Montagnes de beautés (1)

La montagne est belle en soi, sans doute est-ce pour cela qu’on n’y trouve pas beaucoup de monuments artistiques remarquables. Des forteresses dues à Vauban, des abbayes et monastères au creux des vallées et c’est à peu près tout. Oui, difficile de concurrencer la majesté du Mont Blanc…

Et pourtant ! Grâce à Jean-Christophe Rufin que a emmené Nathalie Schraen Guirma et son van « Sur la route mythique du Mont Blanc », une merveille artistique s’est offerte à nous.

Elle se trouve au centre d’un triangle imaginaire : Saint-Gervais et son célèbre tramway du Mont Blanc qui amène les alpinistes au pied de la voie normale par l’aiguille du Goûter, Flaine et son désert de Platé, le plus grand lapiaz de France zébré de failles, crevasses et d’incroyables fossiles compressés dans ces roches dolomitiques et Passy avec son lac vert, joyau aux algues bleues et vertes.

La commune de Passy par son air pur devient dans les années 20/30 une station climatique spécialisée dans le traitement de la tuberculose. Sur le plateau d’Assy, les collines se peuplent de sanatoriums parfois au look du Potala de Lhassa. En 1970, une coulée de boue fait malheureusement de nombreuses victimes parmi des enfants venus en centre aéré. Aujourd’hui, tous ces bâtiments se sont reconvertis en centres de cure ultra-modernes.

Ce passé de station sanatoriale explique la présence de notre joyau.

Il y fallait à l’époque un lieu de culte.

Le chanoine Jean Devémy, aumonier du sanatorium de Sancellemoz, est chargé de la chose.

Ce sera l’église Notre-Dame de Toute Grâce.

Il confie l’architecture à Maurice Novarina qui s’inspire des chalets savoyards : piliers massifs, pierre du pays, bois d’épicéa, clocher de 28m qui élève le regard vers les sommets. Jusque là, rien de bien original.

Pour la décoration, il demande conseil à son ami Marie Alain Couturier.

Père dominicain, Marie Alain Couturier a une devise : « tout artiste vrai est un inspiré ». Les deux religieux vont donc inviter les plus grands artistes modernes quelles que soient leurs convictions religieuses ou leurs idées politiques. Un joyau va naître!

C’est ce qu’on va appeler « la leçon d’Assy ». Et quelle leçon… artistique et humaniste. Des dizaines d’artistes vont y prendre part. Voici les oeuvres de quelques-un(e)s.

Fernand Léger conçoit pour la façade une mosaïque de 152m2 autour d’un médaillon avec le visage de la Vierge.

Entrons pour d’autres découvertes étonnantes…

Le choeur est revêtu d’une tapisserie de Jean Lurçat. Le Christ en croix est de Germaine Richier.

Sur la gauche, une lumière jaune… une céramique d’Henri Matisse. La porte du tabernacle, un poisson de Georges Braque

Chagall est là également. Une céramique du baptistère et deux vitraux…

La cuve baptismale est de Carlo Sergio Signori en marbre de Carrare.

Les vitraux des murs et des baies latérales : « L’Archange Saint-Raphaël » Marie-Alain Couturier, « Saint-François d’Assise » Paul Berçot, « Saint-Pierre aux liens » Paul Borny, « Saint-Louis » Maurice Brianchon. Dans la crypte, ceux de Marguerite Huré. Et bien d’autres, le vitrail moderne dans tous ses états!

Mille autres chefs-d’oeuvre à découvrir dans cette église, nés « d’une idée juste » : garder vivant l’art chrétien. Et pour cela, on s’en donne les moyens : « L’art ne vit que de ses maîtres vivants et on prend la vie là où on la trouve et comme elle est »…

À vous d’en découvrir plus sur Internet si vous le désirez. Et pour ceux qui fréquentent la vallée de Chamonix, quittez une demi-journée godasses, crampons, piolet et autres cordes, vous ne le regretterez pas!

Prochaine étape, juste pour pour vos yeux : une autre merveille, c’est le cas de le dire…

Quadrilatère historique

Nous croyons tous tellement bien la connaître! À chaque visite bruxelloise, nous ne pouvons pas nous empêcher d’aller la saluer, la contempler, l’admirer : la Grand-Place.

Et pourtant, elle connut bien des vicissitudes, bien des meurtrissures jusqu’à ce que le bourgmestre Charles Buls (1837-1914) vienne enfin à son secours contre l’avis de beaucoup de ses contemporains.

Elle nous apparaît aujourd’hui comme un écrin doré chargé d’histoire et d’histoires teintées parfois d’ésotérisme. C’est ce que nous fit découvrir un guide passionné et passionnant sous l’angle de l’alchimie. Pendant deux heures, nous avons tourné sur cette place et scruté bien des maisons et des détails insoupçonnés !

Place du Grand-marché jusqu’en 1959 (elle s’appelle toujours en flamand « Groote Markt »), elle fut également le lieu des basses-oeuvres de l’Inquisition qui y installa son bûcher contre les Hérétiques et le lieu de la décapitation en 1568 des comtes d’Egmont et de Hornes sur ordre de Philippe II.

À seigneur tout honneur, nous démarrons de l’hôtel de ville, seul réel rescapé de la place moyenâgeuse. Si dès le XIIIème siècle, on fait mention de quelques maisons commerçantes entourant le marché, c’est au XVème que l’on décide de construire cet édifice en pierre de style gothique notamment sur l’impulsion des Bourguignons et de Charles le Téméraire. Édifié en deux étapes, ce qui explique que la flèche de 96 mètres ne soit pas au milieu : 12 arcades d’un côté, 7 de l’autre (beffroi compris). Serait-ce là un témoignage de l’alchimie humide et de l’alchimie sèche ? Le chiffre 7 est d’ailleurs très présent sur la Grand-place (dont 7 rues)… Sa cour intérieure est élégante, les colonnes et chapiteaux des arcades relatent de nombreuses scènes de vie dont des musiciens…

En cliquant sur les photos, vous pouvez les voir en plus grand !

