ces mains me faisaient peur ! – mon regard remonta lentement le long des manches et des épaules étroites… »

Stefan ZWEIG, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

Jurassic Museum

Vous avez aimé la promenade dans le parc ? Allons maintenant vers un de ses lieux emblématiques.

Car dans un coin de ce fameux Parc Léopold de Bruxelles (voir post précédent), il est là : l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, « le musée des iguanodons » !

Nous l’atteignons en venant de la gare du Luxembourg. L’entrée n’est pas franchement imposante : un jeu de chicane au bout d’une petite rue qui, je vous l’accorde, rejoint le Parlement européen. Mais enfin, quand on connaît la beauté du Parc Léopold, entrer par cette porte quasi dérobée, ça manque un peu de grandeur. Grandeur, disais-je… Dès les premiers pas franchis, elle se balance au-dessus de vos têtes!

Que de richesses dans ce musée, et le musée lui-même en est une !

Commençons donc par l’enveloppe.

Le musée est composé de trois bâtiments « fondus » en un seul : le couvent des Rédemptoristes (milieu du XIXème), l’aile de l’architecte Janlet (début XXème) et l’ensemble de la tour moderne de Lucien de Vestel (milieu XXème).

Commençons par celle-ci puisque c’est l’entrée. Envisagé dès 1930, elle est complètement achevée bien plus tard en pleine question royale de l’immédiate après-guerre. Elle porte malgré tout, sur des parements en grès cérame aux tons dégradés d’orangé et aux lignes modernistes, le chiffre de Léopold III (LIII). Elle faisait partie d’un projet beaucoup plus vaste qui devait privilégier l’aspect scientifique de l’institution en démolissant totalement l’aile du couvent (finalement préservée). Les travaux, pourtant revus à la baisse, durèrent jusqu’au début des années 1980. Cela reste cependant bien le bâtiment « scientifique » de l’ensemble.

Le couvent des soeurs Redemptoristes date de 1851 mais elles n’ont jamais pu s’y installer, le coût dépassant leurs possibilités financières. Elles partirent s’installer à Malines, la société zoologique (voir post précédent) le racheta et l’occupa avec notamment des collections du cabinet de curiosités de Charles de Lorraine. Après sa faillite, on projeta d’y installer les squelettes de Bernissart mais les locaux s’avèrent beaucoup trop petits. Á partir des années 1970, de grands travaux vont lentement réhabiliter l’ensemble.

C’est l’aile Janlet (du nom de l’architecte) qui est en réalité le vrai point de départ du musée. Dénommée « Galerie nationale », elle est inaugurée en 1905 et consiste notamment au rez-de-chaussée en une immense salle d’exposition construite pour l’installation des iguanodons. La partie destinée au Congo belge n’a jamais été réalisée, Léopold II ayant alors privilégié le musée de Tervuren.

Lors de la visite, on passe d’un bâtiment à l’autre de façon très fluide mais avec de très nombreux escaliers à monter et à descendre, surtout en ces temps de COVID où les ascenseurs sont uniquement accessibles aux personnes à mobilité réduite. On marche, on grimpe, on marche, on descend, on marche, on remonte, on marche, on redescend… redoutable pendant des heures !

Pour le contenu, quatre parcours accessibles pour l’instant : la Galerie de l’Évolution, Planète vivante, la Galerie des Iguanodons et la Galerie de l’Homme.

La Galerie de l’Évolution située sur le dessus de l’aile Janlet avec deux niveaux (beau point de vue sur le Parlement européen dans l’escalier) – des milliers de spécimens présentés de façon claire et didactique !

Planète vivante : dans l’aile du couvent, sous les toits. Jonction vers l’aile Janlet. Présentation tout à la fois apaisante et spectaculaire.

La Galerie des iguanodons – aile Janlet. Même si tout le reste est beau, c’est tout de même pour ça qu’on est venues… lieu magique. Un sous-sol permet de comprendre l’aventure de la découverte des iguanodons à Bernissart et d’autres bêbêtes préhistoriques dont le Mosasaure, le lézard de la Meuse…

La Galerie de l’Homme – retour au couvent, étage inférieur.

