Au fil des mots (111) : « humaniste »

La chasse aux livres

En 1417, il y avait près d’un siècle que les Italiens étaient férus de vieux manuscrits. La mode avait été lancée dans les années 1330 par Pétrarque, poète et érudit qui s’était couvert de gloire en reconstituant la monumentale Histoire de Rome de Tite-Live et en retrouvant des chefs-d’oeuvre oubliés, notamment de Cicéron et de Properce. L’exploit de Pétrarque en avait incité d’autres à rechercher des classiques qui n’étaient plus lus depuis des siècles. Les textes retrouvés étaient copiés, édités, commentés et passaient de main en main, conférant du prestige à ceux qui les avaient découverts et fondant ce qui devint « l’étude des humanités ».

Pour avoir compulsé les textes de la Rome classique ayant survécu, les « humanistes » – ainsi appelait-on ceux qui se consacraient à cette étude – savaient que de nombreux livres ou parties de livres autrefois célèbres s’étaient égarés. Les auteurs antiques qu’ils lisaient assidûment citaient régulièrement ces ouvrages pour les encenser ou les critiquer avec virulence. (…) Les humanistes se doutaient que certains de ces ouvrages disparus étaient probablement perdus à jamais, mais d’autres – qui sait combien – étaient peut-être cachés dans des endroits obscurs non seulement en Italie, mais de l’autre côté des Alpes. Pétrarque avait ainsi retrouvé le manuscrit du Pro Archia de Cicéron à Liège, en Belgique, et le manuscrit de Properce à Paris.

Les bibliothèques des vieux monastères constituaient le terrain de chasse privilégié du Pogge* et de ses amis : pendant des siècles, les monastères avaient été les seules institutions, ou presque, à s’intéresser au sort des livres.(…) Ils avaient exploré de nombreuses bibliothèques monastiques en Italie et suivi la piste de Pétrarque en France, mais ils savaient que les grands territoires inexplorés se trouvaient en Suisse et en Allemagne. La plupart des monastères de ces pays étaient difficiles d’accès – leurs fondateurs les avaient bâtis dans des endroits reculés afin de détourner les moines des tentations, des distractions et des dangers du monde. Une fois l’humaniste passionné parvenu dans ces monastères lointains, après avoir enduré l’inconfort et les périls du voyage, que se passait-il ? Bien peu d’érudits savaient exactement ce qu’ils cherchaient et bien peu auraient été capables de reconnaître l’objet de leur quête, si par hasard ils étaient tombés dessus. Se posait en outre la question de l’admission : pour se voir ouvrir la porte, il fallait persuader un abbé sceptique et un moine bibliothécaire qui ne l’était pas moins qu’on avait une raison légitime d’être là. L’accès de la bibliothèque était refusé aux visiteurs.(…)

Les problèmes ne s’arrêtaient pas là. Car si un chasseur de manuscrits pouvait atteindre un monastère, passer la porte aux lourds barreaux, pénétrer dans la bibliothèque et découvrir un manuscrit intéressant, encore fallait-il pouvoir en faire usage.

Les livres étaient rares et de grande valeur. Ils conféraient du prestige au monastère qui les possédait, et les moines étaient peu enclins à les laisser sans surveillance, surtout s’ils avaient affaire à des humanistes italiens peu scrupuleux. Certains monastères allaient d’ailleurs jusqu’à protéger leurs précieux manuscrits en les entourant de sorts. Ainsi l’avertissement adressé à « celui qui vole ce livre ou qui l’emprunte à son propriétaire et oublie de le rendre »:

Que le livre se transforme en serpent dans sa main et que tous ses membres soient brisés. Qu’il dépérisse de douleur et implore miséricorde à pleine voix, et qu’il ne soit pas mis fin à son agonie avant qu’il soit anéanti. Que les vers rongent ses entrailles, au nom du Ver qui ne meurt point, et quand enfin il ira à son châtiment dernier, que les flammes de l’enfer les consument à jamais.

Même un sceptique laïque aurait hésité avant de glisser un tel ouvrage sous le manteau.

Un moine pauvre ou vénal pouvait accepter de l’argent en échange des livres, mais le seul fait qu’un étranger s’y intéresse faisait grimper le prix. Il était possible de demander à un abbé la permission d’emprunter le livre, en promettant solennellement de le rapporter sans délai. Malheureusement, les abbés confiants, ou naïfs, étaient rares. Il était impossible de les forcer à accepter et, face à un non catégorique, toute l’entreprise tombait à l’eau et le bibliophile en était pour ses frais. On pouvait braver les sorts et tenter de voler l’ouvrage, mais les communautés monastiques avaient l’habitude de la surveillance. Les visiteurs étaient constamment épiés, les portes verrouillées la nuit, et parmi les frères, il y avait toujours quelques costauds mal dégrossis qui n’auraient eu aucun scrupule à corriger le voleur.

Le Pogge avait toutes les qualités requises pour franchir ces obstacles. Il maîtrisait parfaitement les techniques de déchiffrage des graphies d’autrefois. C’était un latiniste brillant, doté d’un oeil de lynx sachant repérer le style, les formules rhétoriques et les structures grammaticales du latin classique. Connaisseur hors pair de la littérature de l’Antiquité, il avait en mémoire des dizaines d’indices permettant d’identifier certains auteurs ou certaine oeuvres disparus. Et s’il n’était pas prêtre ni moine, il avait longtemps servi à la curie et à la cour papale : les structures institutionnelles de l’Église n’avaient pas de secrets pour lui et il connaissait ou avait connu personnellement de nombreux ecclésiastiques puissants, dont un certain nombre de papes.

Si ces relations haut placées ne suffisaient pas pour lui ouvrir les portes de la bibliothèque d’une abbaye reculée, le Pogge pouvait compter sur son charme personnel. C’était un conteur merveilleux, qui ne dédaignait pas les commérages et était toujours prêt à raconter des blagues, souvent d’un goût douteux…

Stephen GREENBLATT, Quattrocento

*Poggio BRACCIOLINI dit Le Pogge (1380-1459) – https://fr.wikipedia.org/wiki/Poggio_Bracciolini

Au fil des mots (110): « flûte »

Versailles Sans Souci ?