En 1695, Louis XIV s’empare de la ville, la fait bombarder et raser. Les maisons entourant le marché étant toutes en bois, elles partent en cendres. Seul reste debout l’hôtel de ville en pierre dont la flèche servait de point de repère aux artilleurs… Les maisons moyenâgeuses font alors rapidement place à des constructions en pierre de style classique et baroque.

Depuis l’hôtel de ville, nous avons tourné dans le sens des aiguilles d’une montre et nous sommes arrêtés devant les maisons et bâtiments signalés par des points rouges sur ce plan.

Nous partons donc tout d’abord du coin de la rue de la Tête d’Or vers la rue du Beurre.

La maison du Renard (7) est surplombée par une statue de Saint-Nicolas, patron des merciers et décorée à son 2ème étage par quatre statues de femmes représentant les continents connus à l’époque dont une somptueuse négresse personnifiant l’Afrique.

La suivante, celle du Cornet (6), abrite aujourd’hui un magasin « Magritte ». C’était la maison de la corporation des bateliers. Son sommet rappelle la proue d’un navire de l’époque…

Après celles de la Louve (5), du Sac (4) et de la Brouette (3), voici celle du Roi d’Espagne (1,2). Érigée en 1696, elle fut entièrement reconstruite en 1901. On y voit Saint-Auber (le patron des Boulangers), le buste du roi d’Espagne Charles II entouré de ses deux principaux ennemis vaincus: les Arabes et les Amérindiens. Au sommet, la trompette de la Renommée. L’ensemble ne perd rien de son charme la nuit… (les photos de nuit ont été prises lors d’une visite en janvier 2019)

De la rue au Beurre à celle de la Colline, il y aura de part et d’autre de la Maison du Roi quelques arrêts devant la maison du Paon (35), celle du Pigeon (26-27 qui accueillit Victor Hugo), celle d’Anne (siège des pralines Godiva) et celle du Cerf « volant » ou cerf-volant (20), on comprend pourquoi! Référence à l’Oeuvre au Noir et évidemment à Marguerite Yourcenar et à son héros Zénon.

À l’origine une halle en bois où l’on vendait du pain (Broodhuis), la Maison du Roi est reconstruite en pierre à l’époque de Charles-Quint. Celle que nous voyons aujourd’hui date de 1873 en style néo-gothique, érigée selon les préceptes de Viollet-le-Duc.

Dernier angle de la place. On y trouve la Maison des Ducs de Brabant, en réalité 7 maisons de corporations en une seule façade… De la rue des Chapeliers à celle de Charles Buls, il y a notamment celle du Cygne (9) qui voit le congrès de fondation du Parti ouvrier belge en 1885. Karl Marx y écrit également le manifeste du parti communiste. Également celles de la Fortune et de l’Ermitage (15 et 14). La dernière sur l’arcade, l’Étoile, est démolie pour faire passer un tramway à cheval puis reconstruite en 1897. Elle donne accès à la statue d’Everad’t Serclaes qui apporterait la chance lorsqu’on lui caresse le bras !

Voilà terminé le tour de ce que nous considérons aujourd’hui comme un joyau, inscrit au patrimoine universel de l’Unesco depuis 1988. On en a plein les mirettes !

Pourtant, après les ruines fumantes sous Louis XIV et la reconstruction immédiate, la place subit les assauts des Révolutionnaires sans-culotte qui coupent ou cassent notamment toutes les têtes des statues. Les maisons sont ensuite badigeonnées et enduites selon la mode de l’époque, laissées parfois à l’abandon et sans dorure : c’est ce que montrent les premières photos de la fin du XIXème siècle.

C’est, comme dit plus haut, le bourgmestre Charles Buls qui décide à la toute fin du XIXème siècle, d’une grande campagne de rénovation de cet ensemble hétéroclite de constructions des XVème, XVIIème et XIXème siècles. En bon libéral (et franc-maçon), il en fait un témoignage laïc et politique contre l’Église.

N’ayant subi aucun dégât important pendant les deux conflits du XXème siècle, on lui refait un total look pour accéder à la prestigieuse liste de l’Unesco et depuis, elle fait l’objet de campagnes de rénovation très soignées et programmées.

Quelques photos du début du XXème siècle et puis la dernière datée de 1959, et on est abasourdi de l’état de la place : un vaste parking et des maisons bien sombres alors que Bruxelles venait d’accueillir l’Expo universelle de 1958…

Vive notre époque pour la mise en valeur de ce patrimoine inestimable de Bruxelles!

Baume de nature

J’adore les photos animalières et j’admire leurs auteurs à l’infinie patience et souvent au grand sens esthétique. Des amis sur Facebook m’ont notamment fait découvrir l’incroyable beauté et diversité des plumages des oiseaux.

Mais je déteste, que dis-je, je hais la plupart des documentaires animaliers même si les commentaires sont dits par des acteurs dont j’aime la voix. Leur anthropomorphisme au style souvent larmoyant et mélodramatique me hérisse. De quel droit prêtons-nous aux animaux certains de nos sentiments humains ? Comment pouvons-nous juger leurs comportements? Oui, ces commentaires, quelle main-mise souvent ridicule sur leur vie sauvage et libre, et leurs relations dans des biotopes parfaitement hiérarchisés par la nature !

