Au fil des mots (63) : « piano »

Accord exotique   

   Quand il voulut examiner la main du garçon, celui-ci refusa de la dégager. (…) Carroll finit par écarter doucement les bras du garçon. À sa main gauche, trois doigts étaient presque complètement arrachés, retenus par les tendons déchiquetés, couverts de sang caillé. (…) Le docteur se tourna vers Edgar. « Monsieur Drake, je vais avoir besoin de votre aide. Le baume devrait atténuer la douleur, mais quand il va voir la scie, il va se mettre à hurler. D’habitude j’ai une infirmière, mais elle est occupée avec d’autres patients. Si ça ne vous ennuie pas, bien sûr. Je me suis dit que cela vous intéresserait sans doute de voir comment fonctionne notre infirmerie, étant donné son importance dans nos relations avec les gens d’ici.

  • Les gens d’ici, répéta Edgar d’une voix mal assurée. Vous allez l’amputer?
  • Je n’ai pas le choix. J’ai vu des blessures comme celle-ci gangrener tout un bras.(…)

   Carroll se leva et Edgar derrière lui en fit autant. Le médecin, doucement, attacha un tourniquet au-dessus du coude de l’enfant et fit signe à Edgar de lui maintenir le bras. Edgar obtempéra avec l’impression pénible de participer à un acte cruel. Puis Carroll fit un signe à Nok Lek, qui d’un geste brusque tordit l’oreille du garçon. Celui-ci poussa un cri et porta aussitôt sa main libre à son oreille. Avant qu’Edgar ait pu se retourner, le médecin avait scié un, puis deux, puis un troisième doigt. (…)

   Au fil de la matinée, les patients se succédèrent dans le fauteuil d’examen près de la fenêtre (…). À chacun des patients fiévreux, il préleva une goutte de sang qu’il déposa sur une lame de verre et qu’il examina sous un petit microscope dont l’oculaire était éclairé par la lumière qui venait de la fenêtre.

  • Que cherchez-vous? » demanda Edgar, encore secoué par l’amputation. Carroll le laissa regarder dans le microscope.
  • Vous voyez des petits cercles? demanda-t-il.
  • Oui, il y en a partout…
  • Ce sont des globules rouges. Tout le monde en a. Mais si vous regardez de plus près, vous distinguerez qu’à l’intérieur il y a des taches plus sombres.(…) Il y a encore sept ans, personne ne savait ce que c’était, jusqu’au jour où un Français a découvert qu’il s’agissait des parasites responsables de la maladie. Cette découverte m’intéresse beaucoup. (…)

   Carroll conduisit Edgar dans une autre salle à l’écart du QG. À l’intérieur, plusieurs malades étaient allongés sur des couchettes.

      » C’est notre petit hôpital, expliqua le médecin. Je n’aime pas garder les patients ici, je pense qu’ils guérissent mieux chez eux. Mais je préfère surveiller certains des cas les plus sérieux, généralement des diarrhées ou la malaria. 

   Ils passèrent devant les lits. « Ce jeune homme, expliqua Carroll, souffre d’une diarrhée aiguë, j’ai peur que ce soir le choléra. Le cas suivant est terriblement triste et, malheureusement, terriblement courant. La malaria cérébrale. Je ne peux pas faire grand-chose pour ce garçon, il va mourir bientôt. Je veux que sa famille ne perde pas espoir, alors je le garde ici… Cette petite fille a la rage. Elle a été mordue par un chien sauvage. Beaucoup pensent aujourd’hui que c’est ainsi que se transmet la maladie, mais je suis trop éloigné des centres de recherche européens pour connaître l’état des connaissances. (…) Elle, elle n’est pas malade, C’est la grand-mère d’un de nos patients (…) Il n’est pas en danger immédiat.

