Au fil des mots (124) : « génie »

Question de tons

MURAKAMI : Quelle est la principale différence entre, par exemple, la lecture d’une partition de Strauss et la lecture d’une partition de Mahler ?

OZAWA : Au risque de simplifier les choses outrageusement, je serais tenté de dire que, si vous avez à l’esprit la ligne de développement de la musique germanique qui part de Bach pour aboutir, via Beethoven, à Wagner, Bruckner et Brahms, vous pouvez concevoir Strauss comme son prolongement. Bien sûr, il y a ajouté de nombreux éléments ; il n’en demeure pas moins qu’il s’inscrit dans cette tradition. Or ce n’est pas le cas de Mahler qui requiert un tout autre point de vue. On touche là à son apport le plus important à l’histoire de la musique. Aucun des compositeurs de son époque, même Schoenberg et Berg, n’a fait la même chose que lui.

MURAKAMI : Comme vous l’avez dit, Mahler ouvrait d’autres perspectives que le dodécaphonisme.

OZAWA : Il utilisait le même matériau que Beethoven ou Bruckner, mais il s’en servait pour construire une musique d’un genre tout à fait différent.

MURAKAMI : Et il menait sa barque en conservant la tonalité ?

OZAWA : C’est exact. Pourtant, il lorgnait du côté de la musique atonale. C’est une évidence.

MURAKAMI : Iriez-vous jusqu’à affirmer que, à force de repousser les potentialités de la tonalité aussi loin que possible, il a fini par se méprendre sur sa signification d’ensemble?

OZAWA : Oui. Il a introduit une sorte de construction à plusieurs niveaux.

MURAKAMI : Quand il change plusieurs fois de ton à l’intérieur d’un même mouvement?

OZAWA : C’est exact. Il introduit des changements tout le temps. Et il lui arrive aussi d’utiliser deux tons simultanément.

MURAKAMI : Il ne se débarrasse pas de la tonalité, il la sape de l’intérieur, il la bouleverse de fond en comble. Et c’est en cela qu’il allait vers une musique atonale. Mais est-ce qu’il s’efforçait d’atteindre autre chose que l’atonalité du dodécaphonisme ?

OZAWA : Oui, il me semble. Il serait peut-être plus juste, le concernant, de parler de polytonalité que d’atonalité. La polytonalité, c’est l’étape qui précède immédiatement l’atonalité – elle correspond à l’utilisation simultanée de plusieurs tons, ou à des changements incessants de ton au fur et à mesure que le flux musical s’écoule. Et tout état de cause, l’atonalité que recherchait Mahler résultait d’autre chose que de la gamme chromatique à douze notes élaborée par Schoenberg et Berg. Par la suite, un compositeur comme Charles Ives a beaucoup approfondi la polytonalité.

MURAKAMI : Pensez-vous que Mahler se considérait comme un musicien d’avant-garde ?

OZAWA : Non, je ne crois pas.

MURAKAMI : En revanche, Schoenberg et Berg en étaient pleinement conscients.

OZAWA : Oh oui, tout à fait. Ils avaient leur « méthode », alors que Mahler n’en avait aucune.

MURAKAMI : Son flirt avec le chaos ne relevait donc pas d’une méthodologie, mais d’une démarche naturelle et instinctive. C’est bien cela que vous voulez dire ?

OZAWA : Oui. Et n’est-ce pas précisément en cela que réside son génie ? (…)

MURAKAMI : Mais Mahler n’a pas vraiment eu de successeur. Les plus grands auteurs de symphonies venus après lui n’étaient pas allemands mais russes, comme Chostakovitch et Prokofiev. Et les symphonies de Chostakovitch ne rappellent que très vaguement celles de Mahler.

OZAWA : Oui, je suis d’accord avec vous. La musique de Chostakovitch est très cohérente. On n’y sent pas le même genre de folie que chez Mahler.

MURAKAMI : Si Chostakovitch n’a pas laissé affleurer une forme de folie, c’est peut-être pour des raisons politiques. Quant à la musique de Mahler, elle a quelque chose de profondément anormal. Si je devais lui coller une étiquette, je la qualifierais de schizophrénique.

OZAWA : Oui, c’est vrai. L’art d’Egon Schiele est comme ça aussi. Quand j’ai découvert ses peintures, j’ai vraiment pu me rendre compte que Mahler et lui vivaient au même endroit à la même époque. Mon long séjour à Vienne m’a permis de devenir très sensible à cette atmosphère, j’y ai vécu une expérience très intéressante.

Haruki MURAKAMI, Seiji OZAWA, De la musique – Conversations

Au fil des mots (123) : « brûlure »

Ai-je vraiment compté ?

Je songe que je les ai attendus, ces mots, je les ai tellement attendus, quand j’avais vingt ans. Combien de fois j’ai voulu qu’il les prononce, qu’il les articule, qu’il se décide à les articuler, que ce soit assumé, affirmé, résolu, et ça n’est jamais arrivé. Combien de fois j’ai souhaité qu’ils lui échappent au moins, dans la nuit des draps froissés, dans l’urgence des corps enlacés, des bouches embrassées, que ça sorte malgré lui, indépendamment de lui, même s’il devait les regretter juste après, et ça n’est jamais arrivé. Combien de fois j’aurais admis qu’il les murmure, même du bout des lèvres, même au téléphone, même en s’empressant de passer à autre chose, simplement pour me rassurer, pour que j’aie quelque chose à quoi me raccrocher, pour que je sois moins seul, et ça n’est jamais arrivé.