J’avoue que, remontée du « charbonnage de Bernissart », une grande fatigue m’a submergée, j’ai rangé mon smartphone et je me suis alors simplement promenée au hasard… Si vous y allez, vous découvrirez cette dernière section extrêmement intéressante avec des explications fouillées et très visuelles quant à l’évolution de l’Homme.

Passage par la boutique du musée et puis petite balade vers le Parlement européen en direction de la gare… coucouche panier, épuisée !

C’est un jardin extraordinaire !

Ah, je voulais faire un bon mot car c’est beaucoup plus qu’un jardin, c’est un parc. Et extraordinaire dans tous les sens du terme. On y sent le souffle de gloires scientifiques, d’une histoire étonnante, d’arbres illustres et aujourd’hui d’un lieu bruxellois miraculeusement protégé bien que cerné par l’Europe. Il passe absolument inaperçu pour beaucoup de conducteurs, happés qu’ils sont par le tunnel Béliard mais il est là, bien là et royal !

De mon temps, celui de mon enfance en vacances à Bruxelles, il n’y avait pas encore de quartier européen. On entrait dans ce parc un peu cérémonieusement, on longeait « le lac », puis on escaladait les chemins pour aller voir les iguanodons de Bernissart dans une galerie poussiéreuse et mystérieuse. Plus de 50 ans plus tard, je suis retournée voir ces grosses bêbêtes dans un musée métamorphosé, au sein d’un parc qui soudain m’intrigue, moi l’amoureuse de l’architecture. Décidément pas un lieu de Bruxelles qui ne soit digne d’un puissant intérêt patrimonial, souvenons-nous -en !

Le Parc Léopold…

L’endroit prend ce nom lors du 50ème anniversaire de l’indépendance de la Belgique.

Mais il a, depuis la fin du Moyen Âge, connu bien des affectations différentes.

C’est d’abord une seigneurie, le »domaine d’Eggevoord », constituée d’un manoir, de bois, de terres labourables, de prairies et d’un verger, d’une brasserie, d’étangs avec un moulin alimentés par le ruisseau Maelbeek, le tout sur une dizaines d’hectares. Au XVIIIème siècle, le domaine change plusieurs fois de mains (il devient notamment un couvent) et arrive en 1819 entre celles du chevalier Jean-Jacques Dubois de Bianco. Il en fait un jardin zoologique puis le revend à la Société de Zoologie, d’Horticulture et d’Agrément.

Surgit alors un parc à l’anglaise avec un grand étang et des rocailles, des chemins sinueux, de grands perspectives, dont les lignes principales sont encore conservées aujourd’hui. Des grilles et des entrées monumentales sont installées. Le parc zoologique y est intégré avec des volières, des serres, des enclos, des cages… Mais la Société fait faillite et la Ville de Bruxelles doit reconvertir le lieu.

Un musée digne de ce nom est alors construit pour abriter les iguanodons de Bernissart fraîchement découverts : ce sera le musée d’Histoire naturelle. On développe également le côté botanique avec une serre d’orchidées. Le parc, lui, redevient un simple lieu d’agrément avec des concerts, des expositions, une patinoire et prend le nom de « Parc Léopold ».

Au tournant du XXème siècle, Ernest Solvay et l’Université de Bruxelles reçoivent le soutien de banquiers, de l’administration libérale de la Ville et de la Province de Brabant pour y créer une cité scientifique, un projet unique au monde à cette époque. Six instituts de médecine, d’anatomie, de recherche scientifique, de sociologie, de commerce et l’Institut Pasteur y sont construits, mais le déménagement de l’Université Libre de Bruxelles n’aboutira hélas jamais. Cette belle réalisation ne durera qu’un peu plus d’un quart de siècle. Les bâtiments sont alors progressivement abandonnés, certains démolis, d’autres réaffectés notamment au lycée Jacqmain et momentanément aux collections de Mundaneum.

