Au fil des mots (81) : « rééduqués »

Une mystérieuse valise   

   Le Binoclard possédait une valise secrète, qu’il dissimulait soigneusement.

   Il était notre ami. Le village où il était rééduqué était plus bas que le nôtre sur le flanc de la montagne du Phénix du Ciel. (…) Sa famille habitait dans une ville où travaillaient nos parents ; son père était écrivain, et sa mère, poétesse. Récemment disgraciés tous les deux par les autorités, ils laissaient « trois chances sur mille » à leur fils bien-aimé ; ni plus ni moins que Luo et moi. Mais face à cette situation désespérée, qu’il devait à ses géniteurs, le Binoclard, qui avait dix-huit ans, était presque constamment en proie à la peur. (…)  

   En passant devant le village du Binoclard, nous le vîmes travailler dans une rizière ; il labourait la terre, avec une charrue et un buffle. (…) Le buffle avait une taille normale mais une queue d’une longueur inhabituelle, qu’il remuait à chaque pas comme s’il faisait exprès d’envoyer de la boue et autres saletés sur le visage de son gentil maître peu expérimenté. Et, malgré ses efforts pour esquiver les coups, une seconde d’inattention suffit pour que la queue du buffle le frappe au visage de plein fouet, et envoie voler ses lunettes en l’air. Le Binoclard lança un juron, les rênes s’échappèrent de sa main droite, et la charrue de sa main gauche. Il porta les deux mains à ses yeux, poussa des cris et hurla des vulgarités, comme brusquement frappé de cécité. (…) Penché au-dessus de l’eau, il y plongea les mains, et tâtonna dans la boue autour de lui, en aveugle. Il avait réveillé l’instinct sadique de son buffle. Celui-ci, traînant la charrue derrière lui, revint sur ses pas. Il semblait avoir l’intention de fouler aux pieds les lunettes arrachées, ou de les briser avec le soc pointu de la charrue.

   J’enlevai mes chaussures, retroussai mon pantalon et entrai dans la rizière en laissant mon malade assis au bord du sentier. Et, bien que le Binoclard ne voulût pas que je me mêle à ses recherches déjà compliquées, ce fut moi qui, tâtonnant dans la boue, marchai sur ses lunettes. Heureusement, elles n’étaient pas cassées.

   Lorsque le monde extérieur redevint pour lui clair et net, le Binoclard fut surpris de voir dans quel état le paludisme avait mis Luo.

  • T’es bousillé, ma parole ! lui dit-il.

   Comme le Binoclard ne pouvait quitter son travail, il nous proposa d’aller nous reposer chez lui jusqu’à son retour. (…) Luo et moi nous installâmes sur la terrasse pour profiter du soleil. Puis il disparut derrière les montagnes, et il se mit à faire froid. Une fois sa sueur séchée, le dos, les bras et les jambes maigres de Luo devinrent glacials. (…) Je retournai dans la chambre, m’approchai du lit et pris une couverture quand, soudain, j’eus l’idée de regarder s’il y avait un autre pull-over quelque part. Sous le lit, je découvris une grosse caisse en bois, comme une caisse d’emballage pour les marchandises de peu de valeur, une caisse de la grandeur d’une valise, mais plus profonde. Quand je l’eus ouverte dans les rayons où dansait la lumière, elle se révéla effectivement pleine de vêtements. 

   En fouillant à la recherche d’un pull-over plus petit que les autres, que le corps maigrichon de Luo pourrait remplir, mes doigts butèrent soudain sur quelque chose de doux, de souple et de lisse, qui me fit aussitôt penser à des chaussures de femme en daim. Mais non ; c’était une valise, que faisaient scintiller quelques rayons de soleil, une valise élégante, en peau usée mais délicate. Une valise de laquelle émanait une lointaine odeur de civilisation.

   Elle était fermée à clé en trois endroits. Son poids était un peu étonnant par rapport à sa taille, mais il me fut impossible de savoir ce qu’elle contenait.

   J’attendis la tombée de la nuit, quand le Binoclard fut enfin libéré du combat avec son buffle, pour lui demander quel trésor il cachait si minutieusement dans cette valise. À ma surprise, il ne me répondit pas (…) Au cours du repas, je remis la question sur le tapis. mais il n’en dit pas davantage.

  • Je suppose que ce sont des livres, dit Luo en rompant le silence. La façon dont tu la caches et la cadenasses avec des serrures suffit à trahir ton secret : elle contient sûrement des livres interdits. (…)
  • Tu rêves, mon vieux, dit-il.