Et voilà que dix-huit ans plus tard, alors que la vie nous a roulé dessus et conduits ailleurs, il les dit, ces mots fabuleux, ces mots sensationnels, ces mots tout simples. Ils devraient avoir le goût de la victoire, mais ce serait une victoire posthume. Celui de la revanche mais le combat a été définitivement perdu. En réalité, ils ont la texture d’un baume, ils apaisent la brûlure. Vous savez, on s’est exposé au soleil, on a aimé cette chaleur, cette belle lumière sur soi, et le soir venu, les rougeurs sont apparues, la douleur a surgi, on a senti sa peau endolorie, on s’est demandé comment c’était possible, on était tellement bien, on n’a pas vu le mal frapper, ou plutôt on n’a pas compris que la lumière était un leurre, que ses rais étaient des flèches, et là, maintenant on voudrait que ça se calme, ce feu, cette corrosion mais ça ne se calme pas, et il est trop tard pour dénicher un cataplasme, un élixir, on est condamné à la douleur. Il aura mis du temps à venir, cet élixir. Dix-huit années.

Je devrais néanmoins m’en satisfaire, éprouver une sorte de reconnaissance, exprimer une gratitude, au moins sourire, de ces sourires un peu las, mais le souvenir de la douleur est plus fort, il l’emporte sur la douceur du baume tardif…

  • Tu ne me l’as jamais dit ; pas une fois.
  • Tu ne me l’as jamais demandé.

Philippe BESSON, Dîner à Montréal

Au fil des mots (122): « paquebot »

Port de l’Orient

On embarqua nos passagères sur l’un de ces navires qui, en plus des couleurs françaises, battaient fièrement pavillon blanc. Planté en son centre comme un disque sanglant, un globe rouge, flottant au gré des vents, aurait donné à ce pavillon une je-ne-sais-quoi de japonisant s’il n’avait porté aussi finement imprimé, le monogramme d’une illustre compagnie : la Transatlantique. Qu’il était beau, le temps des grands paquebots ! Des cartes postales, éditées par la compagnie et en vente dans tous les ports, avec juste un mot à ajouter : « Je pars à bord du… » et la formule « Je vous envoie le bonjour » n’attendant qu’une signature, conféraient aux personnes voyageant à bord d’un « Transat » une sorte de noblesse. N’importe quel sot pouvait mesurer les mérites d’un tel choix. C’est que le pavillon au monogramme magique était, sur toutes les mers, symbole de puissance, de progrès, de vitesse.

Allant ou venant d’Alger, de Philippeville, de Bône, d’Oran ou de Tunis et cela à jours fixes et à intervalles réguliers, les paquebots de la Transat récemment construits ou vieux rouleurs des mers, débaptisés à chaque changement de régime, entraient et sortaient si souvent des bassins de la Joliette que les pêcheurs à la ligne et les badauds sur les quais ne se souciaient plus de connaître leurs noms. Du Transbordeur à la Tourette et jusque sur les hauteurs où veillait la Vierge aux yeux d’or obstinément fixés sur l’horizon, on les reconnaissait « les Transat », à leur cheminée rouge à bande noire, à leur coque noire à bande rouge, à leurs mâts, à leurs haubans tendus comme des cordes de guitares et qui brillaient sur le bleu du ciel, on les reconnaissait à leurs manches à air, semblables à de gros champignons incongrus, poussés comme par erreur sur le pont supérieur, on reconnaissait les Transat si vite, si facilement et de si loin, qu’on ne cherchait même plus à vérifier de quel navire il s’agissait. À quoi bon? On se disait : « Tiens ! Voilà le courrier d’Algérie ! » comme on aurait noté l’heure, sans ajouter un mot de plus.

Mais il n’est pas indifférent de préciser que le premier voyage d’Isabelle vers l’Afrique du Nord se fit à bord d’un navire qui avait manqué de peu de s’appeler Maréchal Bugeaud. Au lieu de quoi à l’instant d’être lancé il fut nommé Duc de Bragance en hommage à une dynastie au plus haut point curieuse de l’univers et à un peuple, ces Portugais de l’au-delà des mers devenus au fil des siècles les colonisateurs les plus métissés de la chrétienté.

Supposons qu’il y ait eu là comme un présage.

Edmonde CHARLES-ROUX, Un désir d’Orient (La jeunesse d’Isabelle Eberhardt 1877-1899)

Au fil des mots (121) : « secrétaire »

Portraits politiques

Philippe IV, peu intéressé jusque-là par la peinture, ignorait même, à son arrivée, que l’envoyé de sa nièce était l’auteur de l’immense tableau suspendu dans son grand cabinet, le portrait équestre du duc de Lerma, unanimement loué par les visiteurs. Quand Olivares lui suggéra de demander à Rubens de le peindre sur son cheval brun, en habit de grand apparat, sur une toile encore plus grande, il convint que la peinture était un art royal et que son portrait ferait bonne figure en face de celui du duc.