Alors, pourquoi aller voir ce film? Certes, il fut récompensé à Cannes. Certes, cette fameuse panthère des neiges, j’en avais déjà entendu parler lors de notre expédition au Zanskar il y a plus de 30 ans ; notre camp de base à 5000 mètres se trouvant à l’altitude de son terrain de chasse, on nous avait prévenus de son éventuelle présence. Et puis ces fameux commentaires, ce seront les mots de Sylvain Tesson. Un écrivain que j’avais adoré dans ses Carnets de Sibérie, détesté pour avoir jonglé bêtement et cruellement avec sa vie et enfin dont j’avais salué le courage et la résilience à la lecture de Sur les chemins noirs. Un « stégophile » comme il aime se définir, un Arthur Rimbaud moderne, un Wanderer à la plume flamboyante, baroque, sauvage… On n’allait pas faire dans le gnan-gnan fade et redondant!

À l’image, Vincent Munier, le grand photographe animalier vosgien qui avait déjà fait quelques séjours au Tibet à la recherche de cette mythique panthère des neiges qui avait joué à cache-cache avec lui. C’est qu’elle a une propension au camouflage intégral, la coquine ! La voilà sur deux photos de Vincent : la première sur laquelle il visait simplement le faucon et plus tard, il s’est rendu compte qu’elle était en embuscade juste au-dessus de lui à gauche, ou encore sur la seconde en mode papier peint posée au plein milieu de l’herbe rase. N’hésitez pas à cliquer sur les images pour la débusquer!

On ajoutera Marie Amiguet, la réalisatrice. Elle explique dans plusieurs interviews que le travail de montage fut très long en raison de l’énorme matériel iconographique mais que tout ce qu’on découvre dans le film a été vu et vécu sans aucune retouche. Pourquoi a-t-elle adhéré à l’aventure? Elle voulait « voir la confrontation entre les deux bonshommes : celui des images et celui des mots ».

Vincent, selon ses propres dires, voulait lors de ce voyage se focaliser sur les yacks sauvages. C’est avec eux que le film commence et son seul moment « dur » avec un jeune attaqué et tué par les loups malgré le secours apporté par les adultes du troupeau. Vincent, ensuite, approche de plus en plus près ces vraies machines de guerre et nous en livre de superbes photos…

Le texte de Sylvain: « Vers midi, le soleil était à son rendement absolu : tête d’épingle dans le néant. (…) De notre position, à cinquante mètres sous les crêtes aplanies, on embrassait la vue sur les pentes de caillasses. Munier avait eu raison, les yacks débouchèrent subitement. Ils vinrent par le col qui fermait le vallon, à l’ouest. Leurs taches de jais saupoudraient les éboulis à cinq cents mètres de nous. Ils s’appuyaient sur la montagne comme pour l’empêcher de tomber. Il fallut progresser vers eux sans bruit, de bloc en bloc, à revers, contre le vent. Munier et moi dominions le troupeau à présent, à 4800 mètres. Soudain les yacks détalèrent, remontant d’un même élan vers la crête d’où ils avaient surgi. Avaient-ils repéré nos silhouettes bipèdes, emblèmes de la terreur du monde ? »

Vis-à-vis de Sylvain, le deal de Vincent était de lui faire découvrir les joies de l’affût et pour l’appâter, il lui parla de la mythique panthère des neiges. Un sacré but alors qu’elle se dérobait à chacune de ses approches !

Sylvain :  » Panthère », le nom tintait comme une parure. Rien ne garantissait d’en rencontrer une une. L’affût est un pari : on part vers les bêtes, on risque l’échec. Certaines personnes ne s’en formalisent pas et trouvent du plaisir dans l’attente. Pour cela, il faut posséder un esprit philosophique porté à l’espérance. Hélas, je n’étais pas de ce genre. Moi, je voulais voir la bête même si, par correction, je n’avouais pas mes impatiences à Munier ».

Les voilà donc partis vers les fameux affûts en haute altitude…

En parcourant des paysages incroyables qui m’en rappellent d’autres vus en vrai, sublimes, inoubliables…

Sylvain : » Les crêtes n’arrêtaient jamais le vent. Les rafales disposaient les nuages et régissaient des éclairages albuminés. C’était un décor pour Louis II de Bavière peint par un graveur chinois, amateur de fantômes. Chèvres bleues et renard d’or glissaient sur les pentes, traversaient les brumes, parachevant la composition. Toiles composées, il y a un million d’années, par des efforts de la tectonique, de la biologie et de la destruction. Le paysage devenait mon école d’art. Pour apprécier la beauté des formes, il faut une éducation de l’oeil. Les études de géographie m’avaient donné les clefs des vallées alluviales et des auges glaciaires. L’école du Louvre m’aurait initié aux nuances du baroque flamand et du maniérisme italien. Je ne trouvais pas que la production des hommes surclassent la perfection des reliefs, ni les vierges florentines la grâce des chèvres bleues. Pour moi, Munier tenait de l’artiste davantage du photographe. « 

Et la faune ! Sylvain découvre que là où on se sent seul on monde, on est épié par mille yeux. Grande misère de l’humain qui ne sent plus, ne renifle plus… pendant que le reste du monde le surveille et souvent l’évite.