Le roi rêva un moment.

  • Ranreuil, je vous ai fait appeler…

Le prélude s’achève, songea Nicolas.

  • …pour vous montrer un objet.

Il ouvrit le tiroir du bureau et en sortit avec précaution une forme allongée dans une housse de velours bleu. Il la posa sur la tablette et la débarrassa du tissu qui l’enveloppait.

  • Ranreuil, quel est cet objet selon vous ?
  • Sire, je vois une canne brune avec un pommeau d’ivoire.
  • Vos sens vous abusent, reprit le roi avec un air taquin quasiment enfantin.

Il entreprit de dévisser le pommeau et en sortit une seconde canne, blanche cette fois, et percée de trous. Nicolas demeurait interdit à la grande joie du roi.

  • Ma surprise première fut égale à la vôtre.

Son expression se fit plus grave.

  • Sans doute êtes-vous informé du souci de la reine. Cela prend la dimension d’une affaire d’État. On ne conçoit guère comment tout cela a pu s’agencer et comment la bonne foi de la reine a pu être aussi abusée.

Nicolas peinait à suivre les méandres de la réflexion royale. Il lui paraissait qu’on venait de changer de sujet et que d’un objet étrange on était passé à la question brûlante des dettes de la reine. Il se mit à préparer sa réponse (…)

  • Enfin, poursuivait le roi, comment peut-on imaginer qu’un objet de cettte nature, dont il ne doit exister que peu d’exemplaires, ait pu disparaître pour se retrouver dans le salon de la reine? De quelle manière ma tante Adélaïde a-t-elle pu en faire présent à ma femme et dans quelles conditions s’en est-elle trouvée en possession, Balbastre servant d’intermédiaire ? Concevez que le bruit s’en soit répandu et que le ministre de Prusse ait saisi Vergennes, l’objet ayait été dérobé par une inconcevable audace dans les cabinets du roi Frédéric à Sans-Souci ! Et que cet objet réapparaisse à Versailles… Chez la reine ! Cela désormais nous menace d’un scandale et du discrédit. L’équilibre des alliances peut en être offensé, le nom et la réputation de la reine entachés, l’honneur de la couronne et l’autorité de l’État compromis.
  • Votre Majesté pourrait-elle m’éclairer sur la nature de cet objet?

Le roi porta l’extrémité de la chose à sa bouche et souffla dedans, en tirant un son strident. À nouveau le jeune homme reparut sous le masque du souverain ; il éclata de rire devant la mine déconfite de Nicolas.

  • Oui, oui, une flûte, Ranreuil. Qui l’eût cru ?

Il sortit un petit feuillet de tiroir et chaussa ses bésicles.

  • Le baron de Golz, ministre de Prusse, a remis à Vergennes ce descriptif : « Dans un étui tabulaire en bois et os, une flûte tournée d’une seule pièce dans une dent de narval, un poisson licorne des mers boréales, finition marbre. Elle est flûte, notez-le, uniquement dans sa partie haute et hautbois dans sa partie basse, percée d’un double trou pour du sol, une clef de laiton courbe et forme trapézoïdale est montée sur une moulure en ivoire réversible donnant le mi sur la flûte ainsi que sur le hautbois, un capuchon à vis protège l’emplacement de l’anche, le pommeau en ivoire est également décoré imitation marbre, son joint avec la défense étant dissimulé par une bague en métal doré avec en dessous la marque SCHERER et le lion dressé.  » Il paraît, acheva le roi avec malice, que la dent de narval est la panacée universelle contre les poisons. Elle permet de déceler leur présence. Mais celle-ci est un poison elle-même ! Ranreuil, reprit-il après un temps de réflexion, nous entendons que vous tiriez notre épingle de ce jeu dangereux. Je sais trop de gens dans cette cour, avides de…et je lis chaque semaine, apportés par Lenoir…

L’amertume lui crispa le visage.

  • …trop de libelles, de pamphlets ignobles pour imaginer ce que cette affaire…
  • Sire, dit Nicolas qui souffrait pour le roi, Votre Majesté peut être assurée que tout sera accompli afin d’éviter ce qu’elle redoute.

Il hésita avant de poursuivre. Un propos de Mme Campan résonnait dans sa tête qui éclairait beaucoup de choses.

  • Je dois à la vérité et à la loyauté d’avouer à Votre Majesté que j’ai quelques soupçons sur l’origine de cette machination, car l’objet n’a pas pu parvenir dans les mains de la reine sans qu’une volonté mauvaise ne lui en facilite l’accès. Je ne peux dissimuler au roi que la reine… Enfin, on joue gros à Versailles…

Il se sentait rouge de confusion. Le roi crispé leva la main.

  • J’achèverai, Ranreuil. La reine a des dettes. Je les paierai. Ne vous troublez point. Poursuivez.
  • Votre Majesté me facilite la confidence. Profitant de l’indulgence de la reine, certains tentent de profiter des difficultés de sa cassette. Une intrigante, que je surveille et sur laquelle j’enquête, est sur le point de tomber dans nos rêts. Dimanche, après la messe, je compte pouvoir annoncer au roi qu’elle est convaincue de lèse-majesté et à la disposition de la justice.

Le roi se redressa, le teint animé.

  • Qu’on ne décide rien sans nous en aviser. Tout doit être fait pour environner de ténèbres des tentatives qui affectent le trône.

Nicolas avait déjà entendu une sentence de ce genre dans la bouche de Sartine…

Jean-François PAROT, Le Cadavre anglais

Voici la bande-annonce de la série télévisée, qui résume assez bien les choses. Je ne l’ai malheureusement pas trouvée « seule » et visible en Belgique. Il m’a fallu passer par un magazine de programmes TV pour pouvoir vous la proposer et que vous puissiez la regarder.

https://www.programme-tv.net/programme/series-tv/r247076-nicolas-le-floch/15843699-le-cadavre-anglais/

Et puis, comme nous sommes à la veille d’un week-end, une autre lecture : un lien vers un blog ami où vous apprendrez bien d’autres choses passionnantes sur Frédéric de Prusse et pas que… ! Et puis il y a de la musique !