  • Vous êtes, monsieur Rubens, dit-il au Flamand, un grand peintre qui a fait par hasard de la diplomatie. Celle-ci vous fuit, reprenez vos pinceaux. Je vais faire demander au jeune Vélasquez, un bon artiste attaché à ma maison, qu’il vous fasse installer un atelier dans votre appartement.

Quinze jours plus tard, Rubens écrivait à son ami Peiresc : « Je me plais ici à peindre, comme je le fais partout. Sa Majesté semble maintenant prendre beaucoup de plaisir à la peinture. Comme j’ai un atelier dans le palais, il vient me voir presque tous les jours, garde la pose à ma convenance et parle avec moi très librement. Cela est surprenant quand on connaît la rigueur de l’étiquette espagnole.(…) Sa Majesté possède aussi de moi L’Adoration des Mages, l’un de mes premiers tableaux, que je vais reprendre vingt ans après et agrandir. (…) La collection du roi comprend encore Achille reconnu parmi les filles de Lycomède. Je n’ai pas avoué au souverain qu’il est de la main de Van Dyck lorsqu’il était mon élève et que ma participation se borne à d’infimes retouches. À propos d’élève, j’en ai un très doué à l’Alcazar. Il n’est pas encore peintre officiel de la cour mais ne tardera pas à le devenir. Le portrait du roi qu’il a fait est excellent et aussi ses natures mortes et ses copies du Titien. Philippe IV le protège et il a raison, Vélasquez, c’est son nom, est déjà un remarquable artiste. Il m’a demandé de le conseiller, ce que je fais volontiers, car c’est le plus aimable des hommes. J’ai déjà réussi à ce qu’il donne plus de souplesse à sa touche et de vivacité à ses couleurs. Son rêve est naturellement de faire le voyage d’Italie. Il m’a embrassé le jour où je lui ai conté mon périple. Je conseillerai au roi de l’y envoyer. »

Malgré la différence d’âge – il avait quarante-neuf ans et Diego Vélasquez, vingt-huit -, les deux hommes vécurent en belle amitié au cours des sept mois que le Flamand passa à Madrid.

Un jour de grand beau temps, Vélasquez dit à Rubens :

  • Maître, il me reste à vous montrer l’une des beautés de notre Castille. Avez-vous envie de passer deux journées à chval à travers des paysages sévères, désolés presque, mais admirables ? Oui? Alors je vous emmène demain à l’Escurial. (…)

Les peintres dormirent dans l’auberge du petit village de San Lorenzo del Escorial et, le lendemain matin, Vélasquez fit visiter au maître le couvent-forteresse édifié par Philippe II en exécution d’un voeu en l’honneur de Saint-Laurent. Rubens fit quelques croquis de la façade du palais royal, des deux campaniles, du tombeau de Charles Quint, puis les deux amis reprirent le chemin de Madrid. Rubens trouva le spectacle des montagnes de Castille encore plus impressionnant sous la lumière du retour. (…)

Le grand Flamand, dont les manières aimables et la peinture flamboyante enchantaient la cour de l’Alcazar, n’en avait pourtant pas fini, comme il le croyait, avec la politique. Si Philippe IV se délassait des soucis du pouvoir en posant près du chevalet du peintre, il ne réservait pas moins au diplomate une place importante dans ses projets. En avril 1625, il nomma Pierre-Paul Rubens secrétaire de Sa Majesté catholique en son conseil secret…

Jean DIWO, La chevauchée du Flamand

Au fil des mots (120): « jazz »

Accord acrobatique

En fin d’après-midi, elle va parfois, avec sa bande, danser à La Gargouille, un café désaffecté où le clarinettiste Claude Luter et ses musiciens improvisent, de cinq à sept, sur des rags et des blues de King Oliver, d’Armstrong ou de Jelly Roll Morton. (…)

Valentine aime beaucoup ce jazz et cette danse rapide, acrobatique rigoureuse dans ses figures qui semblent les plus improvisées. Avec Cyril qui est un remarquable danseur, elle a appris très vite à en suivre le rythme. Elle est docile aux injonctions de sa main qui l’éloigne et la ramène à lui, la fait virevolter, voltiger, qui la soulève et la fait retomber en souplesse à un point précis, d’où elle s’envole à nouveau. Ils ont, en dansant, un accord de gestes, une intuition de ce que l’autre veut ou va faire qui font d’eux un couple aérien et gracieux qu’on regarde.

L’ancien café, même débarrassé de ses tables et de ses chaises, est trop exigu pour contenir l’afflux de garçons et de filles qui se pressent autour de l’estrade où est installé l’orchestre. Ils sont fascinés par ce Claude Luter qui leur est là gratuitement accessible, le soir, pendant deux heures. Les portes vitrées sont grand’ouvertes et on danse jusque dans la rue, élargie à cet endroit et tranquille comme une petite place de village où les voitures ne s’aventurent guère.