Mais le Graal reste cette fameuse panthère…

Sylvain : « Munier m’avait montré les photographies de ses séjours précédents. La bête mariait la puissance et la grâce. Les reflets électrisaient son pelage, ses pattes s’élargissaient en soucoupes, la queue surdimensionnée servait de banlancier. Elle s’était adaptée pour peupler des endroits invivables et grimper les falaises. C’était l’esprit de la montagne descendu en visite sur la Terre (..) Ce fut une apparition religieuse. (…) Elle levait la tête, humait l’air. Elle portait l’héraldique du paysage tibétain. Son pelage, marqueté d’or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel et à la terre. Elle avait pris les névés, les ombres de la gorge et le cristal du ciel, l’automne des versants et la neige éternelle, les épines des pentes et les buissons d’armoise, le secret des orages et des nuées d’argent, l’or des steppes et le linceul des glaces, l’agonie des mouflons et le sang des chamois. Elle vivait sous la toison du monde…  »

Enfin, elle apparaît furtive et affamée auprès de sa proie, puis se noie dans la neige et disparaît au détour d’un rocher avec son nonchalant balancier. Elle était passée par le canyon et devant la caméra fixe…

Sylvain : « Si je n’avais pas croisé la panthère, aurais-je été cruellement déçu? Trois semaines dans l’ozone n’avaient pas suffi à tuer en moi l’Européen cartésien. Je préférais toujours la réalisation des rêves à la torpeur de l’espérance. En cas d’échec, les philosophies de l’orient cuites sur le plateau tibétain ou dans la fournaise gangétique m’auraient fourni une consolation par l’exercice du renoncement. Si la panthère n’était pas venue, je me serais félicité de son absence. C’était la méthode fataliste de Peter Matthiessen : voir dans leur propre dérobade la vanité des choses. Ainsi procède le renard de La Fontaine : il méprise les raisins quand il comprend leur inaccessibilité…« 

Pour terminer, un avant ou un arrière-goût de paradis irrésistible sur une musique sublime…

Au fil des mots (137): « entente »

Le hasard fait parfois bien les choses. Hier soir, comme tous les soirs avant de m’endormir, je lis un chapitre de mon livre de chevet du moment. Pour l’instant une passionnante biographie, et je parcours ces lignes qui entrent étonnamment en résonance en cette veille du 11 novembre… Tout y est passionnant mais j’ai bien dû me résoudre à faire des coupures. L’essentiel du propos, je l’espère, est sauvegardé.

Le mage français

Un second mage* entre en scène. Il sera pour Zweig le maître à penser des années futures et marquera sa vie de son sceau. Ce mage qui va éclairer sa route et lui montrer la voie est un Français, de quinze ans son aîné. À quarante-cinq ans passés, c’est presqu’un inconnu. Il s’appelle Romain Rolland. Il habite une mansarde à Montparnasse, vit pauvrement de sa plume et se nourrit surtout de musique et d’idées. Normalien, agrégé d’histoire, spécialiste de musique ancienne, auteur d’une thèse sur l’Histoire de l’Opéra en Europe avant Lulli et Scarlatti, wagnérien dans l’âme, ami d’André Suarès – mais qui connaît l’écrivain Suarès? – et de Charles Péguy, il a écrit plusieurs drames en vers, et quand Zweig le rencontre pour la première fois en 1911, une Vie de Beethoven, une Vie de Michel-Ange et une Vie de Tolstoï, preuves que sa culture ignore le nationalisme littéraire. Il est également romancier, auteur d’un Jean-Christophe, dont le feuilleton en dix volumes se déroule au fil des publications des Cahiers de la Quinzaine (la revue de Péguy), de l’Aube au Buisson Ardent.

Zweig découvre Rolland par hasard, en 1910, en Italie, alors qu’il feuillette un de ces Cahiers de la Quinzaine qui traîne sur une table d’un salon florentin. Saisi par le style de cet auteur inconnu et par l’ampleur des idées qu’il expose, il n’entend pas son hôtesse arriver – une amie russe qui était en retard – et n’a plus envie de parler de quoi que ce soit d’autre que de cet écrivain qui l’a séduit, en qui il a reconnu au premier coup d’oeil une « conscience ». Mais quelle est sa vie ? Peut-on le connaître, le rencontrer ? Ni Verhaeren, ni les amis français, poètes ou romanciers qui gravitent autour du maître, ne peuvent renseigner Zweig. Il lui écrit donc, après s’être renseigné à la Bibliothèque nationale et avoir lu tous ses livres parus(…) Il lui propose, s’il le veut bien, d’introduire son oeuvre, comme il l’a fait pour celle de Verhaeren, auprès du public allemand.

Romain Rolland ne pouvait qu’intéresser Zweig : d’abord parce qu’il est, dans tout ce qu’il écrit, ouvertement pan-européen. Cette position est trop rare pour que Zweig, qui croit en l’amitié et aux échanges entre nations, ne la salue pas.(…) Habité d’une vision généreuse qui se fonde sur l’amour, l’écrivain français rêve comme lui-même d’une fraternité entre les deux ennemis héréditaires, sur lesquels il veut bâtir l’avenir, la France et l’Allemagne. (…) Pour Rolland, l’art n’a pas d’autre fin que celle d’unir les hommes : toute littérature digne de ce nom, toute musique, est réconciliatrice. Elles ouvrent les coeurs, aèrent les intelligences, rassemblent et pacifient.(…)