Au fil des mots (109) : « critique »

La critique du critique

« Quand on demande à un enfant ce qu’il veut faire lorsqu’il sera adulte, il ne répond jamais critique, ce qui prouve que c’est un métier de raté. » Impossible de ne pas rire avec François Truffaut lui-même critique à ses débuts, de cette réplique qu’il place dans la bouche d’un de ses personnages.

Un exemple ? De qui a-t-on écrit ces lignes ? « Jamais nous n’avions atteint tant de complaisance dans l’horrible. Lucidité ? Non, sadisme. L’auteur se vautre dans la puanteur. Le coeur se serre. La chair se hérisse. Et surtout l’on pèle de gêne. De gêne d’être là. Oui, je baissais la tête, je n’osais plus regarder le plateau. J’avais le sentiment de participer à une oeuvre indécente. » Cet auteur qui « se vautre dans la puanteur », selon le jugement avisé d’un oracle aujourd’hui complètement oublié, n’est autre que Samuel Beckett, et la pièce, peut-être sa plus belle, Oh les beaux jours. Belle profession que celle de critique qui consiste trop souvent à trouver le pire dans le meilleur et le meilleur dans le pire, faute d’un goût personnel ou désintéressé.

Toute plaisanterie mise à part, personne ne peut nier à quelle hauteur du discernement fondamental la critique peut se placer lorsqu’elle est le fait de musiciens comme Debussy ou Boulez, d’écrivains comme Borges ou Blanchot, ou, simplement d’êtres toujours susceptibles de s’émouvoir. Dans ce cas, la critique est un art parallèle à l’autre : l’hommage d’artistes à leurs pairs, attachés à transposer une émotion en vertu d’un autre ordre, celui de la raison et de l’esprit. Baudelaire écrivait au sujet de Wagner : « Tous les grands poètes deviennent naturellement, fatalement, critiques. »

L’inverse, hélas, se produit rarement. Je le regrette : il manque alors à ces individus l’expérience vitale du trac, du face-à-face avec une salle où chacun est différent de son voisin, où chaque auditeur (et parmi eux le critique lui-même) attend de vous une émotion distincte, une réponse particulière à son point de vue sur l’oeuvre. Il leur manque ce face-à-face avec soi-même, devant un clavier dont les touches ressemblent brusquement à des crocs luisants et redoutables. Un face-à-face avec le doute malgré les heures de recherche et de répétition.

L’un d’eux, autrefois réputé, m’a traitée au tout début, dans un journal français conservateur, de petite chèvre sans souffle, tout juste bonne à faire des bonds sur scène; quelques années plus tard, il écrivait que, contrairement à ses attentes, je n’avais décidément pas changé : j’étais restée cette interprète qui méritait le fouet, une Walkyrie tonitruante ! Plus tard encore, il admettait dans ce même journal avoir été ému par un de mes concerts auquel il avait assisté ; il fut ravi d’avoir l’occasion de changer une nouvelle fois d’avis publiquement à mon sujet. Ce fut la dernière.

Aujourd’hui, je sais sourire des diktats de la presse. le public n’a pas besoin qu’il lui ordonne ce qu’il convient d’aimer ou non, il est adulte, passionné et exigeant. Et c’est pour lui que je joue. Mais dans les premiers temps, à Paris, lors des premiers concerts, quel massacre ! Il faut avoir reçu les encouragements de maîtres comme Pierre Barbizet, Jorge Bolet, Daniel Barenboim ou Léon Fleischer pour ne pas s’affecter de propos si contradictoires.

À mes débuts, ces questions, je le reconnais, m’ont tourmentée, jusqu’au jour où je les ai mises à plat et découvert qu’au fond, il y avait davantage de bonnes critiques que de mauvaises. C’est la violence outrée des mauvaises et leur volonté de mise à mort qui me frappaient le coeur. Je les ai considérées comme nulles, absolument stériles, à mesure que j’ai réussi à tenir le pas gagné, non sur les autres, mais sur mes incertitudes. Le premier critique est l’artiste lui-même : il ne vise pas une perfection illusoire, qui serait lettre morte, personne ne pouvant répondre en lieu et place des compositeurs, ni de leurs désirs. Ce que vise tout artiste véritable, c’est à animer de sa vie l’oeuvre jouée, à lui donner tout son être, dans cet abandon parfait propre à l’amour.

Les grands peintres n’ont jamais cherché à reproduire la réalité des visages trait pour trait ; ils partaient d’un modèle pour en dégager l’existence la plus profonde. Et puis, que reproduire en musique ? Il n’existe pas, inscrit comme les plans d’un temple parfait, comme un individu vivant, un modèle idéal d’interprétation. Il y a et il ne peut y avoir qu’une rencontre avec l’existence d’une musique qui se joue. « Quelque part dans l’inachevé ».

Hélène GRIMAUD, Variations sauvages

Au fil des mots (108) : « paix »

Aujourd’hui 11 novembre, je fais une exception. Je vous présente un auteur que je n’ai pas lu : Maurice Genevoix. Lui et ses compagnons d’armes de la guerre 14/18 viennent d’entrer au Panthéon.

Érik Orsenna et Philippe Torreton lui ont rendu un vibrant hommage en cette fin d’après-midi lors d’une superbe émission sur France 2. La cérémonie d’entrée au Panthéon fut émouvante.

Après son témoignage des horreurs de la Grande Guerre, Genevoix construit une oeuvre littéraire en résonance avec la nature. La Meuse et la Loire, deux fleuves qui lui furent familiers, qui me sont familiers et que j’aime. Voici un tout petit extrait de son dernier livre (testament) « Un jour ».

