Au fil des mots (120): « jazz »

Accord acrobatique

En fin d’après-midi, elle va parfois, avec sa bande, danser à La Gargouille, un café désaffecté où le clarinettiste Claude Luter et ses musiciens improvisent, de cinq à sept, sur des rags et des blues de King Oliver, d’Armstrong ou de Jelly Roll Morton. (…)

Valentine aime beaucoup ce jazz et cette danse rapide, acrobatique rigoureuse dans ses figures qui semblent les plus improvisées. Avec Cyril qui est un remarquable danseur, elle a appris très vite à en suivre le rythme. Elle est docile aux injonctions de sa main qui l’éloigne et la ramène à lui, la fait virevolter, voltiger, qui la soulève et la fait retomber en souplesse à un point précis, d’où elle s’envole à nouveau. Ils ont, en dansant, un accord de gestes, une intuition de ce que l’autre veut ou va faire qui font d’eux un couple aérien et gracieux qu’on regarde.

L’ancien café, même débarrassé de ses tables et de ses chaises, est trop exigu pour contenir l’afflux de garçons et de filles qui se pressent autour de l’estrade où est installé l’orchestre. Ils sont fascinés par ce Claude Luter qui leur est là gratuitement accessible, le soir, pendant deux heures. Les portes vitrées sont grand’ouvertes et on danse jusque dans la rue, élargie à cet endroit et tranquille comme une petite place de village où les voitures ne s’aventurent guère.

Parfois, quand l’orchestre s’échauffe, fait un boeuf et qu’un couple de danseurs, excité par l’effervescence des musiciens, se distingue tout à coup des autres par l’accord parfait de ses évolutions, la foule s’en écarte, forme une clairière dont il est le centre et bat des mains alentour pour doubler la batterie et encourager le couple solitaire.

Geneviève DORMANN, Adieu, phénomène