Au fil des mots (106) : « Russie »

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Ce qui avait attiré l’attention du comte, c’était l’enthousiasme exprimé par le Britannique pour la Russie. En particulier, le jeune homme était séduit par l’architecture tarabiscotée des églises et le caractère exubérant de la langue. Quant à l’Allemand, il répondit le visage sévère que l’unique contribution des Russes à la civilisation occidentale était l’invention de la vodka.

  • Allons, dit le Britannique, vous plaisantez.

L’Allemand posa sur son jeune voisin le regard de celui qui a passé sa vie entière à être sérieux.

  • Je suis prêt à offrir un verre de vodka, annonça-t-il, à tout homme capable d’en nommer trois autres.

La vodka n’était pas la boisson préférée du comte, certes. De fait, malgré son amour pour son pays, il en buvait rarement. Qui plus est, il avait déjà descendu une bouteille de blanc et un verre de cognac, et il lui restait une affaire importante à régler. Mais lorsque votre pays est traité avec autant de désinvolture, impossible de vous cacher derrière vos préférences ou vos obligations – surtout quand vous avez bu une bouteille de blanc et un verre de cognac. (…)

  • Si je puis me permettre messieurs, je n’ai pas pu faire autrement que d’entendre votre conversation. Je ne doute pas, mein Herr, que votre remarque à propos des contributions de la Russie à la civilisation occidentale soit une forme d’hyperbole inversée – une litote exagérée pour plus d’effet poétique. Néanmoins, je me propose de vous prendre au mot et suis ravi d’accepter votre défi.
  • Le diable m’emporte !
  • En revanche, j’ai une condition, ajouta le comte.
  • Quelle est-elle ? demanda l’Allemand.
  • Que pour chacune des contributions que je nomme, nous buvions tous les trois un verre de vodka.

La mine renfrognée, l’Allemand leva la main en l’air comme s’il faisait aussi peu cas du comte que de son pays. Mais Audrius, toujours aussi attentif, avait déjà posé trois verres vides sur le comptoir et était en train de les remplir à ras bord.(…)

  • Numéro 1, dit le comte en ménageant une pause dramatique : Tchekhov et Tolstoï.(…) Oui, oui. Je sais ce que vous allez dire : que chaque nation a ses poètes au panthéon. Mais avec Tchekhov et Tolstoï, nous autres Russes avons posé les bornes du monde romanesque. Désormais les auteurs de fiction d’où qu’ils viennent devront s’insérer dans cet espace littéraire qui commence avec l’un et finit avec l’autre. En effet, qui, je vous le demande, a montré une meilleure maîtrise de la forme courte que Tchekhov dans ses petites histoires parfaites ? Précises, économes, elles nous invitent à une heure secrète dans un recoin de la maison où la condition humaine se trouve brusquement toute proche, parfois de manière déchirante. L’autre extrême, comment imaginer une oeuvre plus ambitieuse que Guerre et paix ? Une oeuvre qui passe avec autant d’aisance du salon au champ de bataille et vice-versa ? Qui s’interroge avec autant de profondeur sur la façon dont l’individu est façonné par l’histoire, et l’histoire par l’individu ?(…)
  • Il est probable qu’il ait raison, dit le Britannique.

Puis il leva son verre et but. Alors le comte vida le sien et après un grognement, l’Allemand fit de même.

