Au fil des mots (73) : « sacrifiée »

Victime de son sexe   

   Les rayons obliques du soleil matinal pénétraient par la fenêtre ouverte malgré l’hiver et éclairaient un petit groupe d’hommes suants et soufflants. À la recherche du meilleur endroit pour placer un piano-forte neuf, Herr Mozart changeait tout le temps d’idée, en contraignant les portefaix à fournir le triple d’efforts tout en pestant intérieurement ; il refusait d’écouter les suggestions de Wolfgang qui restait un peu à l’écart avec une étrange expression sur le visage. Nannerl s’arrêta, interdite, sur le seuil.

    « Vous avez fait un excellent choix, Herr Mozart, disait un jeune homme efflanqué. C’est le plus beau de tous mes pianos-forte. Il vous donnera des grandes satisfactions.

  • Je vous remercie, répondit Leopold, mais il en donnera surtout à ma fille. ce sera elle, en effet, qui l’utilisera – et il la désigna avec un geste de parfait maître de cérémonie.
  • Fraülein Mozart, quel plaisir ! Je suis un de vos plus fervents admirateurs : je vous ai entendue si souvent jouer…
  • Ma fille est une excellente concertiste, cela ne fait aucun doute ; mais je suis convaincu que ce piano-forte l’aidera à donner à son existence une tournure plus appropriée… Voilà, ici au centre, c’est parfait. Arrêtez-vous maintenant. »

   Quel sens cela pouvait-il avoir d’acheter un piano-forte à la veille de la tournée en Italie ? Nannerl chercha le regard de son frère, mais celui-ci semblait très intéressé par la mécanique et avait enfourné sa tête dans la table d’harmonie. (…) Mozart ne manqua pas d’exhiber la plus large panoplie de grimaces moqueuses ont il avait le secret, et Nannerl s’approcha timidement de son père :

    « Je te remercie pour le cadeau, mais je ne comprends pas… »

   Sans se soucier d’elle, celui-ci se tourna avec vivacité vers le piano-forte. (…) Nannerl fit une nouvelle tentative :

    « Vas-tu m’expliquer enfin à quoi il va servir ?

  • Tais-toi, ma fille… Pas maintenant. 
  • Peux-tu me dire la raison d’un piano-forte ? cria-t-elle. Nous n’allons quand même pas l’emporter en Italie ! Pourquoi l’as-tu acheté justement maintenant ?
  • Toi, tu ne verras jamais l’Italie, ma petite. Tu resteras à Salzbourg avec maman et tu donneras des leçons de piano-forte. » Et avec un mince sourire : « N’as-tu pas toujours eu envie d’un piano-forte ? » (…)

    « Tu demanderas cinq florins par leçon, pas un de moins, et tu exigeras d’être payée d’avance. Cherche des élèves parmi les nobles et fais en sorte que le bruit s’en répande le plus possible. Tous les quinze jours, tu iras à la poste pour m’expédier l’argent aux adresses que je te fournirai… »

   Tandis que Leopold donnait ses instructions à son épouse, Nannerl, devant une planche à découper usée, tranchait des choux avec un couteau bien affûté en imaginant que c’était son père.

    « Ah, et trouve tout de suite une domestique à demeure ! Une femme présentable, qui puisse ouvrir la porte aux élèves et servir des rafraîchissements pendant les leçons. Elle devra donner une image d’élégance et d’aisance, car souviens-toi bien, femme : l’argent appelle l’argent. Écris aussi cela. »

   Près de sa soeur, Wolfgang faisait une mine contrite.

    « Je suis triste, Nannerl, triste à en mourir, disait-il tout bas.

  • Ne me dis pas que tu n’étais pas au courant.
  • Non, je te le jure…
  • Ne mens pas !
  • Je compte sur toi, Anna-Maria, pour être raisonnable ! » conclut Herr Mozart, puis, magnanime, il se tourna vers sa fille : « Bien entendu, tu pourras garder quelque chose de l’argent que tu gagneras. Pour t’acheter une jolie robe, par exemple. » (…)

    « Regarde un peu ce que j’ai trouvé », dit Wolfgang, en déroulant presque sous son nez un vieux parchemin couvert de griffonnages. (…)

   Nannerl lui tourna le dos. il s’assit sur le lit et lui posa la main sur l’épaule, mais elle ne réagit pas. Résigné, il enroula la feuille et la posa sur la commode.

    « J’ai essayé de le convaincre, murmura-t-il après un long soupir, mais tu sais bien que c’est une entreprise impossible. Qu’est-ce que je devrais faire ? Refuser de partir ? (…) Je ne peux pas rester en province, Nannerl. Vraiment, je ne peux pas ! Et puis… il y a aussi des questions pratiques. L’archevêque a refusé de payer papa pendant tout le temps où il sera en congé. Nous ne pouvons pas partir tous les quatre… nous n’aurions pas de quoi vivre. La vérité, c’est que… sans l’argent que tu gagneras avec tes leçons, nous ne pourrions même pas partir, papa et moi. »

Rita CHARBONNIER, La Sœur de Mozart

 

 

 

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