Parfois, quand l’orchestre s’échauffe, fait un boeuf et qu’un couple de danseurs, excité par l’effervescence des musiciens, se distingue tout à coup des autres par l’accord parfait de ses évolutions, la foule s’en écarte, forme une clairière dont il est le centre et bat des mains alentour pour doubler la batterie et encourager le couple solitaire.

Geneviève DORMANN, Adieu, phénomène

Au fil des mots (119): « dinde »

Action de grâce culinaire

La dinde émergea du four, les sucs grésillant dans l’enveloppe de métal.

  • Approchez, dit Antonia à Isabelle. Penchez-vous dessus.

Elle ouvrit la papillote d’aluminium et Isabelle inhala, laissant la vapeur lui caresser le visage.

  • Noël, dit-elle. Ma grand-mère préparait toujours tout le repas avec des ingrédients qu’elle avait fait pousser elle-même. Sauf la dinde, pour ça elle s’adressait à la voisine. J’adorais sortir dans son jardin après le repas ; même l’hiver, on avait l’impression qu’il était vivant. Elle me disait toujours que le romarin pousse dans les jardins des femmes fortes. Chez elle, le romarin, on aurait dit un arbre.

Elles laissèrent la dinde achever sa cuisson hors du four et allèrent voir ce que faisaient les autres. Claire et Chloé bavardaient joyeusement, enveloppées dans l’odeur réconfortante du chocolat. Elles avaient sorti du four ce qui avait l’apparence d’un long ruban brillant et découpaient le gâteau en fines tranches qu’elles retournaient au fur et à mesure sur la plaque à biscuits, où comme par magie, elles se transformaient aussitôt en biscotti ovales traditionnels.

Non loin d’elles, Carl et Tom débattaient au-dessus de la marmite de polenta qui bouillonnait en projetant de petites billes de maïs liquide et brûlant.

  • C’est trop chaud ! dit Carl
  • Baissons le feu, alors. Et je crois que là on devrait ajouter le gorgonzola, suggéra Tom en attrapant des miettes de fromage crémeux, veiné de bleu comme du marbre.

Antonia jeta un coup d’oeil par-dessus leurs épaules. La polenta était un chaudron de soleil, de l’or vif contre le noir de la marmite. Carl la remuait avec une grande cuillère en bois percée d’un trou, tandis que Tom y égrenait des petits morceaux de fromage qui traçaient des queues de comètes blanches en font dans la masse jaune en mouvement. À côté d’eux, Lilian pressait un citron sur une montagne de haricots verts fumants, dans un saladier blanc.

  • Antonia, fit-elle, vous pouvez vous occuper des pignons?

Antonia saisit le long manche de la poêle qui était sur le feu et la secoua vivement pour retourner les pignons qui y doraient. Encore quelques mouvements du poignet et elle éparpilla les pignons bien rissolés sur les haricots verts. (…)

  • Sommes-nous prêts ? demanda Lilian, qui tenait la porte de la salle à manger.

Ils entrèrent un à un, telle une procession, en brandissant plats et saladiers.

  • Comment trouvez-vous nos invités ? demanda Lilian au groupe lorsque les premières exclamations moururent pour céder la place aux doux soupirs de plaisir.

Autour de la table, tous avaient adopté un rythme tranquille, mangeant à bouchées lentes et méditatives. Dans leurs assiettes s’étalaient les tranches de dinde, d’un rose très pâle, parcourues de spirales d’herbes et de rubans de pancetta. La polenta offrait une note de couleur vive et le croquant acidulé des haricots verts citronnés contrastait avec le goût et la texture douce et riche de la bouillie de maïs.

  • Ça ne peut pas s’appeler manger, ça, dit Ian. Il faut trouver un autre mot.

Il était convenu que personne ne se servirait soi-même de vin, aussi se relayaient-ils pour faire le tour de la table et remplir les verres, s’arrêtant pour échanger quelques mots avec l’un et l’autre. (…)

Ils auraient oublié les biscotti sans Chloé, qui en était tellement fière qu’elle traîna Lilian dans la cuisine pour préparer le café. Elles le servirent à table dans de minuscules tasses à expresso blanches, accompagnée de biscotti au chocolat ovales et craquants, un sur chaque soucoupe.

  • Eh bien, c’est un merveilleux Thanksgiving, déclara Carl, qui posa sa tasse vide et se renversa voluptueusement contre le dossier de sa chaise.

