Au fil des mots (82) : « prise de contact »

Leningrad, 1956

   Les quais ruisselaient sous les pieds des voyageurs et les parapluies agités. Le jour semblait couvert d’un tamis gris et moite. Les employés de la gare circulaient dans leur morne ennui, pendant que les haut-parleurs sifflaient une symphonie nouvelle, un exercice d’usine à violons-violoncelles. Je choisis un banc protégé par l’auvent et regardai une femme de mon âge dire au revoir à deux adolescents. Je lissai ma robe – ni trop sévère, ni trop endimanchée -, sans cesser un instant de me demander à quoi il ressemblait.

   Ma mère m’avait envoyé une photographie vieille de plusieurs années, datant de l’époque où elle le formait encore à Oufa. Il avait le visage fin et insolent d’un jeune paysan – hautes pommettes tatares, cheveux de sable, regard en coin – mais, âgé maintenant de dix-sept ans, il devait sûrement avoir changé. Elle le disait extraordinaire, je le reconnaîtrais aussitôt, il se détacherait de la foule, le simple fait de marcher était même devenu chez lui une forme d’art.

   Quand le train finit par arriver, avec ses volutes de vapeur, je me levai et tendis un chapeau qui avait autrefois appartenu à mon père – le signal convenu. C’était foncièrement absurde, mais je ressentis comme un frisson, d’attendre ainsi qu’un garçon deux fois plus jeune que moi émerge de la lumière. Je scrutai la foule, et personne ne correspondait à la description qu’on m’avait donnée. Partant à contre-courant, je frôlai manteaux d’été et valises, allai même jusqu’à héler deux jeunes gars, qui, affolés, me prirent pour un commissaire et se hâtèrent de me montrer leurs papiers.

   Le prochain train était attendu dans quatre heures, je ressortis sous une pluie légère. Plutôt que d’attendre devant la gare, je longeai la Neva, dépassai la prison, descendis vers le pont et pris le tram pour l’université. Je frappai à la porte du bureau de Iosif pour le mettre au courant, mais il n’y était pas (…) Je me fis l’effet d’une intruse dans mon ancienne existence, et donc je partis. Dehors, le soleil avait brisé la barrière des nuages et une lumière arctique émaillait ses récifs dans le ciel.

   Je retrouvai la gare de Finlande, où je remarquai une effervescence bruyante, inexistante plus tôt. Les employés partageaient leurs cigarettes. À l’intérieur, une immense bannière, accrochée à la voûte, pliait et dépliait au gré du vent un portrait de Krouchtchev, avec cette légende : La vie est devenue meilleure, la vie est plus joyeuse. Je repris place sur un banc et attendis, songeant à ce que ma mère, exactement, attendait que je fasse de son campagnard et de ses dix-sept ans. Ils disaient dans leurs lettres que Rudi – elle l’appelait affectueusement  Rudik – avait illuminé leurs jours, mais j’avais le sentiment que ce n’était pas tant lui que le souvenir de la danse, de ce qu’elle avait autrefois signifié pour eux. (…)

   Entendant une nouvelle loco siffler au bout des rails, je fouillai vite dans mon sac pour jeter encore un œil à la photographie.

   La foule de Moscou fondit sur moi. J’eus l’impression d’être un saumon, à battre des ailerons vers la vie en amont, mais je gardai le chapeau de mon père au-dessus de la mêlée. Toujours pas de Rudi. Seule et soucieuse, je me mis à penser que j’avais franchi malgré moi une infime barrière dans ma courte vie. J’avais trente et un ans, et deux fausses couches derrière moi. Je passais chaque jour nombre d’heures à imaginer mes enfants tels qu’ils auraient grandi. Et voilà qu’on me jetait ce jeune Tatar dans les bras, qu’on me déclarait mère sans que j’en eusse le bonheur, les plaisirs – je craignais déjà qu’il lui soit arrivé malheur, qu’il ait perdu notre adresse, qu’il n’ait pas eu de quoi prendre le tram. Qu’il n’arrive jamais. Le maudissant, je quittai la gare, m’enfonçai dans le cœur de la ville. J’adorais notre chambre en ruine dans les logements communautaires de la Fontanka. (…) Je restai plusieurs heures à la fenêtre à observer la rue. Iosif finit par rentrer, la cravate de travers. Il m’observa d’un air las.