Ces dernières années, de nombreuses restaurations ont heureusement eu lieu pour conserver des bâtiments riches de passé et le plus souvent construits par des architectes renommés : Constant Boesmans, Henri Vanderveld, Émile Janlet, Polak (celui de la Villa Empain)…

On ne peut que regretter le sort réservé à une partie de l’Institut d’anatomie abandonnée depuis 1928 et qui comporte pourtant un théâtre anatomique qui fut fréquenté à son époque de gloire par Marie Curie, Albert Einstein, Henri Poincaré et tous les grands scientifiques belges. De nombreuses associations de protection du patrimoine ont tiré la sonnette d’alarme depuis longtemps mais rien n’y fait.

Depuis 1993, s’est ajouté le bâtiment du Parlement européen.

Le parc, en tant que tel, a lui aussi été rénové tout récemment et est redevenu un lieu de promenades et de divertissement (de nombreuses plaines de jeux) très agréable avec ses arbres remarquables, ses rocailles et son grand étang.

Pour sa valeur historique et l’agrément qu’il procure, il mérite donc vraiment une visite approfondie !

Reste, me direz-vous, « LE MUSÉE » – l’Institut des sciences naturelles – celui des iguanodons… Un mastodonte, sans mauvais jeu de mot qui mérite un article à lui tout seul. Je vous le présenterai très prochainement, c’est une autre merveille !

A : Tour Eggevoord

B : Institut de Physiologie (lycée Jacmain)

C : Institut d’Anatomie

D : École de Commerce

E : Institut de Sociologie – Solvay + bibliothèque

F : Institut Pasteur

G : Institut Eastman (maison de l’histoire européenne)

H : Institut royal des sciences naturelles

Ovale à gauche de cet institut : Parlement européen

Au fil des mots (135): « vaccin »

Ah, la Chine ! Ses virus et ses vaccins… quelle saga ! Malgré tout, question méthode de vaccination, on échappe au pire…

Je m’occupai aussi d’assurer ma santé. La vermine ne m’ayant pas dédaignée lors de mes vagabondages mandchouriens – c’est par les poux que se transmet le typhus – , je tenais à ne pas être à la merci d’un parasite dans cette Chine où je séjournerai peut-être plus longtemps que je ne pensais.

Depuis deux ans, les missionnaires sont immunisés contre le typhus exanthématique par un nouveau vaccin, fabriqué uniquement à Pékin.

Devant me faire injecter à trois reprises par le docteur Tchang, quelque quatre ou cinq milliards de germes fournis par deux cents poux environ, j’eus le loisir de visiter le laboratoire de l’université de Fujen. J’eus grand-peine à y entraîner Peter, qui prétendait que jamais un pou n’oserait attaquer sa peau de « dur à cuire ». Je lui fis observer que s’il tombait malade, j’aurais à le soigner, et qu’il me devait donc obéissance sur ce point.

Ce vaccin de Weigl est fait selon un procédé si curieux que j’en dirai quelques mots. On injecte à un cobaye le sang d’un malade atteint du typhus. Au bout de quinze jours, lorsque le cobaye est bien souffrant, on l’anesthésie, on lui ouvre le crâne, on enlève la matière cérébrale, virulente au plus haut degré.

Mais il s’agit encore de transmettre la maladie à des poux avant de pouvoir faire un vaccin utile à l’homme et c’est pour cela que le laboratoire de Pékin possède un élevage, unique au monde, de ces insectes.

Pour nourrir les poux, des Chinois guéris du typhus, et donc immunisés, viennent deux fois par jour leur servir de pâture. Une demi-heure, les poux sucent le sang qui leur est nécessaire. Chaque homme en nourrit deux cents sur ses jambes, répartis dans de petites boîtes dont un côté grillagé est maintenu contre la peau. Dans ces boîtes, sur un chiffon, sont posés leurs oeufs, qu’on recueille pour avoir des couvées du même âge.

« Ces nourrisseurs de poux, écrit le père Rutten, sont souvent des mendiants en haillons ; ils sont agréablement surpris aujourd’hui de recevoir un salaire pour nourrir des parasites qu’ils avaient hébergés gratuitement à toute heure du jour et de la nuit. »

Quand les poux ont dix jours, il est temps de les contaminer : au moyen d’une canule, on leur injecte dans l’intestin un peu de la matière cérébrale du cobaye typhique ; quelques jours plus tard les microbes pullulent. C’est alors qu’aidé d’un scalpel, on dissèque les poux ; leur intestin est placé dans l’eau phéniquée ; le liquide est broyé, clarifié, maintenu à soixante-dix degrés pendant une demi-heure… et le vaccin est prêt.

