Au fil des mots (105) : « journaliste »

Genêt du New Yorker, années 20

Tout de suite après son petit-déjeuner, Janet achetait les journaux du matin au kiosque du boulevard Saint-Germain, puis elle retournait dans sa chambre, les bras chargés de papier imprimé qui sentait l’encre fraîche. C’était l’odeur qu’elle préférait entre toutes, supérieure au parfum des fleurs.(…)

Pour dire peu, il fallait voir beaucoup. Elle sortait, prenait l’autobus, traînait dans les librairies, les grands magasins, questionnait les vendeuses, les serveuses, les chauffeurs de taxi. À la fin de la journée, les pages de son carnet de notes étaient couvertes de sa large écriture anguleuse. Elle seule se retrouvait dans ses hiéroglyphes et ses abréviations.

Elle se constitua un réseau d’informateurs, se fit inscrire sur les listes des agences de presse, reçut des invitations aux vernissages, aux signatures, aux défilés, aux premières, aux cocktails, aux soirées mondaines. On apercevait sa silhouette fine, ses tailleurs bien coupés et ses écharpes colorées à Drouot, au Palais de Justice, au cirque, au théâtre, au concert, au music-hall, aux ballets.

Ross ne remboursait pas ses frais, elle devait payer ses places. À l’Opéra, elle connaissait par coeur le balcon le plus haut, savait quels fauteuils bon marché il fallait acheter pour éviter le pilier central. Elle recensait les bars et les dancings en noctambule et les bistros en gourmande. Son oeil d’expatriée saisissait ce qu’il y avait de drôle ou d’incongru dans une scène ou un spectacle, son humour désormais parisien le décryptait. (…) Elle savait qu’il n’existe pas de sujet mineur pour peu qu’on sache le raconter. (…)

Quand sa moisson lui suffisait, elle s’enfermait dans sa chambre. Elle pouvait écrire quatre jours d’affilée, y passer ses nuits s’il fallait. Sa résistance physique était sans limites. Elle travaillait lentement mais beaucoup, c’était, disait-elle, tout le secret de ce métier impossible. Elle aimait « sculpter la glaise des mots », les façonner, les ponctuer, les biffer, les reprendre. Sans cesse à la recherche de l’adjectif parfait, de la tournure subtile, elle disait d’une phrase qu’elle « la harcelait, la rongeait, la caressait et la flattait ». (…)

Son article terminé, Janet prenait l’autobus jusqu’à la gare Saint-Lazare, où la poste française tenait tous les matins un bureau dédié à la presse étrangère. Son courrier, à l’adresse du New Yorker, filait vers Le Havre par un train spécial, le boat train. Puis un paquebot le transportait jusqu’à New York où la poste américaine le prenait en charge.

Janet n’entendait plus parler de son texte jusqu’à sa publication, quinze jours plus tard. Elle le découvrait imprimé comme n’importe quel lecteur. Il était rare qu’elle ne s’agace pas, ou ne se mette en colère. On l’avait coupée, mutilée, blessée, on avait transformé ses propos ! Et puis ce « je » ajouté au début d’une phrase alors qu’elle veillait à ce que ses articles soient neutres !

« Chère Katharine, je constate avec douleur, stupéfaction, colère, chagrin, etc. Chère Katharina, pourquoi ne respecte-t-on pas mon travail? Chère Katharina… » (…) À la brutalité de Ross, elle préférait le tact de Katharina qui l’encourageait, certaine qu’elle deviendrait bientôt l’une des grandes plumes du New Yorker.

Et elle, la rebelle, qui avait détesté les contraintes de l’école, les notes, la toute-puissance des professeurs, se retrouvait à la merci de censeurs que, cette fois, elle avait choisis. Elle se surpassait pour ne pas leur déplaire, tremblait en attendant leur verdict. Mais la joie éprouvée quand ils la félicitaient valait bien les petites humiliations ressenties.

Au fond, son pseudonyme était commode. (…) Genêt était l’alibi idéal pour séparer toutes ses vies. Elle ne s’en privait guère, sa liberté était aussi à ce prix.

Michèle FITOUSSI, Janet