Au fil des mots (14) : « heureux »

La force d’un jardin   

     Le ministère de la Culture naît le 3 février 1663. Ce jour-là, Colbert réunit chez lui quatre personnages de confiance : Charles Perrault qui pour l’instant travaille mollement chez son frère Pierre, receveur général des finances de Paris ; durant ses larges loisirs, il versifie des pièces de circonstance que le roi a goûtées. Jean Chapelle, un vieux critique littéraire. Un certain Amable de Bourzéis, théologien. Et l’abbé Cassagne, prédicateur. Colbert leur confie une première mission de la plus haute importance : choisir les légendes et emblèmes qui accompagneront les monuments royaux et toutes les médailles. Pour cette raison, cette « petite Académie » deviendra plus tard l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

      Très vite, le quatuor est chargé d’une autre tâche, plus générale : la propagande. Enrôler l’art et les artistes au service du roi.

     La petite Académie se réunit chez Colbert deux fois par semaine, les mardis et vendredis. Dans l’intervalle, sous la conduite de Perrault, elle commande, elle corrige, elle contrôle, elle gratifie.

    La petite Académie règne sur les grandes et y installe ses sbires : Lully à l’Académie royale de danse, Le Brun à l’Académie de peinture et de sculpture, le révérend père Du Hamel à l’Académie des sciences (1666). C’est Perrault lui-même qui s’occupe de l’Académie française, née en 1634. Et toujours lui qui tient la liste, soixante à quatre-vingts noms, ceux des heureux bénéficiaires des largesses royales. Seule manière de vivre, pour les artistes, en un temps où le droit d’auteur n’existe pas.

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    Si l’écriture, la peinture, la sculpture, la musique, les médailles du roi apportent leurs pierres séparées à l’éloge, le jardin peut offrir une mythologie qui les rassemble toutes. Et l’inscrire dans un espace où chacun se promène. Et l’installer dans le cycle du temps : saison après saison, la légende s’éternise.

    « Je vous veux pour Versailles. »

    Peut-on concevoir l’ivresse d’un mortel qui se voit chargé d’un tel ouvrage? Recevoir commande du roi lui-même, non seulement d’un tout-puissant mais – puisque le XVIIème siècle ne sépare pas le pouvoir du sacré – d’une divinité incarnée! Et le jardin qu’on lui donne à concevoir est celui de la monarchie elle-même. En le dessinant, il va raconter la nouvelle histoire du royaume et son lien avec le Ciel… Pensées vertigineuses qui ébranleraient plus d’une âme.

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     Un jour de 1983, j’ai vu sortir Ieoh Ming Pei du bureau de François Mitterrand*. Le président de la République venait de lui confier le Louvre pour en faire « le plus beau musée du monde » (les politiques français n’ont jamais connu la modestie). Toute ma vie je me souviendrai des lunettes rondes et du sourire enfantin du Chinois. Je l’ai raccompagné jusqu’à la grille. Il flottait plus qu’il ne marchait. Jamais les graviers de la cour n’avaient connu visiteur plus léger.

    Alors j’imagine Le Nôtre après son entrevue avec le roi. L’homme qui, ce soir-là, par les allées revient chez lui ne prend pas le chemin direct. Il s’égare un peu. Seule façon de retrouver la paix. Il longe les rives de la Seine où des portefaix « font grève », c’est-à-dire attendent du travail, le chargement ou le déchargement d’un bateau. Il se perd à l’ouest dans la garenne où il a rencontré, enfant, ses premiers lapins et sangliers. Il salue les oiseaux de la volière, rend une dernière visite aux parterres dont il a fait planter chaque bulbe. La nostalgie combat en lui la fierté. Il prie ses chers jardins des Tuileries de pardonner la longue infidélité qui va l’occuper ailleurs.

Érik ORSENNA, Portrait d’un homme heureux   André Le Nôtre 1613-1700 

*Érik Orsenna fut un collaborateur très proche de François Mitterrand à l’Élysée et son « nègre » pour les grands discours officiels, ceci en toute transparence.