   Il tendit la main vers Luo et la posa sur sa tempe :

  • Mon dieu, quelle fièvre ! c’est pour ça que tu délires, et que tu as des visions aussi idiotes. Écoute, on est de bons amis, on s’amuse bien ensemble, mais si tu commences à raconter des conneries sur les livres interdits, merde alors… (…)

   La vigilance accrue du Binoclard et sa méfiance à notre égard, en dépit de notre amitié, accréditaient l’hypothèse de Luo : la valise était sans doute remplie de livres interdits. (…) Des titres de livres fusaient de nos bouches, il y avait dans ces noms des mondes inconnus, quelque chose de mystérieux et d’exquis dans la résonance des mots, dans l’ordre des caractères, à la manière de l’encens tibétain, dont il suffisait de prononcer le nom « Zang Xiang », pour sentir le parfum doux et raffiné, pour voir les bâtons aromatiques se mettre à transpirer, à se couvrir de véritables gouttes de sueur qui, sous le reflet des lampes, ressemblaient à des gouttes d’or liquide.

  • Tu as déjà entendu parler de la littérature occidentale ? me demanda un jour Luo.
  • Pas trop. Tu sais que mes parents ne s’intéressent qu’à leur boulot. En dehors de la médecine, ils ne connaissent pas grand-chose.
  • C’est pareil pour les miens. Mais ma tante avait quelques bouquins étrangers traduits en chinois, avant la Révolution culturelle. Je me souviens qu’elle m’avait lu quelques passages d’un livre qui s’appelait Don Quichotte, l’histoire d’un vieux chevalier assez marrant.
  • Et maintenant, où ils sont, ces livres ?
  • Partis en fumée. Ils ont été confisqués par les Gardes rouges, qui les ont brûlés en public, sans aucune pitié, juste en bas de son immeuble.(…)
  • Pourquoi tu me parles de ça ? demandais-je à Luo.
  • Eh bien, je me disais que la valise en cuir du Binoclard  pouvait être remplie de bouquins de ce genre : de la littérature occidentale.
  • Tu as peut-être raison, son père est écrivain, et sa mère poétesse. Ils devaient en avoir beaucoup. Ses parents ont pris un sacré risque en les confiant au Binoclard.
  • Comme les tiens et les miens ont toujours rêvé qu’on devienne médecins, les parents du Binoclard veulent peut-être que leur fils devienne écrivain. Et ils croient que, pour cela, il doit étudier ces bouquins en cachette.(…)

   Par un froid matin de début de printemps, de gros flocons tombèrent deux heures durant, et le chef du village nous accorda un jour de repos. Luo et moi partîmes aussitôt voir le Binoclard. Nous avions entendu dire qu’il lui était arrivé un malheur : les verres de ses lunettes s’étaient cassés. Mais j’étais sûr qu’il ne cesserait pas de travailler pour autant, afin que la grave myopie dont il souffrait ne soit perçue comme une défaillance physique par les paysans « révolutionnaires ». Il avait toujours peur d’eux, car c’était eux qui décideraient un jour s’il était bien « rééduqué », eux qui, théoriquement, avaient le pouvoir de déterminer son avenir.(…)

   À notre arrivée, le Binoclard venait de remplir sa hotte, et se préparait à partir. Nous lui jetâmes des boules de neige, mais il tourna la tête dans toutes les directions, sans parvenir à nous voir, à cause de sa myopie. 

  • Tu es cinglé, lui dit Luo. Sans lunettes, tu ne pourras pas faire un pas sur le sentier.(…) Attends, j’ai une idée : on va porter ta hotte jusqu’à l’entrepôt du district et, au retour, tu nous prêteras quelques-uns des bouquins que tu as cachés dans ta valise. Donnant, donnant, n’est-ce pas ?
  • Va te faire foutre, dit méchamment le Binoclard. Je ne sais pas de quoi tu parles, je n’ai pas de livres cachés.
  • Un seul bouquin suffira, lui cria Luo. Marché conclu !

   Sans nous répondre, le Binoclard se mit en route. Le défi qu’il se lançait dépassait les limites de ses capacités physiques. (…) Il avançait à l’aveugle, en titubant, avec une démarche dansante d’ivrogne.(…) De loin, nous le regardâmes zigzaguer sur le sentier et tomber de nouveau quelques minutes plus tard. (…) Nous nous approchâmes de lui et l’aidâmes à ramasser le riz qui s’était répandu sur le sol. Personne ne parlait. Je n’osais le regarder. Il s’assit par terre, ôta ses bottes pleines de neige, les vida, puis essaya de réchauffer ses pieds engourdis, en les frottant entre ses mains.

   Il n’arrêtait pas de secouer la tête comme si elle était lourde.

  • Tu as mal à la tête ?
  • Non, j’ai un bourdonnement d’oreilles, mais léger.
  • On y va ? demandais-je à Luo.
  • Oui, aide-moi à charger la hotte, dit-il. J’ai froid, un peu de poids sur mon dos me réchauffera.

   Luo et moi nous relayâmes tous les cinquante mètres pour porter les soixante kilos de riz jusqu’à l’entrepôt. Nous étions morts de fatigue.

   À notre retour, le Binoclard nous passa un livre, mince, usé, un livre de Balzac.

Dai SIJIE, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise. 

 

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