Et tout en dessous, (j’ai un peu attendu la mise en ligne de cet article pour pouvoir vous la proposer, l’ayant suivie en direct à la télévision et l’ayant trouvée émouvante), la cérémonie de panthéonisation qui a eu lieu il y a deux heures. Une cérémonie bouleversante comme sait le faire la République française… Hommage de haut vol à un écrivain et à tous les Poilus.

La nature consolatrice

Au lieu de suivre le bord de la Loire, j’avais marché à l’opposé du fleuve vers une pinède où je savais trouver le silence grave, la lumière doucement amortie qui me mettrait quelque apaisement au cœur.
La mousse feutrait le sable du chemin que je suivais. De part et d’autre la foule des pins sylvestres espaçait ses hautes colonnades d’un rose ardent peu à peu mauvissant sur les profondeurs bleues du sous-bois.
Le silence même et la sérénité. L’essor brusque d’un ramier dans les cimes, le déboulé d’un garenne hors d’un roncier, le saut rebondissant d’un écureuil dans la perspective de l’allée s’intégraient parfaitement à ce silence et à sa paix.

Maurice GENEVOIX, Un jour

Au fil des mots (107): anagramme

Adieux, Idéaux

Ils se retrouvèrent aux premiers jours de l’automne de la deuxième année, avant la reprise, et se répétèrent à l’envi que rien ne devait filtrer. Entre-temps, pendant l’été, ils avaient échangé quelques messages lointains. Elle voulait lui montrer qu’elle n’avait pas oublié. Il avait répondu gentiment. Il avait été sévèrement malade. Il avait pensé à elle. Mais l’appeler, pour quoi faire ? Elle ne pourrait pas l’aider, à peine le soutenir. Alors, rien. À se contenter de paroles plates, mieux valait ne rien dire. La situation était sans issue. Il s’était imaginé qu’elle donnerait un signe peut-être une fois ou deux, puis il n’y avait plus songé, s’était habitué à vivre sans trace d’elle, et l’aurait oubliée – peut-être – si des amis ne l’avaient invité à s’exprimer chez eux lors d’un rassemblement qu’ils organisaient. Il accepta sur l’instant : par une coïncidence amusante, c’était sa région à elle. Il ne résistait jamais aux ironies du destin. L’événement était festif, il lança dans la presse régionale un jeu de mots à elle seule destiné. Elle rétorqua avec malice par une interview similaire. Et elle lui laissa un message. Leurs photos s’étalaient face à face dans le journal local comme une mise au défi, cela les fit sourire. Il prit plaisir à ce cache-cache, à être là, quasiment sur ses terres, à commenter ses déclarations, à y répondre avec une vigueur et une joie qui n’ôtaient rien à sa sincérité, à entendre évoquer la vie de celle qu’il n’avait vue que dans son exil parisien, et dont il découvrait ainsi l’environnement, le jardin secret, la terre d’élection. Flânant dans les quartiers du village, le long de la rivière, dans la tiédeur de la grand-place, dégustant un café en lisant, il l’imaginait au quotidien ; elle appréciait en connaisseur de le voir à l’oeuvre, distribuant un tract sur le marché, saluant des commerçants. Ils savaient y faire l’un et l’autre. Ils aimaient cela. (…)

Dans les ruelles, croisant ces visages qui l’avaient soutenue, ou non, il avait le sentiment de pénétrer chez elle en cachette, en son absence, d’ouvrir les tiroirs de regarder les photos du salon, d’inspecter les rayonnages de la bibliothèque. Ils étaient faits de la même eau, et, se connaissant lui-même, il savait qu’il en apprenait davantage sur elle par cette immersion dominicale que s’il avait passé la nuit à son domicile. Chacune de ces rues, chaque paysage de la campagne alentour, chacun des hameaux qu’ils avait traversés avait pétri son histoire, forgé ses rêves d’adolescente. Il était né dans une autre campagne, savait parfois en reprendre l’accent, en était le meilleur ambassadeur, celui qui suscitait la fierté de tous ceux qui l’avaient vu grandir, et qui avaient fait de lui ce qu’il était aujourd’hui, un homme politique. Ces hommes et ces femmes étaient leur raison d’être ensemble. Le décor, la nature et l’histoire de ces lieux faisaient corps avec elle, et il s’y fondait comme s’il pénétrait le secret de sa naissance. (…)

Ayant pris plaisir à visiter les recoins, les jetées, les églises, il partit retrouver ses amis. Se montra enjoué, enjôleur, blagueur. Mais en son for intérieur, il était déçu qu’elle n’ait pas été là.

Elle ne lui fournit aucune explication, et il ne posa pas de questions. Il savait qu’elle n’imaginait pas l’inviter dans son bureau avant qu’il ne partage le banquet de ses rivaux. Il ne regretta pas longtemps l’accueil dit républicain, et se contenta de flâner dans les ruelles désordonnées d’une ville à la beauté lumineuse dont les façades donnaient à chaque instant l’illusion de tituber.

Aurélie FILIPPETTI, Les Idéaux

Au fil des mots (106) : « Russie »

3-0

Ce qui avait attiré l’attention du comte, c’était l’enthousiasme exprimé par le Britannique pour la Russie. En particulier, le jeune homme était séduit par l’architecture tarabiscotée des églises et le caractère exubérant de la langue. Quant à l’Allemand, il répondit le visage sévère que l’unique contribution des Russes à la civilisation occidentale était l’invention de la vodka.

  • Allons, dit le Britannique, vous plaisantez.

L’Allemand posa sur son jeune voisin le regard de celui qui a passé sa vie entière à être sérieux.

  • Je suis prêt à offrir un verre de vodka, annonça-t-il, à tout homme capable d’en nommer trois autres.