Ella MAILLART, Oasis interdites 1935, PAYOT

Ci-dessus, les patients nourrisseurs de poux, université de Pékin avec les petites boîtes attachées aux jambes.

Pour en savoir plus sur cette Suissesse ô combien atypique : Une Suissesse magnifique – Nouveau tempo libero

Maîtres de la lumière

Fin du mois de décembre 2020, la cathédrale Saint-Paul de Liège s’est enfin révélée, libérée de ses échafaudages et de ses bâches après une rénovation de plus de 7 ans. Le test avant/après est sans appel.

Le premier élément fort de cette rénovation fut la pose de nouveaux vitraux. La série géométrique de Gottfried Honneger et celle du père Kim En Joong ont été réalisées par l’Atelier Loire.

L’atelier Loire. Nous avons donc à Liège des vitraux de cet atelier mythique ?!?! Trois générations de maîtres-verriers aux réalisations qui firent date.

Le patriarche, celui par qui tout commence: Gabriel. Né en 1904, il suit les cours de l’Ecole des Beaux-Arts d’Angers, cultive sa foi chrétienne auprès de Jésuites, et consacre sa thèse de fin d’études au vitrail. Il décide de partir travailler dans l’unique atelier de vitraux de l’époque, l’atelier Lorin à Chartres. Devenu associé, il se sent pourtant très vite à l’étroit dans ces traditions héritées du 19ème siècle et reprend sa liberté en 1936. Mais une clause de non-concurrence l’obligeant à ne plus travailler le vitrail pendant 10 ans, il doit se tourner alors d’autres techniques : la céramique, la mosaïque, la sculpture, la création de mobilier. Il peint, dessine, fonde une famille nombreuse, développe de nouvelles techniques et se rapproche de l’esthétique du Bauhaus. Mais le vitrail ! Le vitrail le rappelle, c’est son truc, c’est là qu’il va innover et exceller. Il achète une propriété avec château, bâtiments et dépendances (que la famille occupe toujours aujourd’hui), trouve du travail tout d’abord dans la reconstruction d’après-guerre puis se tourne enfin vers le vitrail en dalle de verre, jouant avec le rythme, la couleur, l’émotion même de l’abstrait. Ses compositions vibrent et fascinent. Voici celle qui va changer sa vie et le rendre célèbre à jamais: l’Église du Souvenir à Berlin. Mais oui, vous la connaissez tous de l’extérieur, deux masses de béton entourant les ruines de la  Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche . Mais l’avez-vous déjà vue de l’intérieur et/ou illuminée ?

À partir de 1960, des centaines de réalisations vont se succéder. Notamment la Thanksgiving Square Chapel de Dallas

Et la tour des Oiseaux (ou de la symphonie) à Hakoné au Japon…

Peut-on imaginer la splendeur visuelle quand on entre dans de tels endroits ?

En 1970, Gabriel confie la direction de l’atelier à son fils Jacques puis a la joie de travailler pour des projets de vitraux, mosaïques et peintures murales avec lui et ses deux petits-fils Bruno et Hervé. Jacques se focalise sur le Japon, Hervé dirige notamment les prestigieux chantiers de restauration de vitraux, comme ceux de la Cathédrale de Chartres, du Château de Chambord ou de la Cathédrale de Versailles.

On peut remarquer que souvent le fameux Bleu de Chartres enchante ces vitraux. Visitez les galeries de photos sur Internet pour voir les merveilles que cet Atelier et ces créateurs ont produites.

Et voici le documentaire GEO qui m’a fait tout découvrir… Les deux ateliers, Lorin et Loire, aux mains des jeunes avec la passion et la compétence! Et cette cathédrale, c’est une merveille visitée de jour comme de nuit, on a envie d’y être! Attention, vidéo visible jusqu’au 16 mars via ARTE, on verra ensuite…

52 minutes de bonheur absolu. Regardez-la, plein écran indispensable. Vous serez subjugués, c’est bon par les temps qui courent !

https://www.arte.tv/fr/videos/092983-015-A/geo-reportage-chartres-l-art-du-vitrail/

Et n’oublions jamais, cette merveilleuse maison est présente à Liège. Soyons-en fiers, cré vin d’ju!