Sa première visite à Rolland, chez lui, près du boulevard du Montparnasse, en février 1911, marque le commencement d’une amitié. (…) Tandis que Zweig est encore un jeune homme, Rolland, pourtant dans la force de l’âge, a l’allure d’un vieillard. Maigre et d’aspect souffreteux, le dos voûté, le teint blême, il vit seul comme un vieil étudiant au cinquième étage, dans une chambre encombrée de livres où Zweig remarque aussitôt un masque mortuaire de Beethoven et un portrait de Richard Strauss. Un plaid sur les genoux, car il a toujours froid, assis à une table de travail surchargée de papiers et de volumes, il ne s’en détache que pour aller au piano. C’est un interprète de talent, au toucher d’une « douceur inoubliable », qui sait communier avec les grands musiciens qu’il préfère, Wagner – qu’il a bien connu – ou Beethoven. Ascète par tempérament, il ne sort que rarement de son antre, ne fume pas, ne boit pas, mange peu, et consacre son énergie, comme un ermite à la prière, à lire, à penser, à écrire.(…) Ce solitaire, qui a choisi de vivre en reclus, communie par la force de son esprit généreux et intuitif avec ses contemporains. Informé des moindres événements, il lit un nombre incroyable de journaux, touts les revues qui paraissent et se veut en symbiose permanente avec le monde. L’Europe est selon lui sa vraie patrie – l’expression était déjà écrite dans le coeur de Zweig. La chambre de Rolland, tellement exiguë, est un laboratoire et le savant qui l’occupe, d’apparence faible et craintive, doué d’une puissance de travail insoupçonnée, se montre un observateur hors pair, capable de saisir les vibrations et les variations d’un monde avec lequel il est en communion, notant les moindres indices d’orages et les espoirs d’éclaircies. Zweig l’a compris aussitôt.(…)

Au cours de leurs conversations, Rolland expose ses projets et l’ensemble de sa pensée. Stefan Zweig est à la fois fasciné et heureux. Personne encore ne lui avait tenu le discours de l’Europe. L’intuition de sa jeunesse trouve en Rolland son prophète sinon son théoricien. Car le message simple que Rolland ne cesse de répéter, avec une infinie patience et une force morale qu’aucun doute n’entame, c’est que l’avenir de la paix est dans l’avenir de l’Europe, et en particulier dans la réconciliation franco-allemande, dans ce qu’il appelle « l’entente », ce mot clé du futur.

Rêve d’intellectuel, divagation ubuesque, poème à l’usage des esprits fumeux, la thèse fait hausser les épaules aux contemporains. (…) Bravant les tabous du temps, le nationalisme revanchard et les mentalités étriquées, défendant l’indéfendable, comment cette thèse ne paraîtrait-elle pas scandaleuse à la plupart des gens ? (…)

Quand ils sont séparés, ils s’écrivent. La distance ne freine pas leur dialogue, n’entrave pas leur confiance. Quand il se saluent « dans une même conception de l’homme », la formule n’est pas de politesse, elle souligne leur commune différence dans un monde qui ne croit plus qu’à la guerre, où les discours de haine résonnent de plus en plus haut…

Dominique BONA, Stefan Zweig

* Le premier mage pour Zweig était Émile Verhaeren, poète belge (1855-1916)

Pour lire ou relire mes précédents posts sur Zweig… https://nouveautempolibero.blog/2021/04/26/pessimisme-premonitoire

Château d’eau

Vous avez suivi les précédentes découvertes historiques du domaine de Cambron, devenu Pairi Daiza ?

Le temps coule…

Au 19ème siècle, les religieux cisterciens ont été définitivement chassés au rythme des Révolutions et voilà le comte Constant du Val de Beaulieu, bourgmestre de Mons, qui acquiert le domaine. Il décide d’y faire construire un château sur les bases de l’infirmerie de l’abbaye et fait appel à Désiré Limbourg, l’architecte travaillera un peu plus tard sur l’érection du Palais Royal de Bruxelles (avant les modifications voulues par Léopold II).

Trois vues anciennes et deux actuelles. La couleur extérieure va changer au fil du temps De ce rose saumon datant d’il y a 3 ans (ci-dessus à gauche), on est revenu aujourd’hui à un blanc consensuel.

Mais que faire de ce mastodonte au sein du parc?

Passez les portes et vous voilà embarqués dans un fabuleux voyage aquatique !

Les photos en entier et en plus grand ? Cliquez sur la première de la série et elle apparaîtra seule. Passez de l’une à l’autre par la petite flèche à droite. Pour terminer et revenir à l’article, cliquez sur la croix au-dessus à droite.

On est vingt mille lieues sous les mers dans le sous-marin de Jules Verne et on en prend plein les yeux ! Mais pas simple à photographier car ça bouge non stop ! Les bassins, plus enchanteurs les uns que les autres, se succèdent. Pas loin de la sortie, un dernier sursaut dans un monde d’une incroyable beauté. Des méduses hypnotiques!

Ah, quel cheminement incroyable dans ce château d’eau-aquarium qui a été transformé en un immense et superbe cabinet de curiosités. Un voyage onirique parfois plein de mystères !

À la sortie, lumière et soleil ! et en route pour une visite plus traditionnelle auprès de nos amies les bêbêtes !

Quoique… Peut-être y aura-t-il encore une étape inattendue ? À la prochaine fois, chers lecteurs!

Un mot de Cambron

Avoir un de vos abbés qui est appelé à succéder à Thomas d’Aquin à l’université de Paris… cela vous donne une certaine assise.

Une assise certaine, même, pour cette abbaye de Cambron (Hainaut, Belgique) fondée au bord de la Dendre au XIIème siècle.

Certes, elle naît, cette abbaye, sous des auspices favorables puisque c’est Saint-Bernard, abbé de Clairvaux, qui favorise son installation ; cette abbaye de Clairvaux qui avait fourni le pape Eugène III à la chrétienté.

Cistercienne, l’abbaye de Cambron se développe avec une belle vigueur, essaimant dans le nord de la France, dans le Hainaut et en Flandre.