La vodka n’était pas la boisson préférée du comte, certes. De fait, malgré son amour pour son pays, il en buvait rarement. Qui plus est, il avait déjà descendu une bouteille de blanc et un verre de cognac, et il lui restait une affaire importante à régler. Mais lorsque votre pays est traité avec autant de désinvolture, impossible de vous cacher derrière vos préférences ou vos obligations – surtout quand vous avez bu une bouteille de blanc et un verre de cognac. (…)

  • Si je puis me permettre messieurs, je n’ai pas pu faire autrement que d’entendre votre conversation. Je ne doute pas, mein Herr, que votre remarque à propos des contributions de la Russie à la civilisation occidentale soit une forme d’hyperbole inversée – une litote exagérée pour plus d’effet poétique. Néanmoins, je me propose de vous prendre au mot et suis ravi d’accepter votre défi.
  • Le diable m’emporte !
  • En revanche, j’ai une condition, ajouta le comte.
  • Quelle est-elle ? demanda l’Allemand.
  • Que pour chacune des contributions que je nomme, nous buvions tous les trois un verre de vodka.

La mine renfrognée, l’Allemand leva la main en l’air comme s’il faisait aussi peu cas du comte que de son pays. Mais Audrius, toujours aussi attentif, avait déjà posé trois verres vides sur le comptoir et était en train de les remplir à ras bord.(…)

  • Numéro 1, dit le comte en ménageant une pause dramatique : Tchekhov et Tolstoï.(…) Oui, oui. Je sais ce que vous allez dire : que chaque nation a ses poètes au panthéon. Mais avec Tchekhov et Tolstoï, nous autres Russes avons posé les bornes du monde romanesque. Désormais les auteurs de fiction d’où qu’ils viennent devront s’insérer dans cet espace littéraire qui commence avec l’un et finit avec l’autre. En effet, qui, je vous le demande, a montré une meilleure maîtrise de la forme courte que Tchekhov dans ses petites histoires parfaites ? Précises, économes, elles nous invitent à une heure secrète dans un recoin de la maison où la condition humaine se trouve brusquement toute proche, parfois de manière déchirante. L’autre extrême, comment imaginer une oeuvre plus ambitieuse que Guerre et paix ? Une oeuvre qui passe avec autant d’aisance du salon au champ de bataille et vice-versa ? Qui s’interroge avec autant de profondeur sur la façon dont l’individu est façonné par l’histoire, et l’histoire par l’individu ?(…)
  • Il est probable qu’il ait raison, dit le Britannique.

Puis il leva son verre et but. Alors le comte vida le sien et après un grognement, l’Allemand fit de même.

  • Numéro 2 ? demanda le Britannique, tandis qu’Audrius emplissait de nouveau les verres.
  • Premier acte, scène 1 de Casse-Noisette.
  • Tchaïkovski ! s’esclaffa l’Allemand
  • Vous riez, mein Herr. Pourtant, je suis prêt à parier mille couronnes que vous pouvez l’imaginer vous-même. Le soir de Noël, après avoir fait la fête avec la famille et les amis dans une pièce décorée de guirlandes. Clara dort profondément par terre avec son magnifique nouveau jouet. Mais lorsque sonnent les douze coups de minuit, avec Drosselmeyer le borgne perché sur l’horloge telle une chouette, le sapin de Noël se met à grandir. (…) Pour profiter de l’essence de l’hiver, il faut aller au-delà du cinquantième parallèle jusqu’aux latitudes où la course du soleil est la plus elliptique et la force du vent la plus impitoyable. Sombre, froide, couverte de neige, la Russie a le genre de climat dans lequel l’esprit de Noël brille de tous ses feux. Et c’est la raison pour laquelle Tchaïkovski semble avoir saisi la musique de Noël mieux que quiconque. Je vous le dis, non seulement tous les enfants européens du XXème siècle connaissent les mélodies de Casse-Noisette, mais ils imagineront leur Noël tel qu’il est dépeint dans le ballet, et quand ils seront vieux, le soir de Noël, le sapin de Tchaïkovski ressurgira dans leurs souvenirs et grandira jusqu’à ce qu’ils l’admirent à nouveau avec des yeux émerveillés.
  • L’histoire a été écrite par un Prussien, dit l’Allemand en levant son verre de mauvaise grâce.
  • Je vous l’accorde, concéda le comte. Mais sans Tchaïkovski, elle serait restée en Prusse.
  • Numéro 3, annonça le comte.

Et là, en guise d’explications, il se contenta de faire un geste en direction de l’entrée du Chaliapine, où un serveur apparut tout à coup avec un plat en argent posé en équilibre sur les paumes de ses mains. Il le déposa sur le comptoir entre les deux étrangers et souleva le couvercle arrondi, révélant une généreuse portion de caviar accompagnée de blinis et de crème aigre. Même l’Allemand ne put s’empêcher de sourire, son appétit prenant le pas sur ses préjugés. Quiconque a passé une heure à boire de la vodka au verre sait que la taille d’un homme n’a étonnamment que peu à voir avec sa capacité à boire. Il est des hommes tout petits pour qui la limite est de sept verres, et des géants pour lesquels elle est de deux. Pour notre ami allemand, visiblement, elle se situait à trois. Car si Tolstoï lui fit tourner la tête et Tchaïkovski lui embruma l’esprit, alors le caviar lui fit carrément boire la tasse. Si bien qu’agitant un doigt accusateur en direction du comte il s’éloigna, posa la tête sur ses bras croisés et rêva de la fée Dragée…

Amor TOWLES, Un gentleman à Moscou

Au fil des mots (105) : « journaliste »

Genêt du New Yorker, années 20

Tout de suite après son petit-déjeuner, Janet achetait les journaux du matin au kiosque du boulevard Saint-Germain, puis elle retournait dans sa chambre, les bras chargés de papier imprimé qui sentait l’encre fraîche. C’était l’odeur qu’elle préférait entre toutes, supérieure au parfum des fleurs.(…)

Pour dire peu, il fallait voir beaucoup. Elle sortait, prenait l’autobus, traînait dans les librairies, les grands magasins, questionnait les vendeuses, les serveuses, les chauffeurs de taxi. À la fin de la journée, les pages de son carnet de notes étaient couvertes de sa large écriture anguleuse. Elle seule se retrouvait dans ses hiéroglyphes et ses abréviations.