Erica BAUERMEISTER, L’École des saveurs

Au fil des mots (118): « érection »

Paris remodelé

Passé les guichets du Louvre, ce fut le choc. La pyramide était sortie de terre. Si ses panneaux de verre Saint-Gobain étaient encore loin d’être posés, la structure même était déjà là, et les échafaudages d’acier disposés en paliers la faisaient ressembler à celle de Saqqarah. Bernard en retira son chapeau. La modernité était là, devant lui, et cela par la volonté d’un homme, celui dont il avait défendu le nom. Le chantier titanesque du Grand Louvre avait permis la découverte de vestiges remontant au néolithique et depuis les premiers coups de pioche, c’était tout un Paris englouti qu’avaient retrouvé avec passion les archéologues. À qui devait-on tout cela ? À Mitterrand bien sûr, avec ses grands travaux : l’Opéra-Bastille, la pyramide du Louvre, l’Arche de la Défense qu’il vit presque achevée en se retournant. François Mitterrand savait marquer son temps, il savait s’inscrire dans l’Histoire, et dans le présent. Poser une pyramide en verre devant le Louvre, des colonnes à rayures dans le Palais-Royal, une arche au bout de la perspective de l’Arc de triomphe, relevait d’une volonté parfaitement anticonservatrice, iconoclaste. Limite punk.

Les palissades de l’immense chantier étaient recouvertes de graffitis surprenants, exécutés à plusieurs mains à la manière d’une longue fresque ésotérique. Bernard s’approcha d’un des motifs, qui tenait plus de la peinture que du graffiti : un hippopotame rose dans le corps duquel l’artiste avait peint d’autres hippopotames, plus petits et bleus ceux-là. Le gros hippopotame tirait une sorte de langue électrique qui s’achevait en spirale, plus loin une silhouette d’homme à tête d’oiseau tenait un revolver géant sur lequel se perchait un chat jaune aux yeux dilatés. Des oeuvres fortes, inattendues, et pleines de sève. Quelle créativité, quelle imagination ! se dit Bernard et la fresque se poursuivait tout autour de l’ancienne cour Napoléon. Une heure entière n’aurait pas suffi à suivre ce long et hermétique rébus des temps modernes. Il fit quelques pas à reculons pour contempler à nouveau l’immense squelette de la pyramide.

C’est une horreur, n’est-ce pas ? Bernard se retourna vers un homme en manteau de cachemire poil de chameau et barbiche grise. Comme si on avait besoin d’une pyramide devant le Louvre… dit-il avec dédain. – Mais si, on en a besoin, lui répliqua Bernard, contenant tant qu’il le pouvait sa colère. On a besoin d’une pyramide à cet endroit précis, on a besoin des colonnes de Buren. On a besoin de tout ça, vous et les autres vous ne comprenez rien et le reste vous échappe ! -Oh ! si j’ai bien compris, fit l’autre dans un croassement, avec votre chapeau noir et votre écharpe, j’aurais dû m’en douter, vous êtes de l’autre bord, grand bien vous fasse. Et il tourna les talons…

Antoine LAURAIN, Le Chapeau de Mitterrand

Au fil des mots (117): « imbroglio »

Destins croisés

Au même instant, une petite ombre sortait de l’hôtel mitoyen. Stendhal avait eu toutes les peines du monde à quitter le lit de Giulia, qui l’aimait comme une tigresse bien que, au moment d’expirer entre ses bras, elle lui jetât toujours à la figure qu’il était vieux et laid. Celle folle avait exigé le matin même qu’il bravât l’émeute pour venir lui donner des preuves tangibles de son amour, sous peine de rompre et de faire le plus épouvantable scandale. Comment ne pas obéir à un tel commandement ? D’abord, il avait attendu l’heure du rendez-vous avec impatience, puis l’éternelle crainte du fiasco s’était glissée entre son désir et son imagination. Chaque heure qui sonnait, le rapprochant du sacrifice, retentissait dans son diaphragme à lui donner une sorte de nausée. En montant l’escalier, les battements de coeur annonciateurs du plaisir se mêlaient aux palpitations d’angoisse. Ses jambes ne lui obéissaient plus, sans pouvoir mettre un pied devant l’autre, il s’arrêtait, cherchant appui sur la rampe. Si le Suisse de la loge n’avait pas tiré une nouvelle fois le cordon derrière lui, peut-être aurait-il pris ses jambes à son cou pour détaler. Seule la peur de croiser un importun lui avait permis d’atteindre le palier. Une porte entrebâillée l’attendait, il avait trouvé l’antichambre vide et obscure, suivi à tâtons un chemin qu’il connaissait bien jusqu’à la fente de lumière qui s’était ouverte lentement devant lui. Maintenant qu’il marchait sous un croissant de lune aussi bien dessiné qu’à l’Opéra de Milan, Stendhal, heureux et libéré, respirait à pleins poumons. Certes, il n’avait pas manié, à proprement parler, le gourdin d’Hercule, mais, contrairement à ce pauvre Marmont, il n’avait pas eu, pour cette fois, à affronter la débandade. Il en dansait de joie et réveilla le factionnaire de la barricade qui grommela. Stendhal lui présenta galamment ses excuses. (…)

Ce fut le moment où l’on vit arriver dans la grande cour du palais du Luxembourg le vicomte de Chateaubriand, porté en triomphe par une foule d’étudiants débraillés qui criaient à tue-tête: « Vive le défenseur de la liberté de la presse ! » L’auteur du Génie du christianisme, n’eut conscience du parfait ridicule de cette scène qui l’avait vu ainsi promené comme une bête de foire depuis la colonnade du Louvre jusqu’aux galeries du Palais-Royal, puis du Palais-Royal à celui du Luxembourg, qu’une fois qu’il eut ajusté son habit, donné un coup de peigne à ses cheveux et reprit place au milieu de ses pairs. Inquiet de la risée que cette farandole ne manquerait pas de déclencher dans les salons parisiens, il s’empressa d’écrire depuis son pupitre une lettre à la comtesse de Boigne dont la conversation toujours sucrée pouvait se révéler plus méchante que la morsure de l’aspic. (…)