Mais un événement va bouleverser la vie de l’abbaye : une image de la Vierge est profanée. Des cérémonies de réparations y sont organisées avec des indulgences remises aux pèlerins grâce à une bulle du pape Benoît XII. L’abbaye de Cambron devient alors abbaye Notre-Dame de Cambron. Ce nom semble l’épargner miraculeusement quand une armée de huguenots veut la prendre d’assaut à la fin du XVIème siècle.

L’abbaye rayonne et s’enrichit même si elle est menacée un temps par les guerres de Louis XIV. Les moines cisterciens mettent en valeur les terres à grâce à leurs techniques agricoles qu’ils enseignent aux paysans. Ils contribuent également à la renaissance des Lettres et de la théologie, et soutiennent financièrement des étudiants en leur offrant des bourses au collège d’Ath puis à l’université de Louvain.

De très nombreux bâtiments sont rénovés, d’autres construits dans un style monumental : le portail, la tour de l’abbaye, l’escalier, la remise à chariots et son colombier unique au monde…

Voilà le temps des Révolutions. En 1789, sous la domination autrichienne, l’empereur Joseph II la considère comme inutile et la supprime. Fin de cette même année, les moines exilés en Hollande reviennent lors de la révolution brabançonne et l’installation des États Belgique unis. Mais le territoire devenu français, le pouvoir révolutionnaire met définitivement fin à la vie de l’abbaye en 1797. Les biens sont vendus et les bâtiments démantelés.

En 1803, la famille des comtes du Val de Beaulieu rachète le domaine abbatial et fait construire un imposant château sur les fondations de l’ancienne infirmerie monastique. Elle reste propriétaire du site (classé en 1982) pendant presque 200 ans…

Mais, me direz-vous, y a pas un petit air de déjà vu ?

Mais oui, bien sûr !

Car une nouvelle révolution attend le domaine de l’abbaye de Notre-Dame de Cambron.

Racheté par deux entrepreneurs belges, il est d’abord Paradisio dans les années 90, un étonnant parc à oiseaux dont les immenses volières restent aujourd’hui en témoignage. Puis il il mute en Pairi Daiza, catalogué depuis plusieurs années comme meilleur zoo d’Europe. Sur plus de 70h, ses huit « mondes » nous présentent des animaux parfois très rares, d’autres en voie d’extinction dont le parc prend soin et tente de conserver l’espèce grâce à sa fondation. Et puis sont venus les fameux pandas prêtés par la Chine…

C’est une de nos destinations préférées, à nous, Belges. Nous sommes une multitude à nous y rendre au rythme des saisons pour une journée-promenade enchantée et pour les privilégiés, une nuit blanche car de nombreux gîtes proposent l’expérience étonnante du parc version nocturne.

Les animaux sont fascinants, les « mondes » passionnants avec leurs architectures sophistiquées en parfaite adéquation dans le paysage.

Pourtant, les vestiges séculaires sont toujours là et bien là : restaurés, mis en évidence, magnifiés. Lors d’une prochaine visite, quittez quelque temps le parcours « bêbêtes » et évadez-vous dans la riche histoire du lieu.

C’est ce que nous avons fait lors de notre dernière visite en septembre dernier. Le matin, nous nous sommes promenées dans la partie supérieure du parc depuis l’entrée jusqu’au ruisseau, c’est là qu’on trouve la plupart des vestiges. Très peu de monde malgré la foule, un calme zen, des moments suspendus et enchanteurs…

Quelques vues perso du portail d’entrée et de ses dépendances, de la brasserie et des jardins monastiques (dont le cimetière des moines) et ornementaux (andalou, roseraie)…

Nous cheminons ensuite vers la fameuse tour Saint-Bernard, dernier vestige de l’abbatiale, avec ses cryptes, refuge des rapaces et de leurs spectacles…

La colline descendue, nous voilà au niveau de la réserve à chariots avec son étonnant colombier. Et le fameux escalier conduisant, à l’époque, de l’abbaye au parc. Et puis le moulin et la brasserie au fond…

La boucle est bouclée pour cette fois. Mais je vous réserve une autre surprise, suite au prochain numéro!

Namur revisitée (3): Thozée

Venant du musée Félicien Rops, nous rallions sa gentilhommière ou plutôt celle de son épouse Charlotte Polet de Faveaux. Qu’il dut quitter après leur divorce mais qui reste à jamais liée à son oeuvre, qui fut sauvegardée par ses enfants et petits-enfants, et qui aujourd’hui encore doit sa survie à des admirateurs de l’oeuvre du maître.

La sortie de Namur vers Mettet m’a permis de revoir subrepticement la rue et l’arrière de la maison de mes grands-parents maternels ainsi que les petites routes vers la Citadelle que j’empruntais à vélo dans mon enfance avec mes cousins Christian, Paul et Hubert ; seule fille de la meute ! Après plus de 45 ans, j’ai tout retrouvé dans l’instant !

À travers des rideaux de pluie, nous atteignons Mettet puis le château de Thozée, caché dans une oasis de verdure. On craint le pire car il va falloir rejoindre le château à pied par une drève. Merveille, le soleil revient !

Le domaine appartenait donc à l’épouse de Félicien Rops, avec un château et un jardin certes remaniés mais au charme bucolique irrésistible. Je m’y verrais très bien faire une retraite de quelques jours dans le calme et le vert environnant si reposant.

La bâtisse fut rehaussée, les jardins à la française transformés à l’anglaise par commodité d’entretien et les descendants de Félicien Rops veillèrent sur la propriété jusqu’à l’extinction de la famille. Le tout aujourd’hui accueille des artistes en résidence grâce à une asbl très active.

Je vous invite à une visite sans chichis. On respire, on se sent bien dans une nature enveloppante. Sans masque, à l’air libre, quel luxe par les temps qui courent ! Profitons, on revit !