Elle se constitua un réseau d’informateurs, se fit inscrire sur les listes des agences de presse, reçut des invitations aux vernissages, aux signatures, aux défilés, aux premières, aux cocktails, aux soirées mondaines. On apercevait sa silhouette fine, ses tailleurs bien coupés et ses écharpes colorées à Drouot, au Palais de Justice, au cirque, au théâtre, au concert, au music-hall, aux ballets.

Ross ne remboursait pas ses frais, elle devait payer ses places. À l’Opéra, elle connaissait par coeur le balcon le plus haut, savait quels fauteuils bon marché il fallait acheter pour éviter le pilier central. Elle recensait les bars et les dancings en noctambule et les bistros en gourmande. Son oeil d’expatriée saisissait ce qu’il y avait de drôle ou d’incongru dans une scène ou un spectacle, son humour désormais parisien le décryptait. (…) Elle savait qu’il n’existe pas de sujet mineur pour peu qu’on sache le raconter. (…)

Quand sa moisson lui suffisait, elle s’enfermait dans sa chambre. Elle pouvait écrire quatre jours d’affilée, y passer ses nuits s’il fallait. Sa résistance physique était sans limites. Elle travaillait lentement mais beaucoup, c’était, disait-elle, tout le secret de ce métier impossible. Elle aimait « sculpter la glaise des mots », les façonner, les ponctuer, les biffer, les reprendre. Sans cesse à la recherche de l’adjectif parfait, de la tournure subtile, elle disait d’une phrase qu’elle « la harcelait, la rongeait, la caressait et la flattait ». (…)

Son article terminé, Janet prenait l’autobus jusqu’à la gare Saint-Lazare, où la poste française tenait tous les matins un bureau dédié à la presse étrangère. Son courrier, à l’adresse du New Yorker, filait vers Le Havre par un train spécial, le boat train. Puis un paquebot le transportait jusqu’à New York où la poste américaine le prenait en charge.

Janet n’entendait plus parler de son texte jusqu’à sa publication, quinze jours plus tard. Elle le découvrait imprimé comme n’importe quel lecteur. Il était rare qu’elle ne s’agace pas, ou ne se mette en colère. On l’avait coupée, mutilée, blessée, on avait transformé ses propos ! Et puis ce « je » ajouté au début d’une phrase alors qu’elle veillait à ce que ses articles soient neutres !

« Chère Katharine, je constate avec douleur, stupéfaction, colère, chagrin, etc. Chère Katharina, pourquoi ne respecte-t-on pas mon travail? Chère Katharina… » (…) À la brutalité de Ross, elle préférait le tact de Katharina qui l’encourageait, certaine qu’elle deviendrait bientôt l’une des grandes plumes du New Yorker.

Et elle, la rebelle, qui avait détesté les contraintes de l’école, les notes, la toute-puissance des professeurs, se retrouvait à la merci de censeurs que, cette fois, elle avait choisis. Elle se surpassait pour ne pas leur déplaire, tremblait en attendant leur verdict. Mais la joie éprouvée quand ils la félicitaient valait bien les petites humiliations ressenties.

Au fond, son pseudonyme était commode. (…) Genêt était l’alibi idéal pour séparer toutes ses vies. Elle ne s’en privait guère, sa liberté était aussi à ce prix.

Michèle FITOUSSI, Janet

Au fil des mots (104): « remuant »

Le goût de l’intrigue

Versailles. De fort mauvaise humeur, le jeune Louis XVI arpente son cabinet devant Sartine, inquiet, et Beaumarchais qui porte quelques documents sous le bras.

LE ROI (très sec) : Monsieur de Beaumarchais, vous m’avez obligé à écrire au roi George qui n’est pas du tout mon ami. Quelle mouche vous a piqué ?

BEAUMARCHAIS : Le service du roi, Sire ! Je n’ai pas pu me résoudre à rentrer d’Angleterre sans avoir étouffé dans l’oeuf ce libellé infamant (et il tend au roi le manuscrit du pamphlet). en voici donc l’original.

LE ROI : Je vous suis très reconnaissant de défendre l’honneur de ma famille, mais je pensais à ce contact que vous eûtes avec les insurgés américains.

BEAUMARCHAIS (d’une voix assurée) : Notre défunt roi Louis XV s’intéressait à la guerre d’Indépendance des colonies britanniques.

LE ROI (très étonné) : Comment le savez-vous ?

BEAUMARCHAIS : Lorsqu’il m’a envoyé à Londres, il m’a chargé d’un message secret pour Benjamin Franklin. Hélas, quand je suis arrivé, il venait de quitter le pays. J’ai donc brûlé ledit message.

Il est visible que le roi est sceptique. Il regarde Sartine, mais celui-ci esquisse un geste d’ignorance. Beaumarchais reprend la parole.

BEAUMARCHAIS (au roi) : Votre aïeul s’est toujours méfié des Anglais, Sire. Il a même songé à envahir leur royaume, de tous temps malintentionné. Ce plan l’atteste.

Beaumarchais tend au roi le plan acheté à d’Éon.

LE ROI : Projet bien dangereux… dangereux et ruineux.

Beaumarchais met sa main sur son coeur et profère avec force :

BEAUMARCHAIS : Sire, la victoire des Anglais sur les Américains signifierait la perte de nos possessions d’outre-mer et le renforcement de la puissance britannique. La France se doit de l’empêcher.

Toujours réprobateur, le roi hoche la tête.

BEAUMARCHAIS (d’un ton résolu) : Trois millions, Sire. J’ai fait les comptes. Si je puis me permettre…

Le roi hausse légèrement les épaules.

LE ROI : Vous vous êtes déjà permis tant de choses…

BEAUMARCHAIS : Je suis tout prêt à avancer le premier million sur ma fortune personnelle. Pour le second, je me fais fort de l’obtenir du roi d’Espagne. Reste un million au compte du royaume.

