Au fil des mots (104): « remuant »

Le goût de l’intrigue

Versailles. De fort mauvaise humeur, le jeune Louis XVI arpente son cabinet devant Sartine, inquiet, et Beaumarchais qui porte quelques documents sous le bras.

LE ROI (très sec) : Monsieur de Beaumarchais, vous m’avez obligé à écrire au roi George qui n’est pas du tout mon ami. Quelle mouche vous a piqué ?

BEAUMARCHAIS : Le service du roi, Sire ! Je n’ai pas pu me résoudre à rentrer d’Angleterre sans avoir étouffé dans l’oeuf ce libellé infamant (et il tend au roi le manuscrit du pamphlet). en voici donc l’original.

LE ROI : Je vous suis très reconnaissant de défendre l’honneur de ma famille, mais je pensais à ce contact que vous eûtes avec les insurgés américains.

BEAUMARCHAIS (d’une voix assurée) : Notre défunt roi Louis XV s’intéressait à la guerre d’Indépendance des colonies britanniques.

LE ROI (très étonné) : Comment le savez-vous ?

BEAUMARCHAIS : Lorsqu’il m’a envoyé à Londres, il m’a chargé d’un message secret pour Benjamin Franklin. Hélas, quand je suis arrivé, il venait de quitter le pays. J’ai donc brûlé ledit message.

Il est visible que le roi est sceptique. Il regarde Sartine, mais celui-ci esquisse un geste d’ignorance. Beaumarchais reprend la parole.

BEAUMARCHAIS (au roi) : Votre aïeul s’est toujours méfié des Anglais, Sire. Il a même songé à envahir leur royaume, de tous temps malintentionné. Ce plan l’atteste.

Beaumarchais tend au roi le plan acheté à d’Éon.

LE ROI : Projet bien dangereux… dangereux et ruineux.

Beaumarchais met sa main sur son coeur et profère avec force :

BEAUMARCHAIS : Sire, la victoire des Anglais sur les Américains signifierait la perte de nos possessions d’outre-mer et le renforcement de la puissance britannique. La France se doit de l’empêcher.

Toujours réprobateur, le roi hoche la tête.

BEAUMARCHAIS (d’un ton résolu) : Trois millions, Sire. J’ai fait les comptes. Si je puis me permettre…

Le roi hausse légèrement les épaules.

LE ROI : Vous vous êtes déjà permis tant de choses…

BEAUMARCHAIS : Je suis tout prêt à avancer le premier million sur ma fortune personnelle. Pour le second, je me fais fort de l’obtenir du roi d’Espagne. Reste un million au compte du royaume.

Éberlué par l’assurance de Beaumarchais, le roi consulte du regard Sartine qui paraît ébranlé par la conviction de Pierre.

LE ROI : On vous a beaucoup reproché de vous mettre en avant en toutes circonstances. Maintenant, je comprends pourquoi.

Beaumarchais se redresse fièrement.

BEAUMARCHAIS : Sire, vous nous voyez nous mettant en arrière quand la patrie est menacée…

LE ROI (en souriant) : Qu’entendez-vous par nous ?

BEAUMARCHAIS : Par nous, j’entends la France.

LE ROI : …Et quand la France réussit quelque chose, vous dites encore nous ?

BEAUMARCHAIS : Non, là, je dis « le roi »

LE ROI : Bien. mais dites-moi, pourquoi vous passionnez-vous pour ce projet ?

BEAUMARCHAIS : Pour la France d’abord… Et puis aussi parce que je suis en train de traduire la Déclaration d’Indépendance des États-Unis.

Beaumarchais montre le portefeuille de cuir noir que le roi écarte d’un geste.

LE ROI : Et que dit-elle cette Déclaration?

BEAUMARCHAIS : Elle parle du peuple et de son droit le plus sacré.

LE ROI : Quel droit ?

Un silence. Beaumarchais regarde le roi.

BEAUMARCHAIS : Sire, le droit au bonheur.

Le visage du roi se ferme. Cette fois Beaumarchais est allé trop loin.

LE ROI (sèchement) : Sartine, veuillez raccompagner Monsieur de Beaumarchais.

Beaumarchais s’incline sans mot dire et suit Sartine en direction de la porte. Ils sortent du palais et se dirigent vers leurs carrosses.

SARTINE (d’un ton irrité) : Louis XV s’intéressant aux insurgés américains ! C’est ta dernière invention?

BEAUMARCHAIS : En tout cas, si son successeur s’engage à leur côté, il laissera dans l’Histoire le souvenir d’un grand roi.

SARTINE (ironique) : Et toi celui de son inspirateur !

BEAUMARCHAIS : Inspiré, je le suis par métier. Comment le trouves-tu, ce gros garçon ?

SARTINE : Le roi ? Il est un peu trop tôt…

BEAUMARCHAIS : Eh bien, moi, il me plaît. Je le sens plein de volonté.

Sartine s’arrête, croise les bras et ne peut s’empêcher de rire.

SARTINE: Dis plutôt que tu le sens prêt à obéir à la tienne.

Ils s’arrêtent devant le carrosse de Beaumarchais où les attend Gudin. Sartine le salue et tend la main à Beaumarchais.

SARTINE (ironique) : Je te verrais très bien ministre.

BEAUMARCHAIS : J’y pense quelquefois. À bientôt, cher Antoine.

Tandis que Sartine s’éloigne, Gudin interroge Beaumarchais.

GUDIN : Que pensez-vous de notre nouveau roi ?

BEAUMARCHAIS : Il a du ventre, du coeur et sans doute de la cervelle.

GUDIN : Et dans tout ça, que deviennent vos droits civiques ?

Beaumarchais ouvre la porte de son carrosse, invite du geste Gudin à y monter, puis prend place à côté de lui.

BEAUMARCHAIS : Ils me reviennent doucement. Nous allons reprendre le Barbier… J’y ai travaillé en prison.

GUDIN (gaiement) : N’est-ce pas là où, en fin de compte, vous travaillez le mieux ?

BEAUMARCHAIS : En tout cas, Figaro y a pris du poids. Je lui ai ajouté un acte.

GUDIN : Un acte… mais c’est énorme.

Beaumarchais a un petit rire satisfait.

BEAUMARCHAIS : Oh, juste la distance qui sépare le succès du triomphe !

Jean-Claude BRISVILLE, Beaumarchais, l’insolent

Cet extrait dans le film…

3 commentaires sur “Au fil des mots (104): « remuant »

  1. Quand on fait un détour par les droits civiques aux États-Unis pour en revenir à l’opéra, il y a de quoi être surpris…en effet. Et quand on a un oeil sur ton texte et l’autre sur la scène de Vienne (pour rester dans le contexte) où se jouent Cavalleria et I Pagliacci…par sûr que ce soit optimal pour s’imprégner des avis de Beaumarchais sur le Roi de France…🙄? Promis, je serai plus concentré demain 😁

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  2. Quel culot! Quelle époque! Je m’en vais me regarder le DVD pour la peine! Réjouissant, belle soirée en perspective, merci cousine…..ça nous changera de la submersion 24/24 de ces elections.

    Aimé par 1 personne

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