Traversons le château et découvrons ses alentours les plus proches.

N’oubliez pas, un clic de souris sur une photo, vous la voyez en grand ainsi que les suivantes de la série !

On s’éloigne vers les jardins à l’anglaise…

On atteint l’étang et ses jeux de lumière…

Quelques pas à l’intérieur. Un charme certain même si le confort semble très spartiate. Des chevalets visibles à l’étage. Un petit air de villa Médicis ou de Chapelle Royale Reine Elisabeth, des lieux inspirants et respectueux des artistes. Ils doivent y être heureux…

Vous dirais-je que l’on quitte ce lieu cher comme disait Tchaikovsky avec un sentiment de trop peu ? J’y resterais bien un petit moment en retraite du monde, en simple communion avec ce jardin et cet étang, mon Casanova sur les genoux. Trois jours, une semaine, je me sentirais regénérée et apaisée après ces mois d’angoisse et de peine.

Mais vite… Oui, vite, il faut rejoindre le car et être à Liège à 19h. Tout toujours trop vite, hélas.

N’empêche, repues de beauté et de nature, donc heureuses ! Vive la prochaine sortie !

Namur revisitée (2): C’est du belge

Après une matinée très riche au TreM.a, l’après-midi commence (et se terminera) avec du lourd : Félicien Rops. Le grand homme de Namur à la réputation sulfureuse !

Nous parcourrons donc le musée Félicien Rops : la section consacrée à son oeuvre mais également l’espace d’exposition où nous retrouverons d’autres tableaux venant du musée d’Ixelles. Encore deux temps forts.

D’abord ce fameux Félicien Rops.

Échappant à l’enseignement des Jésuites « grâce » à la mort de son père, Rops s’inscrit à l’athénée laïque, à l’académie de Namur puis entame des études à l’Université Libre de Bruxelles. Là, il rallie très rapidement divers cercles d’étudiants très remuants et entame une longue collaboration avec Charles de Coster et son Tijl Uylenspiegel. À Paris, il fréquente Verlaine, Rodin, Baudelaire, les frères Goncourt, les milieux symbolistes… Libéré de son mariage avec Charlotte Polet de Faveaux, il entretient un ménage à trois avec les soeurs Duluc. Malgré nombre de dessins pornographiques et diaboliques et une vie personnelle très particulière, il reçoit la Légion d’Honneur. Je n’imaginais pas quel génie protéiforme il avait été ! J’en étais restée très bêtement à l’artiste sulfureux et pornographe. Mea culpa!

Je le découvre écrivain, polémiste, anarchiste, caricaturiste, fondateur de nombreuses revues contestataires, aquarelliste, graveur, peintre, grand voyageur… Le tout avec un immense talent.

Un musée foisonnant à l’instar de la vie de l’artiste, avec des centaines d’oeuvres et de documents, certains à ne vraiment pas mettre sous n’importe quelle paire d’yeux ! Vous les découvrirez par vous-mêmes lors de votre visite…

Pour en savoir plus: https://www.museerops.be/biographie

Le temps d’une descente en ascenseur, et en route pour la quatrième expo de la journée, on tient le tempo !

Après l’atmosphère très particulière des oeuvres de Rops, vive la lumière et une certaine joie de vivre avec les impressionnistes belges du musée d’Ixelles en résidence à Namur jusqu’au début octobre.

Un éblouissement !

Et il y en a pour tous les goûts : Anna Boch, Hippolyte Boulenger, Frantz Charlet, Émile Claus (celui de « notre » jardinier de la Boverie), Omer Coppens, Henri-Edmond Cross, Georges De Geetere,  Jean-Baptiste Degreef, Dario De Regoyos, Willy Finch, Victor Hageman, Charles Hermans, Georges Lemmen, Maximilien Luce, George Morren,  Frans Smeers, Jan Toorop, Théo van Rysselberghe (qui a l’honneur de l’affiche) Guillaume van Strydonck, Isidore Verheyden, Guillaume Vogels, Juliette Wytsman, James Ensor et Félicien Rops…

Un monde artistique dont je connaissais bien peu de protagonistes.

Éblouie.

Quelques-unes de leurs toiles au gré de notre visite et des explications d’Edith…

N’oubliez pas : cliquez sur une photo et vous la voyez en grand!

Voilà un superbe catalogue qui reprend toutes les oeuvres des deux expositions venant du musée d’Ixelles. Des chefs-d’oeuvre enfin mis en valeur, souvent complètement ignorés par les livres internationaux.

On a les yeux en mode kaléidoscope coloré après les eaux-fortes sombres et les gravures grinçantes de Rops! ça fait du bien.

Il est 16h30 et pourtant, la journée est loin d’être terminée. Il nous faut encore découvrir la retraite bucolique du maître des lieux. En route…

Namur revisitée (1): Vite, vite !

Avec Bruxelles et Liège, Namur est une des villes de mon enfance. J’en avais gardé le souvenir d’une atmosphère morne et compassée et ce ne sont pas deux visites plus récentes en plein hiver et sous la pluie qui m’avaient fait changer d’avis.

Mais samedi dernier lors d’une excursion organisée par Art&fact, voilà mon jugement revu du tout au tout ! Et je n’ai pu en admirer qu’une toute petite partie, je me réjouis donc dans l’avenir de pouvoir partir à une redécouverte plus approfondie avec une amie namuroise qui m’a dit être ravie de m’accueillir « chez elle »…

La joie était de mise, c’était le premier voyage culturel depuis un an que nous refaisions avec Art&fact, notre équipe favorite d’historiennes de l’art. Et s’il a beaucoup plu, c’était toujours lors de nos déplacements en car. Dès que nous mettions le nez dehors, le soleil revenait… Veinardes !