Éberlué par l’assurance de Beaumarchais, le roi consulte du regard Sartine qui paraît ébranlé par la conviction de Pierre.

LE ROI : On vous a beaucoup reproché de vous mettre en avant en toutes circonstances. Maintenant, je comprends pourquoi.

Beaumarchais se redresse fièrement.

BEAUMARCHAIS : Sire, vous nous voyez nous mettant en arrière quand la patrie est menacée…

LE ROI (en souriant) : Qu’entendez-vous par nous ?

BEAUMARCHAIS : Par nous, j’entends la France.

LE ROI : …Et quand la France réussit quelque chose, vous dites encore nous ?

BEAUMARCHAIS : Non, là, je dis « le roi »

LE ROI : Bien. mais dites-moi, pourquoi vous passionnez-vous pour ce projet ?

BEAUMARCHAIS : Pour la France d’abord… Et puis aussi parce que je suis en train de traduire la Déclaration d’Indépendance des États-Unis.

Beaumarchais montre le portefeuille de cuir noir que le roi écarte d’un geste.

LE ROI : Et que dit-elle cette Déclaration?

BEAUMARCHAIS : Elle parle du peuple et de son droit le plus sacré.

LE ROI : Quel droit ?

Un silence. Beaumarchais regarde le roi.

BEAUMARCHAIS : Sire, le droit au bonheur.

Le visage du roi se ferme. Cette fois Beaumarchais est allé trop loin.

LE ROI (sèchement) : Sartine, veuillez raccompagner Monsieur de Beaumarchais.

Beaumarchais s’incline sans mot dire et suit Sartine en direction de la porte. Ils sortent du palais et se dirigent vers leurs carrosses.

SARTINE (d’un ton irrité) : Louis XV s’intéressant aux insurgés américains ! C’est ta dernière invention?

BEAUMARCHAIS : En tout cas, si son successeur s’engage à leur côté, il laissera dans l’Histoire le souvenir d’un grand roi.

SARTINE (ironique) : Et toi celui de son inspirateur !

BEAUMARCHAIS : Inspiré, je le suis par métier. Comment le trouves-tu, ce gros garçon ?

SARTINE : Le roi ? Il est un peu trop tôt…

BEAUMARCHAIS : Eh bien, moi, il me plaît. Je le sens plein de volonté.

Sartine s’arrête, croise les bras et ne peut s’empêcher de rire.

SARTINE: Dis plutôt que tu le sens prêt à obéir à la tienne.

Ils s’arrêtent devant le carrosse de Beaumarchais où les attend Gudin. Sartine le salue et tend la main à Beaumarchais.

SARTINE (ironique) : Je te verrais très bien ministre.

BEAUMARCHAIS : J’y pense quelquefois. À bientôt, cher Antoine.

Tandis que Sartine s’éloigne, Gudin interroge Beaumarchais.

GUDIN : Que pensez-vous de notre nouveau roi ?

BEAUMARCHAIS : Il a du ventre, du coeur et sans doute de la cervelle.

GUDIN : Et dans tout ça, que deviennent vos droits civiques ?

Beaumarchais ouvre la porte de son carrosse, invite du geste Gudin à y monter, puis prend place à côté de lui.

BEAUMARCHAIS : Ils me reviennent doucement. Nous allons reprendre le Barbier… J’y ai travaillé en prison.

GUDIN (gaiement) : N’est-ce pas là où, en fin de compte, vous travaillez le mieux ?

BEAUMARCHAIS : En tout cas, Figaro y a pris du poids. Je lui ai ajouté un acte.

GUDIN : Un acte… mais c’est énorme.

Beaumarchais a un petit rire satisfait.

BEAUMARCHAIS : Oh, juste la distance qui sépare le succès du triomphe !

Jean-Claude BRISVILLE, Beaumarchais, l’insolent

Cet extrait dans le film…

Au fil des mots (103): « incarnée »

Ophélie au bain

Elizabeth Siddal frissonna, parcourue d’une sensation de malaise et d’engourdissement. Depuis combien de temps reposait-elle ainsi, le corps plongé dans l’eau à peine tiède de cette baignoire curieusement placée en plein centre de l’atelier de John Millais ?Ces séances de pose extravagantes l’avaient d’abord amusée. Dehors c’était l’hiver, la rumeur de Londres atténuée sous une neige épaisse, bleuie par un froid vif de quinze jours. Elizabeth venait à pied, soufflant devant elle des petits nuages de froid docile ; ses pieds, chaussés de caoutchoucs, s’imprimaient dans la neige dure avec ce craquement feutré qui lui plaisait. Gower Street, elle pénétrait chez les Millais. La porte de l’atelier poussée, une chaleur d’étuve tombait sur elle. Le contraste était agréable. En plus du feu de cheminée toujours copieusement nourri, John Millais avait fait installer un poêle à bois ronfleur. Mais le raffinement, l’étrangeté, c’était ce dispositif placé sous la baignoire : une dizaine de chandelles constamment allumées pour garder l’eau bien chaude. Revêtir une robe de brocart antique, rehaussée de dentelles d’argent. S’engloutir dans ces eaux domestiques, au creux de l’hiver londonien ; c’était comme un jeu, qui semblait prendre à contre-pied tous les usages, et jusqu’au conformisme de la sensation – bien à l’abri du froid, dans l’humide et le chaud, s’abandonner à l’immobilité d’une beauté mouvante : devenir Ophélie.

