Au fil des mots (113): « ambassade »

Message royal

Il voyait bien que son vieux messager essayait de placer pour cette mission qu’il jugeait fructueuse un membre de sa famille. C’était la règle : ses conseillers, le Roi le savait, ne faisaient rien pour lui qui ne leur profitât à eux-mêmes. Mais, d’autre part, ils étaient trop bien traités pour léser si peu que ce fût les intérêts du Roi en s’employant à servir les leurs. Chaque affaire était en quelque sorte une barque lestée des deux côtés par les profits bien compris du commanditaire et de l’exécutant et qui, ainsi équilibrée, était insubmersible.

  • L’envoyé est un problème, reprit Murad. Nous sommes en passe de l’avoir réglé. Mais Votre Majesté a-t-elle arrêté les termes du message dont elle veut le charger ?
  • Certainement, dit le Roi, qui retrouvait son assurance car il n’avait besoin, en cette matière, que de l’approbation du vieillard mais pas de ses conseils. Il transmettra au Roi de France mon salut non point comme un sujet ou un vassal mais comme un roi peut en bénir un autre, d’égal à égal. D’après ce que je sais de ce Louis, il est puissant : je lui souhaite de conserver son pouvoir et d’étendre son empire sur les hommes. Je lui souhaite aussi la santé car il est déjà vieux, semble-t-il. Je lui souhaite enfin de fastes amours. À l’énoncé de tous ces souhaits, le messager fera bien ressortir la parité de nos conditions. Il dira qu’il est l’envoyé du descendant de Salomon par son fils Menelik né de la Reine de Saba, Roi des Rois d’Abyssinie, Empereur de Haute-Éthiopie et de grands royaumes, seigneuries et pays, roi du Choa, de Cafate, de Fatiguar, d’Angote, etc…, tous titres et honneurs dont je m’assurerai moi-même que l’émissaire connaît la liste complète avant de le laisser partir. Ensuite, il lui dira que nous ne voulons plus qu’aucun religieux envoyé par Rome ne vienne troubler notre paix. Il lui fera comprendre que nous n’y étions pas hostiles par principe, que nous avons même fort bien reçu les premiers d’entre eux, mais qu’ils ont abusé de notre hospitalité et de notre confiance. Qu’il nous envoie, s’il le veut, des artisans et des ouvriers qui sont chez lui très habiles et qui embelliront notre capitale comme jadis le peintre Brancaleone a embelli nos églises, pour la plus grande gloire des négus d’alors. Enfin, il lui dira que je juge agréable que son loyal sujet, le sieur Jean-Baptiste, fils de Poncet, soit placé auprès de moi comme son ambassadeur afin qu’il puisse l’informer de ce qui se passe dans mon pays, tout comme il me tiendra informé des événements qui affectent le sien. Voilà mon message. Ce n’est pas celui d’un solliciteur mais d’un souverain qui vient saluer son frère et son égal. Il n’y sera point question de religion car il est entendu que nous croyons tous deux en Christ mais que cette foi doit nous unir et non nous diviser. Je n’entends d’ailleurs rien aux querelles de doctrine en cette matière et je tiens pour assuré que ce n’est pas là l’affaire des rois.
  • Et qu’offrirez-vous comme cadeaux? dit Murad
  • Des cadeaux ? Est-ce utile dans une telle circonstance?
  • Majesté, vous dites vous-même que vous voulez parler en égal. Que fait un prince quand il en salue un autre sur ses terres? Il lui offre des présents qui sont le meilleur moyen de montrer sa magnificence et de prouver qu’il n’attend rien.
  • Tu as raison, Murad, dit le Roi. Prépare donc des offrandes conformes à ce qui se ferait pour des princes de notre monde. Quant à cet Occident que nous ne connaissons pas, c’est à vous, Poncet, de nous dire ce qui y serait apprécié.

Jean-Christophe RUFIN, L’Abyssin

(Relation des extraordinaires voyages de Jean-Baptiste Poncet, ambassadeur du Négus auprès de Sa Majesté Louis XIV)