Au fil des mots (12): « Pô »

Brouillard parmesan et eaux boueuses du Pô au menu du commissaire Soneri. Une Italie poisseuse avec une blessure toujours béante entre anciens fascistes et partigiani communistes. Tout ça sur fond de la musique de Verdi, on est à Parme tout de même! Giallo envoûtant, poétique et brutal.  Bonne lecture détrempée !

Vendetta, vendetta, vendetta!

     Le brouillard pesait, immobile, sur les toits alors qu’il déambulait dans les rues désertes du petit matin. Et lorsqu’il eut quitté la ville, il observa les bourbiers de la campagne plate dont il semblait impossible de se détacher pour courir vers le ciel parce que le ciel, avec ses brumes, s’était abaissé jusqu’à embrasser la terre. Il dut exhiber à nouveau sa carte professionnelle pour franchir le barrage de police et se diriger vers la digue. Sur les routes, il croisait des camions, des fourgons et des tracteurs chargés de meubles qui progressaient en sens inverse : une fuite loin du front de l’eau qui menaçait plusieurs mètres au-dessus de la plaine sans défense.

     Depuis le chemin de halage, le fleuve semblait infini, pareil à une mer couleur de boue qui aurait été entravée par des digues réduisant son espace. L’eau se situait plus ou moins à deux mètres en dessous du bord de la digue principale, sur laquelle avaient été alignés des sacs de sable afin d’augmenter d’environ un mètre sa portée. La péniche apparut devant le commissaire entre les branches nues secouées par le courant. Un monstre de rouille, énorme et trapu, sur lequel seule l’inscription « TONNA », en lettres majuscules, sur la proue, semblait neuve. À première vue, elle avait l’aspect d’un poisson-chat avec un pont aussi plat que la plaine et une unique saillie du côté de la poupe représentée par la cabine de pilotage. Pour le reste, on remarquait le contour surélevé de la coque qui bordait le pont et quelques petites écoutilles servant à aérer la soute.

      Soneri se gara au milieu des flaques d’eau sous la digue et il la trouva face à lui auréolée de brouillard. De temps en temps, le courant la secouait, mais le mouvement, plus qu’à un signe de vie, ressemblait au soubresaut d’un pachyderme moribond.

     Il fit quelques pas avant d’apercevoir la voiture utilitaire des carabiniers dont descendit un soldat de service, tout jeune et transi de froid. Il montra sa carte professionnelle et celui-ci lui indiqua la passerelle. Après quoi, il l’aida à la poser sur le pont. Le commissaire nota les gros câbles marins qui retenaient le bateau…

Valerio VARESI, Le fleuve des brumes

 

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