Rejetée par Hamlet, Ophélie devient folle et se noie. Le personnage avait séduit Millais, mais, au-delà du personnage, ce rêve d’habiter la mort aux couleurs du présent, de basculer ailleurs, dans l’apparence du réel.(…) Millais s’était rendu dans le Surrey pour peindre le décor de son tableau. Au bord de la rivière Hogsmill, il avait peint au naturel une nature si vivante qu’elle pouvait accueillir la mort : feuilles argentées, troncs tordus des saules enchevêtrés, vert sombre des algues menaçantes, vert d’angélique des roseaux coupants ; mais la chaleur joyeuse d’un bouvreuil abricot posé sur une branche, et toute la fraîcheur des aubépines rose pâle endimanchant les buissons de la berge. Sur un carnet d’esquisses, John Everett avait cherché sans relâche le mauve bleu de la violette, le bleu laiteux des myosotis. Plus tard, il avait retrouvé l’éclat des coquelicots, le velouté des anémones, les moindres nuances de toutes ces fleurs-symboles dont il voulait consteller le corps immergé d’Ophélie.

Ainsi, à sa première visite à Gower Street, Elizabeth s’était-elle arrêtée devant cette toile si mystérieuse et si vivante, inachevée ; au milieu de l’eau sombre, une grande tache blanche demeurait. Tout comme Rossetti, Millais pratiquait le fond blanc qui donnait tant de vie à la lumière. Mais là, c’était étrange et aveuglant : cette grande tache claire où elle allait s’incarner dans la mort lui avait fait battre le coeur. (…)

Elizabeth frissonna de nouveau. Était-ce bien de froid? Elle ne sentait plus les frontières de son corps, d’abord engourdi par la chaleur, puis peu à peu par cette sensation de fluidité qui la gagnait tout entière. Elle était l’eau, le passage immobile d’un univers fuyant, l’image insaisissable, dédoublée, d’un être abandonné, à quel invisible courant ? (…)

Ce soir était le dernier soir. Millais serrait les mâchoires, dans l’exaspération des ultimes retouches.(…) Enfin, John Everett posa sa brosse sur le chevalet. Elizabeth se leva sans un mot, jetant un châle sur ses épaules. Sa robe rebrodée d’argent restait collée contre son corps, et dégouttait sur le plancher. Mais peu lui importait. Elle regardait fascinée : sur la toile, ses longs cheveux noyés se confondaient avec les eaux troublantes et sombres de la rivière. Les anémones et les pensées s’échappaient de ses mains ouvertes, dans un geste d’une étonnante fraîcheur, qui semblait à la fois si hiératique, les paumes tournées vers le ciel. C’était elle, offerte et prisonnière au centre du motif. Elle, et par-delà son corps, tous ces rêves, toutes ces pensées qui l’avaient traversée durant tant d’heures extatiques. Elle était là, éternisée et abolie, là, morte sur la toile plus vivante que sa vie…

Philippe DELERM, Autumn

Au fil des mots (102) : « renardeau »

La Cité des Anges

En Haute-Californie, très peu de gens savaient lire et écrire, sauf les missionnaires, qui bien qu’étant des hommes rudes, presque tous d’origine paysanne, avaient au moins un vernis de culture. Il n’y avait pas de livres disponibles et dans les rares occasions où arrivait une lettre, comme elle apportait sûrement une mauvaise nouvelle, le destinataire ne se pressait pas de la porter à un religieux pour qu’il la déchiffre ; mais Alejandro avait le prurit de l’éducation et il se battit pendant des années pour faire venir un maître d’école de Mexico. À cette époque, Los Angeles était déjà plus importante que la bourgade de quatre rues qu’il avait vue naître ; elle était devenue la halte obligatoire des voyageurs, un lieu de repos pour les marins des bateaux marchands, un centre de commerce de cette province. Monterrey, la capitale, était si loin que la plupart des affaires du gouvernement se réglaient à Los Angeles. Hormis les autorités et les officiers militaires, la population était mélangée, se qualifiant de gens de raison pour se distinguer des Indiens purs et des domestiques. Les Espagnols de sang pur constituaient une classe à part. La localité comptait déjà des arènes et une maison de tolérance flambant neuve composée de trois métisses à la vertu négociable et d’une opulente mulâtresse de Panamá, dont le prix était fixe et assez élevé. Il y avait un édifice spécial pour les réunions de l’alcade et des dirigeants, qui servait également de tribunal et de théâtre, où l’on présentait en général des opérettes, des oeuvres morales et des actes patriotiques. Sur la place d’Armes avait été construit un kiosque pour les musiciens qui animaient les après-midi à l’heure de la promenade, quand les jeunes célibataires des deux sexes, surveillés par leurs parents, se montraient en groupes, les jeunes filles marchant dans un sens et les jeunes hommes en sens inverse. En revanche, il n’existait pas encore d’hôtel ; en fait, dix ans allaient passer avant que le premier soit élevé ; les voyageurs étaient logés dans les maisons riches, où la nourriture et les lits pour recevoir ceux qui demandaient l’hospitalité ne firent jamais défaut. Au vu d’un tel progrès, Alejandro de La Vega considéra indispensable qu’il y eût aussi une école, bien que personne ne partageât son inquiétude. De ses propres deniers, seul et à la force du poignet, il réussit à fonder la première de la province, qui serait la seule pendant de nombreuses années.

L’école ouvrit ses portes juste au moment où Diego fêta ses neuf ans et où le père Bernardo annonça qu’il lui avait appris tout ce qu’il savait, sauf dire la messe et exorciser les démons. C’était une pièce aussi sombre et poussiéreuse que la prison, située à un angle de la place principale, pourvue d’une dizaine de bancs de fer et d’un fouet à sept lanières accroché près du tableau. Le maître était l’un de ces petits hommes insignifiants que le moindre soupçon d’autorité transforme en êtres brutaux. Diego eut la malchance d’être un de ses premiers élèves avec une poignée d’autres garçons, rejetons de familles honorables de la localité. (…)

Parmi les élèves il y avait García, fils d’un soldat espagnol et de la propriétaire d’une taverne, un enfant d’une intelligence limitée, grassouillet, aux pieds plats et au sourire nigaud, victime préférée du maître et des autres élèves qui le tourmentaient sans arrêt. Par un désir de justice que lui-même ne parvenait pas à s’expliquer, Diego devint son défenseur, gagnant l’admiration fanatique du gros garçon.

Isabel ALLENDE, Zorro