Divine idylle ?

« L’amour qui sommeille dans un souffle irréel » (Vanessa Paradis)

Dominique Bona, en trois livres, est devenue chère à mon coeur. Fille d’Arthur Conte, adoubée en littérature par Jean d’Ormesson et reçue à l’Académie Française par le discours de Jean-Christophe Rufin, elle ne pouvait que me plaire ! Auteur de romans souvent récompensés par des prix, elle est surtout aujourd’hui une biographe. J’ai lu avec gourmandise ses biographies de Berthe Morisot, des soeurs Rouart et de Colette. La lecture de « Mes vies secrètes » m’a donné une furieuse envie de dévorer celles sur Romain Gary, sur Stefan Zweig, sur Clara Malraux et l’étonnante Gala qui vogua entre Éluard et Dalì. Elles sont commandées, elles vont tomber dans mon escarcelle et je m’en pourlèche déjà les babines !

Dans ses biographies, elle a le grand talent de nous prendre par la main et de nous inviter dans le cercle familier de la personnalité qu’elle nous dévoile. Tout semble naturel grâce à une incroyable documentation qu’elle domine parfaitement et qu’elle a totalement phagocytée, et à un style jamais pédant mais plein d’empathie pour son personnage comme pour son lecteur. Des heures merveilleuses m’attendent !

Mais revenons à « Mes vies secrètes ». Bona y reparle de Paul et Camille Claudel dont elle avait déjà fait une biographie en miroir. Des pages souvent déchirantes. Ici, elle nous gratifie tout de même d’une éclaircie : la relation Camille Claudel/ Claude Debussy. Sans aucun doute une amitié amoureuse pour le compositeur qui lui restera fidèle en mettant à tout jamais en bonne place sur son piano, un exemplaire de « La Valse ». Dix pages dont je vous ai extrait les temps forts en tentant de faire un récit cohérent.

Quelques clichés de Camille…

Parmi ces divers scénarios imaginaires, dont le déroulement parallèle peut donner le vertige, un surtout me laisse des regrets : c’est une rencontre qui a réellement eu lieu mais comme une occasion manquée, l’esquisse d’une aventure qui n’a pas été. J’ai vraiment failli écrire, telle une belle uchronie, ce chapitre dont je me sentais frustrée : l’histoire d’amour de Camille Claudel et de Claude Debussy.

À trente ans, à la date de cette rencontre, Camille était d’une beauté sauvage, sans aucune affectation de coquetterie. Grande, avec un corps sculptural, des yeux d’une bleu profond, une sensualité d’allure et de mouvement, elle n’était pas d’un abord facile. Trop franche, trop souvent ironique, avec un humour propre à déstabiliser, sinon à agacer son interlocuteur, elle détonnait dans les salons mondains, presque autant que son frère Paul. Fiers et peu portés à la tolérance, incapables de surcroît de feindre la moindre hypocrisie, cet ingrédient de la vie sociale, tous deux portaient gravés dans leurs personnalités arrogantes le sceau des Claudel : mélange d’orgueil et de brutalité qui les mettait à part. Aucune réserve, aucune douceur dans le comportement de Camille, qui se déplaçait telle une reine d’une tribu barbare, au milieu des bourgeoises raffinées, à l’élégance codifiée auxquelles le monde parisien est habitué. (…) Debussy a compté, dès leur première rencontre, parmi ses admirateurs.(…)

Camille n’aimait pas la musique. Elle le disait sans se gêner : elle n’avait pas d’oreille. La musique l’ennuyait, elle la trouvait « embêtante » et lui préférait le silence. Ou le bruit du burin, le son familier, enivrant, des coups de marteau sur les blocs de marbre, d’où sortiraient les visages d’un Niobide, de Méduse ou de Psyché. Il a été l’exception, parmi les musiciens de tous pays et de tous temps, de Bach à Vincent d’Indy, qui ennuyaient Camille. Elle a aimé la musique de Debussy. Et l’homme qui la composait ne l’a pas laissée indifférente.