  • De quoi souffre-t-il?
  • Sans doute du diabète. J’ai un certain nombre de patients qui viennent me consulter parce qu’ils sont effrayés de voir que les insectes boivent leur urine. C’est parce qu’elle contient du sucre. (…) Nous en avons fini pour aujourd’hui. J’espère que vous n’avez pas eu l’impression de perdre votre temps, monsieur Drake?
  • Pas du tout, même si j’ai été un peu désarçonné au début, je l’avoue. Rien à voir avec une consultation anglaise. C’est, disons, moins privé.
  • Je n’ai guère le choix. De plus, ce n’est pas mauvais que les gens voient qu’un Anglais sait faire autre chose que tenir un fusil. » Après un long silence, il reprit : « Vous me demandiez hier quelles étaient mes opinions politiques. Eh bien, en voilà une. » (…)

   Il donna une petite tape dans le dos de l’accordeur. « Vous me cherchiez ce matin, dit-il. Sans doute à propos de l’Érard?

  • Oui, à propos de l’Érard, répondit Edgar encore mal remis. Mais ce n’est pas peut-être pas le bon moment, je m’en rends compte. Vous avez eu une longue matinée…
  • Pas du tout, c’est le moment idéal. Après tout, accorder un instrument, c’est comme soigner quelqu’un. Ne perdons plus un instant. Vous avez été très patient. »

   Malgré la brise fraîche en provenance du fleuve, il faisait chaud. Encore secoué, Edgar retourna dans sa chambre chercher ses outils et le médecin l’emmena par une piste étroite jusqu’à un sentier qui courait entre les bâtiments et la montagne. (…)

   La pièce était sombre. Carroll ouvrit les fenêtres, d’où on avait vue sur le camp et la Salouen aux eaux boueuses. Le piano était là, protégé par une couverture dans le tissu décoré de fines rayures multicolores que portaient la plupart des femmes. D’un geste large, le médecin découvrit l’instrument. « Et voilà, monsieur Drake. » À demi éclairée par la lumière venant de la fenêtre, la surface lisse et presque liquide de l’Érard se détachait de la pénombre ambiante. « Incroyable, dit-il. Je suis… Je suis sans voix… » Il prit une profonde inspiration. « Je n’arrive pas encore tout à fait à y croire. Il y a deux mois que j’y pense, mais je suis aussi abasourdi que si je tombais dessus à l’improviste. Excusez-moi, je ne pensais pas que je serais tellement ému. Il est… magnifique… »

   Il passa devant le clavier. Parfois, tellement absorbé par la mécanique d’un piano, il en oubliait de remarquer la beauté de l’instrument.(…)

    « J’admire votre goût, docteur, dit Edgar. Comment avez-vous su choisir celui-ci? Et pour commencer, choisir un Érad? (…)

  • En fait, pour la marque je n’avais pas vraiment précisé. J’avais demandé un Érard un peu ancien. J’ai peut-être dit 1840, parce que je sais que Liszt avait joué sur un instrument de cette année-là. Mais c’est le ministère qui a choisi, ou bien j’ai tout simplement eu la chance que ce soit le seul sur le marché à ce moment-là. (…) J’ai un peu le sentiment que c’est ma faute si le piano est dans cet état, j’ai pris de gros risques en le faisant venir jusqu’ici, et un amoureux des pianos pourrait m’en vouloir ; je ne sais pas si vous vous le rappelez, mais j’avais demandé au ministère de la Guerre de vous remettre une enveloppe avec consigne de ne pas l’ouvrir. » Il marqua un temps. « Maintenant, vous pouvez. Ce n’est rien, juste la description de la façon dont j’ai effectué le transport du piano jusqu’à Mae Lwin, mais je ne voulais pas que vous la lisiez avant d’avoir constaté qu’il était sain et sauf.
  • Je m’interrogeais, je l’avoue. Je m’étais dit que cette lettre évoquait peut-être les dangers qui m’attendaient et que vous ne vouliez pas que ma femme la lise… Mais le voyage de l’Érard? Vous avez peut-être raison, je devrais vous en vouloir. Mais je suis accordeur. Ce que j’aime encore plus que les pianos, c’est les réparer. Et de toute façon, il est là. Maintenant  que je suis là aussi… » Il s’arrêta et regarda par la fenêtre. « Je ne peux pas imaginer un endroit plus stimulant et qui mérite mieux sa musique. (…) Voici, docteur, mes instruments. » Edgar ouvrit sa sacoche et les étala sur la banquette. « J’ai apporté l’équipement de base… »

Daniel MASON, L’accordeur de piano

 

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