     Il arrivera, dit-il.(…)

   Je fis les cent pas, douze en fait de la fenêtre au mur du fond. (…) Je descendis cet escalier puant, plein des bruits des appartements voisins – rires et colère, une note échappée d’un piano. C’était une nuit d’été, le bleu pâle de minuit, pas de lune, pas d’étoile, quelques rares nuages attardés çà et là. Je restai dehors une heure lorsqu’une silhouette vint finalement briser l’ombre de l’arcade.

   La démarche de Rudi n’avait rien d’une forme d’art. Il était avachi, et ses épaules voûtées. On aurait pu le croire sorti d’un dessin animé, avec cette valise fermée par un bout de ficelle, ses épis rebelles sous une casquette à grosses côtes. Il était très mince, ce qui faisait ressortir ses pommettes. Je remarquai tout de même, en m’approchant, ses yeux bleus et complexes.

    Où étais-tu passé ? demandai-je.

    Très honoré, répondit-il en me tendant la main.

    Je t’ai attendu toute la journée.

    Oh.

   Relevant la tête, il me regarda en biais d’un petit air innocent, comme s’il voulait me tester. Je suis arrivé par le train du matin. Vous avez dû me rater à la gare.

   Tu ne m’as pas vue avec le chapeau?

    Non.

   Je compris qu’il mentait, et même qu’il mentait mal, mais je n’insistai pas. Il se dandinait nerveusement d’un pied sur l’autre, et je voulus savoir ce qu’il avait fait de sa journée.

    Je suis allé à l’Ermitage, dit-il.

    Pour quoi faire ?

    Regarder les tableaux. Votre mère m’a dit que, pour danser, il fallait savoir peindre.

    Ah, elle t’a dit ça ?

    Oui.

    Et qu’est-ce qu’elle t’a dit d’autre ?

    Que c’était une bonne idée d’être aussi musicien.

    Mais elle ne t’a pas dit que les bons danseurs arrivaient à l’heure ?

   Il haussa les épaules.

    Vous avez un piano?

    Non, répondis-je.

   Une autre note de piano résonna au troisième étage, et quelqu’un se mit à jouer Beethoven, fort joliment. Brusquement réjoui, Rudi parla de rencontrer le propriétaire de l’instrument, de le convaincre de le laisser apprendre. 

    Je n’y compterais pas, dis-je.

   Malgré sa lourde valise, il monta les escaliers deux marches à la fois. Je l’assis à la table de notre chambre et lui servis son dîner sans le réchauffer. (…) Plus je l’étudiais, plus je remarquais ses yeux extraordinaires, immenses, farouches, deux entités indépendantes, qui se seraient simplement trouvées dans cette tête-là, et balayaient l’appartement, et étudiaient ma collection de disques. Il demanda du Bach, que je mis à bas volume. Il mangeait, et pourtant la musique semblait se propager dans son corps.

Colum McCANN, Danseur

3 commentaires sur “Au fil des mots (82) : « prise de contact »

  1. J’ai eu la chance de le voir danser à Paris, mais pas à l’opéra, dans une autre salle proche des Champs Elysées, je ne me souviens plus.
    C’était la Belle au bois dormant. Ce lutin -fauve était époustouflant, les lois de la gravité lui étaient totalement méconnues!
    Je crois que la danseuse étoile était Margo Fontaine. Se peut il?
    A moins que ce soit le Bolchoy Qui soit venu à Paris? A oui, peut être.
    J’ai le souvenir de légèreté, d’ivresse, de miracle aérien.
    Les costumes étaient royaux, Les décors chatoyants.
    C’était et c’est encore grisant.
    Pendant ce temps là, mon père ronflait gentiment il me semble, et mon frère épluchait très sérieusement les franges de son siège en velours rouge, jouait par terre sur le tapis ….il devait avoir 5 ans, donc moi 10. Enfin dans ces eaux là.
    Quel joli souvenir.
    Et sur la photo Noureev A déjà l’air frondeur. Et quelle beauté!
    Je me souviens aussi de son passage dans un film, les uns et les autres il me semble.
    Quelle tristesse, sa mort lors d’une autre terrible pandémie qui dure encore…….et dont plus personne ne se soucie vraiment.
    Il faudra que je lise le livre pour en savoir plus et remettre mes souvenirs à la bonne place et dans le bon sens!

    Aimé par 1 personne

  2. Moi, je l’ai applaudi avec Margot Fonteyn à Madrid au Théâtre de la Zarzuela en 1971, pendant que j’étais dans une famille espagnole pour me perfectionner dans la langue de Cervantes ! Le livre est un roman, pas une pure biographie… merci pour ton commentaire !

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