Au fil des mots (90) : « Exposition »

Madame Zola 

   ILS MONTÈRENT par les ascenseurs, car aucun d’entre eux n’était plus très jeune et la soirée promettait d’être longue. L’ascenseur Otis, qui ressemblait davantage à un train à crémaillère, les mena à la première plate-forme, où ils payèrent à nouveau un franc par tête avant de pénétrer dans la cabine de l’ascenseur hydraulique. Alexandrine sentit son estomac se nouer et vit les foules de l’esplanade se transformer en une scène tirée d’un roman de son mari – une fourmilière grouillante, puis, à mesure que les détails disparaissaient, une tache informe de noir et de gris. Le ciel était chargé de nuages. Elle pensa aux rumeurs qui avaient tant inquiété Émile, selon lesquelles la tour Eiffel allait détraquer le climat et déchaîner des orages sur Paris.

   Ils contemplèrent le déploiement des quartiers au nord et à l’est, où ils vivaient et travaillaient. (…) Les hommes – Émile, son éditeur et le gendre de l’éditeur, Edmond de Goncourt, et critique d’art – essayaient d’identifier les monuments et de situer leurs domiciles. Le plus surprenant fut de découvrir, au nord-est, une montagne dans Paris, surmontée d’un énorme Bouddha carré. À ses pieds, les immeubles à loyer de Montmartre et de la Goutte d’Or, qu’elle savait être sordides, étaient des cubes d’une blancheur étincelante, pareils aux maisons d’une ville mahométane, dévalant les flancs de la butte comme s’ils espéraient trouver le Bosphore en contrebas. 

   Il n’était pas facile de tracer un itinéraire par le réseau indécis de crevasses qui lézardaient la masse des toits. (…) Tout avait changé d’importance. Notre-Dame était un petit jouet perdu dans un espace indéfinissable, tandis que les tours en poivrière de Saint-Sulpice avaient pris des allures monumentales. D’immenses ombres caressaient le paysage, plongeant les Batignolles dans l’obscurité, transformant la Seine en une traînée livide. (…)

   La cabine s’arrêta dans un soubresaut. Ils sortirent et allèrent s’accouder au garde-corps. De cette hauteur, on ne distinguait plus aucun signe de vie. En bas, rien ne semblait bouger et aucun son ne leur parvenait sur la plate-forme. Elle avait espéré voir la ville qui l’avait vue naître et dans laquelle elle avait vécu pendant cinquante ans s’étaler à ses pieds comme le plan de niveau d’une maison familière, mais elle eut soudain la sensation d’avoir passé toute sa vie dans un endroit étrange. 

   Ils reprirent l’ascenseur pour la première plate-forme, d’où Paris paraissait plus reconnaissable que quelques instants plus tôt. Une table leur avait été réservée au restaurant russe, déjà réputé pour sa cave à vins logée sous le pilier nord-est de la tour. Ils étudièrent la carte et admirèrent la vue. (…) Elle prendrait du caviar, de la batvinia, du cochon de lait bouilli, et elle partagerait sans doute avec eux la vodka et le Chambertin, puis un Château d’Yquem pour accompagner ce qui pourrait suivre. (…)

  Ils étaient encore à table quand la nuit tomba. Lorsqu’ils regardaient au loin, ils ne voyaient maintenant plus que leur propre reflet. Après les gélinottes – qu’elle avait tenu à comparer avec les siennes, la patte d’ours (par curiosité), les gaufres polonaises, le napolenka, le samovar de thé, qu’Émile aurait pu vider à lui tout seul, et les cigarettes à embout doré, ils redescendirent les trois cent quarante-cinq marches de bois qui accusaient déjà des signes d’usure. (…)

   Les foules du Champs-de-Mars étaient encore plus bruyantes et malodorantes que dans la journée. Les badauds se déversaient comme des eaux de crue, emplissant les rues et se pressant aux portes. Ils réussirent à rester groupés et trouvèrent la rue du Caire qui, avec ses minarets et ses moucharabiehs dessinés par un architecte français, passait pour être plus authentique que n’importe quelle rue du Caire moderne. Ils écarquillèrent de grands yeux sur les Africains, qui leur renvoyèrent leur regard insistant, et entrèrent au café égyptien pour y voir la danse du ventre dont on disait qu’elle avait scandalisé les milliers de Parisiens venus assister au spectacle. (…)

   Malgré l’heure tardive, la rue du Caire était encore bondée. Les visages de la foule étaient éclairés par des lanternes rouges et tout le monde semblait légèrement éméché. Au bout de la rue, des femmes faisaient la queue devant les water-closets et parlaient fort. Un groupe d’hommes levait la tête vers les fenêtres finement ciselées d’un harem. L’Exposition était un immense magasin où le monde entier venait s’abandonner à ses plaisirs et se laisser surprendre par des contentements inédits.

Graham ROBB, Une histoire de Paris par ceux qui l’ont fait

3 commentaires sur “Au fil des mots (90) : « Exposition »

  1. Les rumeurs du détraquement du climat par la Tour…..vrai!
    La haute sidérurgie et la fonte des millions de boulons pour faire tenir la Dame ont effectivement contribues aux GES!
    Ce livre me parait un petit bijou, je passe commande.

    Aimé par 1 personne

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