Alexandre Dumas, que cette révolution égayait tant qu’il en négligeait sa belle maîtresse depuis trois jours, dormait du sommeil du juste lorsqu’il fut réveillé par le rappel que l’on battait frénétiquement dans la rue et la visite matinale de son ami Delanoue venu le chercher pour marcher sur Rambouillet. La partie de campagne promettait d’être magnifique, et on ne pouvait rater ça pour rien au monde. Levé, rasé et habillé en un tournemain, le jeune dandy à la crinière de lion était déjà à la recherche d’un fiacre place de l’Odéon pour courir sus au roi de France dans le plus bel appareil. Là, il fut reconnu par les machinistes du théâtre dont il était devenu l’idole depuis le succès et les énormes pourboires de sa dernière pièce. Ces ouvriers du rêve, armés de hallebardes en fer-blanc tirées du magasin des accessoires, l’acclamèrent puis l’entourèrent pour en faire leur capitaine et lui demander de les conduire à la victoire. Le souffleur de l’Odéon arrêta une voiture dans laquelle tout le monde prendrait place, mais il n’était pas raisonnable de partir chasser les Bourbons le ventre vide et le gosier sec. Dumas fit porter huit bouteilles de vin à sa petite armée qui se restaurait avant d’aller lui-même déjeuner chez Risbeck, le meilleur traiteur de la place de l’Odéon, où la chère était exquise. Son appétit d’ogre offrait ainsi un répit à la monarchie chancelante. (…)

Alfred de Vigny écrivait à sa table de travail où il taquinait une muse fuyante quand un grand remue-ménage dans son escalier puis des coups tambourinés à sa porte l’obligèrent à quitter son fauteuil. Le poète, qui n’avait pas aimé entendre les balles de l’émeute briser ses vitres et siffler aux oreilles de sa femme, chargea lentement ses pistolets avant d’aller ouvrir. Il reconnut aussitôt son propriétaire, un ancien avoué que la vue des pistolets aux chiens relevés et canons brillants de graisse fit reculer d’un pas. Derrière lui se pressaient quelques bons pères de famille mal ficelés dans leurs uniformes de la garde nationale. Ces rentiers retirés, ces commerçants prospères, ces bourgeois satisfaits venaient le supplier de bien vouloir se mettre à la tête de leur compagnie et de pousser l’abnégation jusqu’à les entraîner au maniement des armes pour défendre leurs boutiques. Ne sachant trop quel titre de noblesse il fallait donner à cet ancien officier du roi qui, perpétuellement juché sur les échauguettes de son orgueil aristocratique, les toisait plus qu’il ne les regardait chaque fois qu’il les croisait, le propriétaire traitait alternativement le poète de comte et de marquis (…). La peur se lisait dans les yeux de ces bourgeois épuisés par une semaine de révolution. (…) Le poète, qui attendait en vain depuis quatre jours l’appel des princes, prit en pitié les malheureux habitants du bas de la rue de Miromesnil et pensa que, à défaut de sauver la monarchie légitime, il lui revenait de rétablir l’ordre.

Camille PASCAL, L’été des quatre rois

Au fil des mots (116) : « radio »

Nées sous X

Curieusement, Marie, optimiste sur l’issue du conflit, est immédiatement persuadée que la guerre sera longue, meurtrière, et que les armements modernes provoqueront de dangereuses blessures.

Elle trouve rapidement son terrain d’action.

Quelques hôpitaux parisiens mis à part, les rayons de Röntgen, les rayons X sont encore peu et mal utilisés. Les services sanitaires de l’Armée n’ont prévu aucune installation et possèdent, en tout et pour tout, une voiture radiologique. (…) Le 12 août, Marie, usant de son nom, de son autorité, de ses relations, a déjà arraché aux fonctionnaires débordés du ministère de la Guerre, un ordre de mission.

Son plan : constituer une flotte de voitures munies des appareils et du personnel nécessaires pour que partout où, dans les zones des combats, on ramasse les blessés, les examens radiologiques aient lieu immédiatement.

Il ne reste plus qu’à trouver voitures, appareils, manipulateurs. Toutes les automobiles de plus de 16CV ont été réquisitionnées. (…) De Bretagne, Irène supplie sa mère de lui permettre de rentrer. (…) Pour sa part, Marie a entrepris la tournée des femmes fortunées qu’elle connaît. Patriotes ? C’est le moment de le prouver. Comment ? En lui donnant leur automobile : « Je vous la rendrai après la guerre », dit-elle avec assurance. Plusieurs de ces dames obtempèrent, au pire elles se font rançonner.