Robert Godet, journaliste politique au Temps, ami du compositeur, raconte un de ces moments où Camille s’est laissé par exception apprivoiser. Alors que toute soirée musicale représentait pour elle une épreuve, elle ne montrait aucun signe d’agacement et semblait pour une fois absorbée par ce qu’elle entendait. Selon Godet, quand Debussy cessa de jouer et qu’il se frottait les mains, devenues glacées tout à coup, elle l’aurait pris par le bras et conduit près de la cheminée, en lui disant : « Sans commentaires, monsieur Debussy! » – sa manière à elle, laconique et brutale, de lui exprimer son admiration. Ni l’un ni l’autre n’étaient de grands bavards.

De son côté, on l’apprend encore par Godet, Debussy était amoureux de La Petit Châtelaine et en avait acquis un exemplaire. Il aimait aussi beaucoup Clotho, l’âpre figure de la vieillarde, aux traits creusés de rides profondes, méchantes, mais où, contre toute attente, la main de Camille a mis sa touche de tendresse. Mais la sculpture que le musicien préférait et qu’il avait achetée elle aussi, c’est La Valse – on l’aurait deviné : ce couple de danseurs lascivement enlacés, emportés par le mouvement de la musique. Sans doute a-t-il pu s’étonner que Camille, prétendument étrangère à son art, ait pu saisir l’union si parfaitement musicale du couple et en traduire la mélodie avec ses pleines mains de sculptrice. Cette Valse de Camille, Debussy l’avait placée sur son piano. Elle y est restée jusqu’à sa mort. Quand il levait les yeux de son clavier, c’est elle qu’il voyait. (…)

Quel lien a été le leur ? Jusqu’où se sont-ils admirés, estimés mutuellement? Comme le couple aussi mystérieux qu’aléatoire formé par Berthe Morisot et Manet, ce lien – s’il a existé – est resté secret. Aucune lettre d’amour, ni aucun témoignage ne l’atteste. On apprend que les deux artistes se sont retrouvés à Bruxelles, en 1894, pour participer au Salon de la Libre Esthétique, salon qui réunissait peintres, sculpteurs, écrivains et musiciens. Mais on ne sait rien de plus. Malgré mes efforts, je n’ai pu obtenir aucune matière biographique pour étoffer le récit de leurs relations. Le journal que Paul Claudel commence à tenir, à peu près à la date à laquelle Camille fréquente Debussy, est désespérément vide à leur sujet. Rien non plus dans les Mémoires des contemporains. Rien, pour justifier le chapitre que j’avais tellement envie d’écrire et que j’ai été tentée d’inventer. (…)

Que se serait-il passé si au lieu de se laisser mourir à petit feu à cause de Rodin, Camille s’était accordé, ne serait-ce qu’une aventure avec Debussy ? Est-ce qu’elle n’aurait pas gagné un regain de vie, avec un peu de bonheur ? Ou ne pouvait-elle être sauvée ? N’y avait-il vraiment aucune issue, aucune échappatoire à sa malédiction?

Seule, une mystérieuse lettre de Debussy entretient le rêve. Adressée au fidèle Robert Godet, le compositeur se plaint d’endurer les conséquences d’une liaison malheureuse et le fait en termes empruntés au royaume végétal dont il est familier : « J’ai laissé beaucoup de moi accroché à ces ronces… » Il ne révèle pas le nom de la femme qui l’a fait souffrir – grâce à quoi tous ses biographes ont élaboré les scénarios les plus divers. J’aurais voulu écrire le nom de Camille, à la place du « elle », l’énigmatique pronom personnel qui désigne cette anonyme : « Ah! je l’aimais vraiment bien et avec d’autant plus d’ardeur triste que je sentais par des signes évidents que jamais elle ne ferait certains pas qui engagent toute une âme et qu’elle gardait inviolable à des enquêtes sur la solidité de son coeur. »

