Au fil des mots (54): « portor »

Pas de recul à propos de ce livre que je viens de commencer ; acheté sans connaître l’auteure mais le sujet me semblait original et passionnant : l’art du trompe-l’oeil. Quant au mot proposé, je ne l’avais jamais rencontré, je ne le connaissais absolument pas ; tout comme d’ailleurs le genre fluctuant de « laque » (la laque mais l’art du laque japonais). Bonne lecture!

Noir, c’est noir!

   Kate tire son téléphone de la poche intérieure de son blouson, puis déclare aux deux autres, solennelle, en l’abattant entre eux d’un geste vif : bien, ça suffit les conneries, le moment est venu de vous faire voir du vrai travail de pro! Paula et Jonas se penchent ensemble, leurs tempes maintenant se touchent.  

   Une image miroite, très noire. Un marbre. La patine du hall de l’avenue Foch qu’elle peint depuis huit jours. Noir abyssal veiné d’or liquide, ombreux et ostentatoire, majestueux. Le soleil coulé en août dans le fond d’un sous-bois, un laque japonais voilé de poudre d’or, la chambre funéraire d’un pharaon d’Égypte. Tu leur fais un portor? Paula relève la tête vers son amie qui acquiesce tout en détournant le visage avec une lenteur royale, souffle la fumée de sa cigarette par les narines. Yes. Putain, t’es forte, Jonas murmure, saisi par la fluidité du veinage, par la luminosité ambiguë du panneau, par l’impression de profondeur qu’il dégage. Kate se rengorge mais minimise : j’ai été diplômée avec un portor, tu sais, j’aime en faire. La photo hypnotise. Tu vas leur peindre les quatre murs? Paula s’étonne – le portor est rarement choisi pour de grandes surfaces, elle le sait, trop noir, trop difficile à réaliser, trop cher aussi. La cigarette de Kate, d’une pichenette, atterrit dans le caniveau : le plafond aussi, je vais leur faire.

