Au fil des mots (44) : « carnet »

Fournitures d’écrivain    

    Le ciel avait la couleur du ciment : nuages gris, air gris, petite pluie grise portée par des bouffées de vent gris. J’ai toujours eu un faible pour ce genre de temps et je me sentais content dans la grisaille, pas triste du tout que la canicule fût derrière nous. Après dix minutes de marche environ, à mi-distance entre les rues Carroll et President, je remarquai une papeterie de l’autre côté de la rue. Coincée entre une cordonnerie et une bodega ouverte jour et nuit, c’était la seule façade colorée dans une rangée d’immeubles ternes et quelconques. J’en déduisis qu’elle n’était pas là depuis longtemps mais, en dépit de sa nouveauté et en dépit de l’agencement artistique de sa vitrine (des tours de stylos bille, de crayons et de règles disposés de manière à évoquer les gratte-ciel new-yorkais), le Paper Palace paraissait trop petit pour contenir grand-chose d’intéressant. Si je décidai de traverser la rue et d’y entrer, ce devait être parce que je nourrissais le désir secret de me remettre à travailler – sans le savoir, sans être conscient du besoin qui s’était accumulé en moi. Je n’avais rien écrit depuis mon retour de l’hôpital en mai – pas une phrase, pas un mot – et je n’en avais éprouvé nulle envie. Maintenant, après quatre mois d’apathie et de silence, je me mis soudain en tête de faire nouvelle provision de matériel : stylos et crayons neufs, cahier neuf, cartouches d’encre et gommes neuves, blocs et classeurs neufs, le grand jeu.

   Derrière la caisse enregistreuse, près de l’entrée, un Chinois était assis. La porte tintinnabula quand je l’ouvris (…) Il dut se produire une accalmie de la circulation dans Court Street, à ce moment-là, ou bien les vitrages de la boutique étaient particulièrement épais, mais quand je m’engageai entre les rayons afin de les explorer, je pris soudain conscience du silence qui régnait là. (…)

   J’avançai dans le passage étroit en m’arrêtant tous les deux ou trois pas pour examiner les fournitures sur les étagères. Il s’agissait dans l’ensemble de fournitures de bureau ou scolaires standard, mais la sélection était remarquablement complète compte tenu du manque d’espace, et je trouvais impressionnant le soin avec lequel on avait constitué et rangé une telle pléthore de marchandises, qui semblait tout comprendre, de six longueurs différentes de systèmes de reliure en laiton à douze modèles différents de trombones. Arrivé au fond de la boutique, je commençais à revenir par l’autre côté lorsque je remarquai qu’un étagère avait été consacrée à un certain nombre d’articles importés de qualité supérieure : calepins reliés cuir provenant d’Italie, répertoires d’adresses de France, délicates chemises en papier de riz du Japon. Il y avait aussi une pile de carnets venus d’Allemagne et une autre du Portugal. Les carnets portugais me plaisaient tout spécialement, avec leurs couvertures cartonnées, leurs pages quadrillées et leurs cahiers cousus de beau papier couché, et je sus que j’allais en acheter un dès l’instant où je le pris et le tins dans ma main. C’était un objet d’utilité pratique – robuste, familier, commode, pas du tout le genre de livre blanc dont on penserait faire cadeau à quelqu’un. Mais j’aimais sa reliure toilée et j’aimais aussi son format : neuf pouces un quart sur sept un quart, soit un peu plus court et plus large que la plupart des carnets. Je ne peux en expliquer la raison, mais je trouvai ces dimensions profondément satisfaisantes et lorsque j’eus pour la première fois le carnet en mains, je ressentis quelque chose de comparable à un plaisir physique, une bouffée de bien-être soudain et incompréhensible. Il n’y avait que quatre carnets sur la pile, chacun d’une couleur différente : noir, rouge, brun et bleu. Je choisis le bleu, celui qui se trouvait au-dessus de la pile.

   Il me fallut encore cinq minutes pour dénicher tout ce dont j’avais besoin, après quoi je revins vers l’entrée de la boutique et posai mes trouvailles sur le comptoir. L’homme m’adressa un autre de ses sourires polis et se mit à enfoncer les touches de sa caisse pour enregistrer les prix des différents articles. En arrivant au carnet bleu, il s’arrêta un instant, le tint en l’air et en caressa légèrement la couverture du bout des doigts. C’était un geste d’appréciation, presque une caresse.

    « Beau livre, dit-il en anglais avec un fort accent. Mais fini. Fini. Portugal. très triste histoire. »

   Je ne compris pas ce qu’il voulait dire mais, ne voulant pas l’embarrasser en lui demandant de répéter, je marmonnai quelque chose à propos du charme et de la simplicité du carnet et puis je changeai de sujet. « Il y a longtemps que vous êtes établi ici? » demandai-je. Tout a l’air si neuf et si propre.

  • Un mois, répondit-il. Ouverture officielle le 10 août.(…) Toujours mon rêve d’avoir boutique à moi. Boutique comme celle-ci, avec papier et stylos, mon grand rêve américain. Business pour tout le monde, pas vrai?
  • Tout le monde fait des mots, reprit-il. Tout le monde écrit quelque chose. Les enfants à l’école font leurs devoirs dans mes cahiers. Les professeurs notent les élèves dans mes cahiers. Des lettres d’amour partent dans les enveloppes que je vends. Des registres pour les comptables, des blocs pour les listes de courses, des agendas pour organiser la semaine. Tout ici est important dans la vie, et ça me rend heureux, c’est l’honneur de ma vie. »

   Il prononça ce petit discours avec une telle solennité, un sens si grave de ses ambitions et de son engagement que je me sentis ému, je l’avoue. Quelle sorte de papetier était-ce, me demandais-je, qui dissertait pour ses clients sur la métaphysique du papier, qui se considérait comme investi d’un rôle essentiel dans les innombrables affaires de l’humanité? Il y avait là un aspect comique, je suppose, mais en l’écoutant parler je n’eus pas un instant la moindre envie de rire.

    « Beaucoup d’écrivains ici à Brooklyn, dit-il. Quartier plein d’écrivains. Bon pour les affaires sans doute.

  • Sans doute, acquiesçai-je. Le problème, avec les écrivains, c’est que, pour la plupart, ils n’ont pas beaucoup d’argent à dépenser.
  • Ah, s’exclama-t-il en relevant la tête, exposant dans un large sourire une bouche pleine de dents tordues, vous devez vous-même être écrivain » (…)

   Il se remit au travail devant sa caisse enregistreuse et, lorsqu’il eut fini d’emballer mes achats dans un grand sac en papier blanc, son visage était redevenu sérieux. « Si un jour vous écrivez histoire dans carnet portugais bleu, dit-il, moi très content. Mon coeur rempli de joie. »

Paul AUSTER, La Nuit de l’oracle

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