L’échange n’a pas eu lieu. Debussy n’a pas remplacé Rodin. Et Camille est restée seule, à trente-cinq ans, avec son chagrin. Ces mots de Debussy, à la fin de sa lettre à Godet, sont aussi les miens, ceux d’une biographe contrariée dans ses élans : « Malgré tout, je pleure sur la disparition du rêve de ce rêve. »

Dominique BONA, Mes vies secrètes (13. Les promesses amoureuses non tenues – page 244 à 257 – collection Folio)

Quelques clichés de Debussy…

Camille, Rodin et Debussy réunis…

Une Suissesse magnifique

S’il est un domaine dans lequel les femmes n’ont pas tardé à s’exprimer, c’est celui de l’exploration des terres lointaines, des mers et des airs : dès la fin du 18ème siècle, et souvent déguisées en homme quand il s’agissait de s’embarquer puisque les femmes étaient interdites à bord. Ainsi la première à être répertoriée en tant qu’exploratrice, c’est Jeanne Barret ou Baré (1740-1807) qui partit faire le tour du monde avec l’expédition de Bougainville comme botaniste. Ou encore la célébrissime Calamity Jane (1852-1903), qui déjà de son vivant, était une légende des plaines du Far-West ! Et que dire de ces vaillantes alpinistes qui bravaient glaciers et crevasses en robes et corsets (extraordinaire, cette photo sur la Mer de glace)!

Mais les superstars dans le domaine de ces pionnières sont sans conteste Isabelle Eberhart (1877-1904) qui explora l’Algérie et se convertit à l’islam, et Alexandra David-Neel (1868-1969) qui fit découvrir le Tibet et sa capitale Lhassa aux Européens.

Depuis la seconde moitié du 20ème siècle, l’aventure a pris un caractère plus sportif (sauf la conquête de l’espace) : on performe sur les mers, on conquiert les montagnes, on traverse les déserts et les forêts équatoriales en raids, en trails et en rallyes automobiles…

Et pourtant… La femme dont je voudrais vous parler est une aventurière à l’ancienne mais une pionnière bien posée dans son époque puisqu’elle fréquentait les studios de télévision et leurs émissions emblématiques (notamment Apostrophes de Bernard Pivot en 1989 dans l’émission « La vie est un long fleuve tranquille »!). Elle a répondu à des centaines d’interviews qui ont servi à la création de nombreux documentaires, dont celui que j’ai pu voir sur TV5 il y a quinze jours. J’ignorais tout d’elle, jusqu’à son nom. Quelle découverte !

La voici entre Alexandra David-Neel (encore cantatrice) et Isabelle Eberhardt en matelot…

Elle naît en 1903 au bord du lac Léman dans une famille très large d’esprit qui favorise son épanouissement. Elle est de santé fragile, elle fera donc du sport : elle crée le premier club féminin de hockey sur gazon au monde, fait du ski et de la voile. Elle a comme amie d’enfance Hermine de Saussure (l’arrière-arrière-petite-fille d’Horace Benedict de Saussure, considéré comme l’inventeur de l’alpinisme et dont la statue emblématique, en compagnie de Jacques Balmat, montre à tous le Mont-Blanc à Chamonix). Elles participent à des régates en Méditerranée, en mer Égée, se nourrissent de l’antiquité et de ses voyages fabuleux puis se passionnent pour la traversée de l’atlantique en solitaire d’Alain Gerbault. À quatre filles, elles décident de rééditer cet exploit mais Hermine, « Miette », tombe enceinte, se marie avec Henri Seirig (avec lequel elle aura l’actrice Delphine Seirig) et déclare forfait. Sans armateur ni capitaine, voilà la grande aventure maritime qui prend fin. En 1924, ma belle aventurière barre pour la Suisse aux Jeux Olympiques de Paris, seule femme de la compétition. Puis elle est actrice (en doublant certaines très célèbres dans des scènes d’action), professeur de français à Londres et à New York ; dirige l’équipe olympique suisse de hockey, est membre de celle de ski aux championnats du monde de de 1931 à 1934. Mais elle sent son destin lui filer entre les mains. Il est temps de redonner du sens à sa vie, l’envie de faire du reportage la saisit.

En 1929, elle a rencontré des athlètes russes, ils l’ont fascinée. Alors c’est en Russie qu’elle veut entamer sa nouvelle carrière et la veuve de Jack London en personne va lui apporter son soutien.