Marie a déjà réuni quelques voitures lorsqu’un avion allemand lâche trois bombes sur la capitale et une banderole : « L’armée allemande est aux portes de Paris. Vous n’avez plus qu’à vous rendre. » Le 2 septembre, le président de la République et le gouvernement partent pour Bordeaux. Tout ce qui peut s’y précipiter à leur suite s’y précipite. Alors, Marie à son tour, s’engouffre dans un train bondé qui avance au pas. Ils emportent leur or, leurs bijoux, leur argenterie. Marie est munie, elle aussi, d’un sac qu’elle peut à peine soulever, lourd comme du plomb. D’ailleurs c’est du plomb. Vingt kilos de plomb entourant un gramme de radium, le seul qui existe en France. Le radium de Marie. (…) Sur le quai de la gare de Bordeaux, plantée en pleine nuit devant le sac qu’elle ne peut plus porter, elle se réjouit pour la première fois de sa vie, que quelqu’un s’écrie : « Mais c’est Mme Curie! », saisisse son sac et lui déniche dans la ville surpeuplée une chambre chez l’habitant. Le lendemain, elle loue un coffre dans une banque pour abriter son trésor, repart sur-le-champ. Dans un convoi de troupes, cette fois, qui remonte vers Paris et où cette dame distinguée en manteau d’alpaga mord de bon coeur dans le sandwich qu’un soldat lui a proposé de partager.

Enfin, Irène rejoint Paris où Marie la met aussitôt au travail. Après les propriétaires de voitures, elle a frappé à la porte des carrossiers pour qu’ils transforment les châssis des véhicules en fourgons. Chez les constructeurs d’appareils à rayons X et de dynamos, pour qu’ils fournissent du matériel.

Lorsque, le 1er novembre 1914, la première voiture radiologique, peinte en gris réglementaire, croix rouge au flanc, prend la route du front, il y a déjà eu, du côté français seulement, 310 000 morts et 300 000 blessés, qui sont allés au feu en pantalon garance. Dans la voiture se trouvent Marie et Irène, un médecin, un assistant et un chauffeur militaires. Le système que Marie a conçu est rudimentaire, mais efficace : chaque voiture emporte une dynamo, un appareil à rayons X portatif, le matériel photographique adéquat, un câble, des rideaux, quelques écrans et des gants de protection. L’appareil est installé dans une salle dont on obture hermétiquement les fenêtres avec les rideaux. Le câble le relie à la dynamo restée dans la voiture, que le chauffeur actionne.

Jusque là, il s’agit de technique. mais ce sont des hommes qu’il faut radiographier et des hommes qui souffrent, portant parfois d’affreuses blessures.

« Pour haïr l’idée même de la guerre, il devrait suffire de voir une fois ce que j’ai vu si souvent toutes ces années, écrira plus tard Marie. Des hommes et des garçons apportés jusqu’à l’ambulance à l’intérieur des lignes, dans un mélange de boue et de sang… » Pour une jeune personne de dix-sept ans qui a vécu jusque là protégée, le choc est rude. Irène l’accuse, mais se tient. Curie oblige. Et que ne ferait-elle pas pour répondre à l’attente de sa mère? (…) Le 1er novembre 1914, c’est Irène qui doit apprendre et elle s’y applique. Le carnet de bord de la voiture dénommée voiture E indique que, ce jour-là, la petite équipe a procédé à trente examens.

Pour entraîner son monde, Marie a commencé par des cas simples. Le premier blessé qu’avec Irène elle installe devant son appareil a reçu une balle dans l’avant-bras. Marie règle l’appareil, relève un calque de l’image projetée sur l’écran tandis que le médecin dicte ses observations, prend un cliché qu’un assistant développe immédiatement.

Les blessures à la tête sont nombreuses. Proposé en 1911 par le ministère de la Guerre, le casque a été repoussé par la Chambre, parce que « ça ferait allemand ». Il faudra attendre juin 1915 pour que la décision soit prise d’en équiper les combattants.

Au début de guerre, les chirurgiens ont encore peu d’expérience de la radiologie. Certains, surtout parmi les moins jeunes, n’ont aucune confiance en ce moyen d’investigation. Toute l’autorité de « Madame Curie » sera nécessaire. Ensuite, ils opéreront fréquemment sans même que les clichés soient pris, en se guidant sur l’écran radiologique.

Partout où Marie passe, derrière les lignes, dans sa Renault grise, elle examine la possibilité d’installer un poste fixe de radiologie et, le cas échéant, revient elle-même avec le matériel nécessaire. Le 1er janvier 1915, elle écrit à Langevin, sergent dans un bataillon d’ouvriers de l’armée : « J’ai reçu une lettre m’informant que la voiture radiologique fonctionnant dans la région de Saint-Pol a subi une avarie. Autant dire que tout le Nord est dépourvu de services radiologiques! » Le mois suivant, il y en a un. Puis deux. Puis trois. L’organisation, l’administration des personnes et des choses est l’un des talents de Marie. Elle sait faire elle-même, mais elle sait aussi faire faire.

Les vingt voitures, que l’on baptisera « les petites Curie », et les deux cents postes fixes qu’elle réussira à installer procéderont pour la seule période de 1917/1918 à un million cent mille radiographies.