Un des buts de la journée : la découverte d’oeuvres venant des collections du musée d’Ixelles (fermé pour rénovation), réparties au TreM.a et au musée Félicien Rops.

Dès 10 heures, notre première visite nous mena donc au TreM.a, le musée d’arts anciens. Deux temps forts.

On y découvre tout d’abord le legs de Léon Gauchez, un éminent collectionneur belge (1825-1907), venant d’Ixelles.

Au fil d’un très beau choix de toiles, on découvre le développement de l’art du paysage et des marines, le portrait et ses canons selon que l’on se situe dans les Pays-Bas espagnols catholiques ou dans les Provinces-Unies protestantes, les natures mortes à la précision anatomique stupéfiante dans le traitement des plumes et des fourrures. La gravure préparatoire de la cigogne par Dürer est stupéfiante quand on voit sa place minuscule au sein du tableau.

Malheureusement, l’obligation de scinder les groupes en deux limite le temps de la visite et ne permet pas de s’attarder, les autres attendent qu’on leur cède la place… Pas simple de faire des photos avec tous les reflets parasites. je privilégie donc cette présentation.

Mais le TreM.a a d’autres atouts ! Il possède avec ses collections permanentes des trésors absolument fantastiques qui laissent pantois.

Au rez-de-chaussée, voilà le Trésor de l’abbaye de Floreffe qui a la particularité d’être resté complet de sa création à aujourd’hui. Les métaux précieux y ruissellent littéralement dans une orfèvrerie virtuose…

Au premier étage, l’atmosphère est toujours religieuse et on y découvre notamment le stupéfiant retable de Belvaux du maître de Waha (Marche-en-Famenne) et d’autres splendeurs du gothique tardif. On en prend plein les yeux et j’avoue avoir été émue, non par le côté religieux, mais par l’extrême expressivité des oeuvres.

On a presque l’impression d’être rassasiées par tant de splendeurs quand c’est alors que le parcours nous fait redescendre dans l’autre aile du rez-de-chaussée pour faire la connaissance d’Henri Bles (1500?-1550) ayant vécu à Bouvignes près de Dinant. Le maître du « paysage-monde » au thème toujours religieux mais avec un foisonnement de vues et de tout petits personnages. On s’approche et on découvre des merveilles en miniature ! Oserais-je dire que le sujet religieux devient alors entièrement anecdotique, juste un prétexte ? Mille excuses pour les clichés approximatifs mais pas simple de faire des gros plans nets avec juste un téléphone portable. Il n’empêche, quelle virtuosité dans le détail !

Si vous désirez découvrir toutes ces merveilles, vite, vite ! comme le dit le titre. C’est jusqu’au dimanche 12 septembre. Après, le musée est fermé jusqu’en février 2022 pour travaux…

Levées à 5h30 et avec déjà deux grandes visites au compteur, nous voilà repues de beautés pour la matinée. Petit tour au marché, rencontre impromptue avec les Molons avec qui je chante « Li bia Bouquet » que ma maman namuroise aimait tellement entonner, et casse-croûte en face du building où vécurent mon oncle Willy et ma tante Maine, rue de Fer. Si je me sens Liégeoise pur jus, j’ai pourtant une moitié de mes racines à Namur et bien des lieux me rappellent ma famille maternelle et les visites de mon enfance.

Incorrigibles, entre deux sandwiches, on exerce notre oeil au jeu des sept erreurs proposé par la ville… sympa! Ensuite, en route pour de nouvelles découvertes. Ce sera pour le chapitre suivant, question de ne pas abuser des bonnes choses…

Petit rappel : en cliquant sur une photo, vous pouvez la voir en grand !

Kibboutz Hispaniola

Tout est parti d’un épisode de la 2ème Guerre Mondiale encore presqu’inconnu. Jamais quand on se penchait un peu sur l’histoire de la diaspora juive, on ne le mentionnait.

Il faut dire que les origines en étaient particulièrement étonnantes et peu glorieuses pour les Américains et les Européens.

Oui, l’Histoire réserve parfois d’incroyables incongruités comme celle d’un pacte passé en 1939 entre une association juive et un dictateur désireux de purifier la race des habitants de son pays !

De cette improbable alliance sont nés une ville prospère et un paradis tropical que vous avez peut-être fréquentés si vous êtes allés en République dominicaine : SOSÚA.

Anciennement Hispaniola, l’île sur laquelle Christophe Colomb débarqua lors de son premier voyage et dont il fit la première colonie espagnole (Saint-Domingue) est aujourd’hui partagée entre deux pays aux destins économiques antinomiques : la République dominicaine et Haïti.

Si la République dominicaine est devenue une des économies les plus prospères de l’Amérique latine, elle a cependant vécu jusqu’à aujourd’hui, une histoire tourmentée faite de colonisations, de guerres civiles, de régimes autoritaires, d’occupation américaine, de corruption généralisée, de tourisme sexuel et d’une véritable dictature pendant 30 ans. C’est au cours de celle-ci que commence notre étonnant épisode.

En effet de 1930 à 1960, y sévit le dictateur Rafael Trujillo. Soutenu par les États-Unis, l’Église, l’armée et les classes sociales aisées, il fait régner un régime totalitaire et développe un culte de la personnalité tel que la capitale devient « Ciudad Trujillo » et qu’il se fait appeler « Son Excellence le généralis-

sime docteur Rafael Leonidas Trujillo Molina, Honorable Président de la République, Bienfaiteur de la Patrie et Reconstructeur de l’Indépendance Financière ». À sa mort, il a pris possession de plus du tiers des terres du pays et de 80&nb