Mais qui est cette femme étonnante ? me direz-vous.

Ella Maillart (1903-1997).

Vous connaissez ? Moi pas, mais pas du tout, j’avoue humblement. Malgré la lecture de bien des livres de montagne et d’exploration, jamais son nom ne m’est apparu. Et pourtant, elle en a écrit des livres, elle en a laissé des photos, elle en a fait des voyages extraordinaires !

En 1930, la voilà donc en Russie. Elle fait paraître un premier livre « Parmi la jeunesse russe » qui déclenche un véritable scandale à Genève. Toute sa vie durant, on lui reprochera d’avoir eu une vision partisane et d’avoir occulté la réalité de la vie en URSS. Mais elle y retourne et parcourt le Caucase et ses vallées inconnues. Elle découvre les Kirghizes, les Kazakhs et les Ouzbeks et du haut d’une montagne, le désert de Takla Makan en Chine. Il est interdit ? elle y reviendra ! Suit un deuxième livre : « Des Monts célestes aux sables rouges » complété par ses photos et ses films. Elle a voyagé sans passeport, sans permis, évitant tout contact avec les autorités, regagnant seule l’Europe par les républiques musulmanes (où elle découvre la répression des autorités soviétiques), un gros sac comme seul bagage. Les grands journaux européens la courtisent, elle est traduite en anglais…

Jusque là, ses notes, ses photos ne sont que des témoignages ethnographiques, sans valeur littéraire ou artistique, pense-t-elle.

Mais les journaux et les maisons d’édition se pressent au portillon, a-t-elle vraiment un don littéraire? Et ses photos ? La présentation d’une seule, celle ci-dessous, à la prestigieuse maison Leica dont elle utilise un appareil, va lui permettre de posséder une véritable indépendance : un sponsoring total.

Ella va encore faire deux grandes et belles rencontres.

De 1934 à 1937, elle voyage pour Le Petit Parisien. Sa route va croiser celle de Peter Fleming, aventurier et espion qui servira de modèle à son frère Ian Fleming pour créer le personnage de James Bond. Tout un programme ! Ils vont notamment faire la route Pékin-Srinagar en évitant tous les postes de contrôles. Deux témoignages différents : Ella écrit « Oasis interdites » ; Peter, « News of Tartary ».

Elle repart seule en Turquie, en Inde, en Iran, en Afghanistan utilisant les camions et les autobus. Puis en 1939, elle rencontre Annemarie Schwarzenbach et sa superbe Ford. Elles parcourent ensemble tous ces pays fabuleux, Ella espérant ainsi la libérer de la drogue. Peine perdue, elles se quittent.

Ci-dessus, le tracé de tous les voyages effectués par Ella

C’est la Seconde Guerre Mondiale. Traumatisée par la Première et refusant de voir encore une fois les hommes s’entretuer, elle décide de rester en Inde, vivant de ses droits d’auteur et recherchant une vie complète et harmonieuse, étudiant tous les textes porteurs de sagesse.

Puis elle rentre en Europe et s’établit dans le Val d’Anniviers. Pendant les 25 années suivantes, elle va organiser des voyages culturels notamment au Népal qui vient d’ouvrir se frontières.

Jusqu’à la fin de sa vie, elle écrit, réunit ses photographies, témoignages d’un monde disparu et fascinant, et se préoccupe des enjeux écologiques pour une planète qu’elle a tant aimée. Elle s’éteint à 94 ans.

Un tout petit film qui illustre bien mon propos.

Et si cette femme extraordinaire vous intéresse, voici le lien vers le documentaire de la RTS, que j’ai découvert sur TV5 (45 minutes environ) et il en existe bien d’autres, parcourez Youtube ! Cette femme est décidément une icône et je ne la connaissais pas…

https://rts.ch/play/tv/redirect/detail/3467035

J’ai commandé « Oasis interdites », le récit de sa découverte d’une région du monde que j’ai moi-même visitée (le Cachemire et l’Himalaya indien à la frontière sino-pakistanaise) , je me réjouis de cette lecture. Je vous tiendrai au courant !