Françoise GIROUD, Une femme honorable

Au fil des mots (115): « luthier »

Amitié philosophique

J’ai fui. J’ai pris prétexte de l’invite ancienne, et plusieurs fois répétée que Deconet m’avait faite d’aller lui rendre visite à Venise ; de tenter d’y percer le secret de son vernis rouge profond. Avant, il me fallait voir Voltaire, la seule personne, me semblait-il, à laquelle je pouvais avouer sans contrainte l’étendue de mon malheur et de mes remords. Le père et le confesseur laïque dont j’avais besoin. Je pris une petite voiture, deux chevaux, et partis pour Ferney. Nous étions le 13 février 1778.

Depuis mon retour de Russie je n’avais pas revu mon philosophe. J’avais été bien marri qu’après Pierre Ier et Élisabeth, il idolâtrât Catherine II, et le lui avais écrit. Il me répondit dans cet esprit : « Je suis son chevalier envers et contre tous. Je sais bien qu’on lui reproche quelques bagatelles au sujet de son mari, mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas. » (…) Ce qu’il me disait de la gestion de son petit royaume où il avait installé une magnanerie pour avoir de la soie, une tannerie, une tuilerie, des ateliers d’horlogerie, y accueillant des ouvriers genevois en lutte contre des maîtres tortionnaires, me remplissait d’admiration. Oui, j’admirais que ce vieillard souffreteux pût à la fois écrire des pièces de théâtre, des pamphlets, correspondre avec cent personnes, lutter contre l’injustice, monter des « manufactures », vendre ses produits jusqu’en Chine, gérer au mieux ses affaires et celles de ses amis, tenir table ouverte à Ferney et y labourer son champ…(…)

Huit jours plus tard, vers midi, j’arrivai dans un village de quatre-vingts maisons bien bâties au pied de la chaîne du Jura, dans un vallon couvert de neige dont les haies semblaient, sous le soleil, prises dans des guipures de cristal. Je suivis une allée de tilleuls qui me mena au château dont la façade s’orne de colonnes doriques. Il comporte un seul étage sur perron couronné de mansardes. Un serviteur me fit entrer dans la salle à manger de belle taille chauffée par un énorme poêle en faïence. Une vieille servante, qui allait porter une chaufferette au maître du logis, me laissa entendre que, malade, il ne pourrait me recevoir. Connaissant la chanson, j’insistai. Elle revint peu de temps après : bien que mourant, Voltaire me faisait la faveur de m’admettre dans sa chambre. La pièce était sombre ; je ne vis d’abord dans l’alcôve qu’un lit gonflé d’édredons. Comme je m’en approchais, une voix en sortit : « Vous voilà, mon cher coquin, pour assister à mes heures dernières… »

Tandis qu’il me contait ses maux de ventre, les douleurs qui lui rongeaient les os, la faiblesse de ses jambes, mes yeux s’étant habitués à l’obscurité, j’observai, à demi dissimulé par un épais bonnet de laine, la maigreur de son visage qu’éclairaient des yeux encore vifs. Au-dessus du lit : une gravure représentait la famille Calas faisant ses adieux au père avant son supplice, et un portrait de Mme du Châtelet. (…)

Je m’entendis lui crier : « J’étais venu vers vous car ma femme est morte ! » Il sauta de son lit en chemise, tomba à genoux près de ma chaise, me prit dans ses bras : « Mon pauvre enfant, dit-il, mon pauvre enfant! » (…) Le plus gros de m’émotion passé, je l’aidai à se relever, à enfiler sa robe de chambre, ses bas, sonnai la servante qui nous apporta du bouillon et du café pour lui, un poulet rôti et du vin pour moi : repas que nous prîmes en tête à tête, lui assis dans son lit, moi le plateau sur les genoux. Je parlais, je parlais… (..)

Vers huit heures, il se leva pour sa toilette, changer de robe de chambre et de bonnet, souper au salon. Tout ragaillardi, il me présenta à sa nièce, Mme Denis, une grosse femme qui m’accueillit avec sécheresse. « Monsieur, dit-elle, vous nous arrivez dans un bien mauvais moment. Nous faisons nos malles. » Et c’était vrai : le « mourant » ne tenait plus en place à Ferney. Il lui fallait gagner Paris pour y faire jouer sa dernière pièce, Irène. Louis XV, malgré l’entremise de la Pompadour, n’avait pu souffrir la présence du poète en sa ville, mais celui-ci comptait sur la bonhomie de Louis XVI et l’amitié de Turgot pour rentrer en grâce. N’espérait-il pas aussi, vieux séducteur, charmer Marie-Antoinette en célébrant sa beauté d’églantine et la finesse de son esprit? (…)

Je restai trois jours près de mon vieil ami ressuscité. Il me fit visiter son domaine : ses terres, ses « manufactures » et… son église, car il en avait fait construire une à l’entrée de son château. Comme je m’en étonnais, il m’expliqua qu’elle était unique car élevée à la gloire de Dieu et non à celle d’un saint…

Jeanne CRESSANGES, Le luthier de Mirecourt