   Une nappe de pétrole pur. C’est en ces termes que le jeune femme avait présenté son échantillon de portor au syndic de l’immeuble, en tout cas c’est ainsi qu’elle le raconte maintenant, descendue du trottoir pour rejouer la scène au milieu de la chaussée, tenir son propre rôle mais aussi celui du type qu’elle avait dû convaincre – un trentenaire pâle, doté d’un nom à tiroirs et d’une chevalière disproportionnée, les épaules étroites mais un ventre rond, il flottait dans son costume croisé gris perle et s’était lentement caressé le crâne en étudiant l’échantillon, sans parvenir à relever les yeux vers cette grande nana qui lui faisait face, sans parvenir à se faire une idée de son corps : sculptural ou hommasse? Kate s’était pointée au rendez-vous vêtue d’un tailleur bleu marine et chaussée d’escarpins, elle avait oublié d’ôter son bracelet de cheville à fermoir tête de mort mais avait peigné ses cheveux la raie sur le côté et allégé son maquillage : elle voulait ce travail. De fait, elle avait chiadé sa palette – blanc de titane, ocre jaune, jaune de cadmium orange, terre de Sienne naturelle, ombre fumée, brun Van Dyck, vermillon, un peu de noir – et réalisé deux glaçages pour obtenir une surface à la fois obscure et transparente – obscurité, transparence : le secret du portor. Par ailleurs, sa proposition avait ses chances : les propriétaires de l’immeuble étaient de riches familles du Golfe qui passaient là trois nuits par an. Ils aimeraient ce marbre qui jouerait comme le miroir de leur richesses, flatterait leur puissance, évoquerait la manne fossile jaillie des terrains où paissaient autrefois les troupeaux, où l’on somnolait dans la touffeur des tentes. Pour emporter le chantier, Kate avait longuement insisté sur la rareté du portor, décrit les marbrières brûlantes de l’île de Palmaria et celles de Porto Venere au bord du golfe de Gênes, des carrière suspendues à cent cinquante mètres au-dessus de la mer, elle avait raconté les bateaux que l’on accostait à flanc de falaise afin d’y faire glisser directement les blocs de pierre, jusqu’à cent carrate par navire – l’unité de mesure, la carrata, est la cargaison d’une charrette tirée par deux bœufs, soit trois quarts de tonne – les navires déchargeant le marbre brut sur les quais de Ripa Maris et rechargeant aussitôt un marbre paré pour éblouir, scié, épannelé, poli, parfois poinçonné du lys royal, hissant les voiles pour mettre le cap sur Toulon, Marseille, Cadix, passe Gibraltar et remonter la côte Atlantique vers Saint-Malo, la route du marbre bifurquant ensuite au Havre pour devenir fluviale, et toucher Paris ;enfin, ultime cartouche, Kate avait vanté l’aura royale de la pierre, une pierre prisée du Roi-Soleil en personne, une pierre que l’on retrouvait sur les murs de Versailles et sûrement pas dans les chiottes des restaurants branchés, je vous montre des photos? À présent, elle imite les postures du syndic, la façon qu’il avait eue de lui tendre une main molle après s’être présenté en prononçant son nom in extenso, la patate chaude qui roulait dans sa bouche, elle singe sa lubricité évasive, son chic guindé, mais surtout elle s’inclut dans la scène, actrice, parodiant sa propre cupidité, ses flatteries de renarde, exagérant les courbes de son corps et son accent scottish, et tout cela si bellement qu’elle occupe la chaussée, immense et tournoyante, auréolée de sa chevelure de cinéma, et ça bouge un peu devant le café, on s’intrigue, on se déplace, on tourne la tête vers cette fille, là, qui fait son numéro. Le syndic avait fini par poser son regard sur elle, il l’avait prise à l’essai, désormais passait chaque soir constater l’avancement des travaux et, subjugué, évoquait déjà d’autres halls, d’autres cages d’escalier, d’autres appartements à rafraîchir – il gérait un parc immobilier conséquent dans l’Ouest parisien, du haussmannien pur sucre, des centaines de mètres carrés qu’il avait pour ambition de faire fructifier. À moi la fortune! Les gencives de Kate rougeoient dans le rire. Après quoi, elle salue comme l’acteur à la fin de la pièce, une main sur le cœur, puis décrète qu’elle offre sa tournée et tout le monde s’engouffre derrière elle à l’intérieur du café.

Maylis de KERANGAL, Un monde à portée de main

2 commentaires sur “Au fil des mots (54): « portor »

  1. D’Accord, tu as encore gagné!´celui-la il me le faut tout de suite!
    Je me pourlèche déjà en imaginant la lecture avec dictionnaire, encyclopédie et Atlas et IPad…..
    Et effectivement c’est somptueux comme résultat, je suis allée fouiner!
    Et pourtant à l’énoncé: une nappe de pétrole, beurk, pouha!
    Je me le commande illico, scron-GNEU GNEU….et cela se finit à Lascaux, incroyable.
    3 semaines d’attente postale, ce ne sera que plus gourmand lors de l’arrivée!

    Mais j’ai une excellente mauvaise nouvelle pour toi: ta colline va devenir montagne que dis-je Annapurna , et tu devras reprendre piolet et harnachement pour gravir toute ta littérature!
    Il faudra aussi que tu mettes des étagères de bibliothèque chez ta voisine , ha ha!
    Moi qui avais décidé de ne plus retourner en librairie pour ne plus augmenter mon cheptel….effectivement je n’y vais plus c19 oblige et il me sauve des achats intempestifs, ça fait pas mal d’économies et puis tu t’amènes avec ton vocabulaire et tes références…..
    Que nous sommes bienheureuses d’aimer lire autant,
    Que c’est handicapant de ne pas savoir lire. Qui serai-je si je ne pouvais, n’osais, ou ne voulais pas lire?
    Quelle liberté cela nous donne.
    Que de sujets de réflexions, de recherche, d’étonnement.
    Que de bonheurs aussi.
    Merci Cousine pour tes exercices mentaux!
    Tu dois en rêver la nuit!

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