  • Numéro 2 ? demanda le Britannique, tandis qu’Audrius emplissait de nouveau les verres.
  • Premier acte, scène 1 de Casse-Noisette.
  • Tchaïkovski ! s’esclaffa l’Allemand
  • Vous riez, mein Herr. Pourtant, je suis prêt à parier mille couronnes que vous pouvez l’imaginer vous-même. Le soir de Noël, après avoir fait la fête avec la famille et les amis dans une pièce décorée de guirlandes. Clara dort profondément par terre avec son magnifique nouveau jouet. Mais lorsque sonnent les douze coups de minuit, avec Drosselmeyer le borgne perché sur l’horloge telle une chouette, le sapin de Noël se met à grandir. (…) Pour profiter de l’essence de l’hiver, il faut aller au-delà du cinquantième parallèle jusqu’aux latitudes où la course du soleil est la plus elliptique et la force du vent la plus impitoyable. Sombre, froide, couverte de neige, la Russie a le genre de climat dans lequel l’esprit de Noël brille de tous ses feux. Et c’est la raison pour laquelle Tchaïkovski semble avoir saisi la musique de Noël mieux que quiconque. Je vous le dis, non seulement tous les enfants européens du XXème siècle connaissent les mélodies de Casse-Noisette, mais ils imagineront leur Noël tel qu’il est dépeint dans le ballet, et quand ils seront vieux, le soir de Noël, le sapin de Tchaïkovski ressurgira dans leurs souvenirs et grandira jusqu’à ce qu’ils l’admirent à nouveau avec des yeux émerveillés.
  • L’histoire a été écrite par un Prussien, dit l’Allemand en levant son verre de mauvaise grâce.
  • Je vous l’accorde, concéda le comte. Mais sans Tchaïkovski, elle serait restée en Prusse.
  • Numéro 3, annonça le comte.

Et là, en guise d’explications, il se contenta de faire un geste en direction de l’entrée du Chaliapine, où un serveur apparut tout à coup avec un plat en argent posé en équilibre sur les paumes de ses mains. Il le déposa sur le comptoir entre les deux étrangers et souleva le couvercle arrondi, révélant une généreuse portion de caviar accompagnée de blinis et de crème aigre. Même l’Allemand ne put s’empêcher de sourire, son appétit prenant le pas sur ses préjugés. Quiconque a passé une heure à boire de la vodka au verre sait que la taille d’un homme n’a étonnamment que peu à voir avec sa capacité à boire. Il est des hommes tout petits pour qui la limite est de sept verres, et des géants pour lesquels elle est de deux. Pour notre ami allemand, visiblement, elle se situait à trois. Car si Tolstoï lui fit tourner la tête et Tchaïkovski lui embruma l’esprit, alors le caviar lui fit carrément boire la tasse. Si bien qu’agitant un doigt accusateur en direction du comte il s’éloigna, posa la tête sur ses bras croisés et rêva de la fée Dragée…

Amor TOWLES, Un gentleman à Moscou

6 commentaires sur “Au fil des mots (106) : « Russie »

  1. Il faudra vraiment que j’aille – enfin – y faire un tour ! Cela reste une des « grands coins de monde…en surface….mais pas seulement » où je n’ai pas encore posé un pied 🤔. En aussi grand et à notre programme de l’après…l’Australie et par dessus tout…la Nouvelle Zélande

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    1. La Nouvelle-Zélande, j’ai des amis qui l’ont visitée plusieurs fois. Ils y ont fait du ski et d’incroyables randos. Les montagnes là-bas sont très belles… Quant à la Russie, je rêve des Nuits blanches à Saint-Pétersbourg !

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  2. Je n’ai pas encore lu ce texte. Je veux juste dire que j’ai répondu à l’incroyable témoignage de Barbara sur sa maman concernant le texte précédent….et quand j’appuie sur laisser un commentaire cela se fige et paf! Ça ne part pas…… on va voir avec celui-ci.

    Aimé par 1 personne

  3. La Russie : immense empire et territoire notamment connu par ses Tsars , sa terrible tyrannie avec les goulags , ses catastrophes telles que Tchernobyl mais aussi par ses grandioses palais richement décorés .
    Oui , j’ai envie de découvrir ce pays car mon papa parlait le russe ( pays annexé par la Russie ) Je ne sais pratiquement rien de lui car il a été tué au charbonnage alors que je n’avais que 8 ans . Maman ne voulait pas évoquer son passé douloureux et malheureux .Donc , il ne me reste que quelques mots de russe et une pile d’anciens 33 tours .
    N’étant ni tout-à-fait belge ( née en Flandres , vivant en Wallonie) , ni tout-à-fait polonaise , je cherche un peu mes racines .Si j’ai pu visiter la Pologne ( et la 1ere fois en pays occupé ) , j’avoue être attirée par ce pays et ses traditions pour y goûter un peu de son sel .

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