Au fil des mots (103): « incarnée »

Ophélie au bain

Elizabeth Siddal frissonna, parcourue d’une sensation de malaise et d’engourdissement. Depuis combien de temps reposait-elle ainsi, le corps plongé dans l’eau à peine tiède de cette baignoire curieusement placée en plein centre de l’atelier de John Millais ?Ces séances de pose extravagantes l’avaient d’abord amusée. Dehors c’était l’hiver, la rumeur de Londres atténuée sous une neige épaisse, bleuie par un froid vif de quinze jours. Elizabeth venait à pied, soufflant devant elle des petits nuages de froid docile ; ses pieds, chaussés de caoutchoucs, s’imprimaient dans la neige dure avec ce craquement feutré qui lui plaisait. Gower Street, elle pénétrait chez les Millais. La porte de l’atelier poussée, une chaleur d’étuve tombait sur elle. Le contraste était agréable. En plus du feu de cheminée toujours copieusement nourri, John Millais avait fait installer un poêle à bois ronfleur. Mais le raffinement, l’étrangeté, c’était ce dispositif placé sous la baignoire : une dizaine de chandelles constamment allumées pour garder l’eau bien chaude. Revêtir une robe de brocart antique, rehaussée de dentelles d’argent. S’engloutir dans ces eaux domestiques, au creux de l’hiver londonien ; c’était comme un jeu, qui semblait prendre à contre-pied tous les usages, et jusqu’au conformisme de la sensation – bien à l’abri du froid, dans l’humide et le chaud, s’abandonner à l’immobilité d’une beauté mouvante : devenir Ophélie.

Rejetée par Hamlet, Ophélie devient folle et se noie. Le personnage avait séduit Millais, mais, au-delà du personnage, ce rêve d’habiter la mort aux couleurs du présent, de basculer ailleurs, dans l’apparence du réel.(…) Millais s’était rendu dans le Surrey pour peindre le décor de son tableau. Au bord de la rivière Hogsmill, il avait peint au naturel une nature si vivante qu’elle pouvait accueillir la mort : feuilles argentées, troncs tordus des saules enchevêtrés, vert sombre des algues menaçantes, vert d’angélique des roseaux coupants ; mais la chaleur joyeuse d’un bouvreuil abricot posé sur une branche, et toute la fraîcheur des aubépines rose pâle endimanchant les buissons de la berge. Sur un carnet d’esquisses, John Everett avait cherché sans relâche le mauve bleu de la violette, le bleu laiteux des myosotis. Plus tard, il avait retrouvé l’éclat des coquelicots, le velouté des anémones, les moindres nuances de toutes ces fleurs-symboles dont il voulait consteller le corps immergé d’Ophélie.

Ainsi, à sa première visite à Gower Street, Elizabeth s’était-elle arrêtée devant cette toile si mystérieuse et si vivante, inachevée ; au milieu de l’eau sombre, une grande tache blanche demeurait. Tout comme Rossetti, Millais pratiquait le fond blanc qui donnait tant de vie à la lumière. Mais là, c’était étrange et aveuglant : cette grande tache claire où elle allait s’incarner dans la mort lui avait fait battre le coeur. (…)

Elizabeth frissonna de nouveau. Était-ce bien de froid? Elle ne sentait plus les frontières de son corps, d’abord engourdi par la chaleur, puis peu à peu par cette sensation de fluidité qui la gagnait tout entière. Elle était l’eau, le passage immobile d’un univers fuyant, l’image insaisissable, dédoublée, d’un être abandonné, à quel invisible courant ? (…)

Ce soir était le dernier soir. Millais serrait les mâchoires, dans l’exaspération des ultimes retouches.(…) Enfin, John Everett posa sa brosse sur le chevalet. Elizabeth se leva sans un mot, jetant un châle sur ses épaules. Sa robe rebrodée d’argent restait collée contre son corps, et dégouttait sur le plancher. Mais peu lui importait. Elle regardait fascinée : sur la toile, ses longs cheveux noyés se confondaient avec les eaux troublantes et sombres de la rivière. Les anémones et les pensées s’échappaient de ses mains ouvertes, dans un geste d’une étonnante fraîcheur, qui semblait à la fois si hiératique, les paumes tournées vers le ciel. C’était elle, offerte et prisonnière au centre du motif. Elle, et par-delà son corps, tous ces rêves, toutes ces pensées qui l’avaient traversée durant tant d’heures extatiques. Elle était là, éternisée et abolie, là, morte sur la toile plus vivante que sa vie…

Philippe DELERM, Autumn