Au fil des mots (119): « dinde »

Action de grâce culinaire

La dinde émergea du four, les sucs grésillant dans l’enveloppe de métal.

  • Approchez, dit Antonia à Isabelle. Penchez-vous dessus.

Elle ouvrit la papillote d’aluminium et Isabelle inhala, laissant la vapeur lui caresser le visage.

  • Noël, dit-elle. Ma grand-mère préparait toujours tout le repas avec des ingrédients qu’elle avait fait pousser elle-même. Sauf la dinde, pour ça elle s’adressait à la voisine. J’adorais sortir dans son jardin après le repas ; même l’hiver, on avait l’impression qu’il était vivant. Elle me disait toujours que le romarin pousse dans les jardins des femmes fortes. Chez elle, le romarin, on aurait dit un arbre.

Elles laissèrent la dinde achever sa cuisson hors du four et allèrent voir ce que faisaient les autres. Claire et Chloé bavardaient joyeusement, enveloppées dans l’odeur réconfortante du chocolat. Elles avaient sorti du four ce qui avait l’apparence d’un long ruban brillant et découpaient le gâteau en fines tranches qu’elles retournaient au fur et à mesure sur la plaque à biscuits, où comme par magie, elles se transformaient aussitôt en biscotti ovales traditionnels.

Non loin d’elles, Carl et Tom débattaient au-dessus de la marmite de polenta qui bouillonnait en projetant de petites billes de maïs liquide et brûlant.

  • C’est trop chaud ! dit Carl
  • Baissons le feu, alors. Et je crois que là on devrait ajouter le gorgonzola, suggéra Tom en attrapant des miettes de fromage crémeux, veiné de bleu comme du marbre.

Antonia jeta un coup d’oeil par-dessus leurs épaules. La polenta était un chaudron de soleil, de l’or vif contre le noir de la marmite. Carl la remuait avec une grande cuillère en bois percée d’un trou, tandis que Tom y égrenait des petits morceaux de fromage qui traçaient des queues de comètes blanches en font dans la masse jaune en mouvement. À côté d’eux, Lilian pressait un citron sur une montagne de haricots verts fumants, dans un saladier blanc.

  • Antonia, fit-elle, vous pouvez vous occuper des pignons?

Antonia saisit le long manche de la poêle qui était sur le feu et la secoua vivement pour retourner les pignons qui y doraient. Encore quelques mouvements du poignet et elle éparpilla les pignons bien rissolés sur les haricots verts. (…)

  • Sommes-nous prêts ? demanda Lilian, qui tenait la porte de la salle à manger.

Ils entrèrent un à un, telle une procession, en brandissant plats et saladiers.

  • Comment trouvez-vous nos invités ? demanda Lilian au groupe lorsque les premières exclamations moururent pour céder la place aux doux soupirs de plaisir.

Autour de la table, tous avaient adopté un rythme tranquille, mangeant à bouchées lentes et méditatives. Dans leurs assiettes s’étalaient les tranches de dinde, d’un rose très pâle, parcourues de spirales d’herbes et de rubans de pancetta. La polenta offrait une note de couleur vive et le croquant acidulé des haricots verts citronnés contrastait avec le goût et la texture douce et riche de la bouillie de maïs.

  • Ça ne peut pas s’appeler manger, ça, dit Ian. Il faut trouver un autre mot.

Il était convenu que personne ne se servirait soi-même de vin, aussi se relayaient-ils pour faire le tour de la table et remplir les verres, s’arrêtant pour échanger quelques mots avec l’un et l’autre. (…)

Ils auraient oublié les biscotti sans Chloé, qui en était tellement fière qu’elle traîna Lilian dans la cuisine pour préparer le café. Elles le servirent à table dans de minuscules tasses à expresso blanches, accompagnée de biscotti au chocolat ovales et craquants, un sur chaque soucoupe.

  • Eh bien, c’est un merveilleux Thanksgiving, déclara Carl, qui posa sa tasse vide et se renversa voluptueusement contre le dossier de sa chaise.

Erica BAUERMEISTER, L’École des saveurs

Un commentaire sur “Au fil des mots (119): « dinde »

  1. Ca donne une faim de louve!
    Je vais retenir le citron sur les haricots verts.
    Mes 7 dindonnes sauvages étaient a nouveau chez elles dans mon jardin ce matin. La cheftaine volumineuse indiquant le chemin, les 3 jeunes de l’année, plus chétives, moins grandes, aux queues en balai de crins miteux sont les dernières, mais une autre adulte ferme la marche.
    La cheftaine s’est envolée dans mon pommetier, d’une façon tout a fait surprenante vive et légère.
    Et du haut du pommetier faisait tomber les pommettes au sol pour la tribu. Mais lorsqu’elle est descendue, attention les filles écartez vous, c’est tout a moi!
    Depuis cette première tempête de 15cm de neige, elles ont réapparu, venant de la forêt en face.
    La dernière apparition au jardin avant le printemps était en mars, et elle étaient 3!
    Elles sont en sécurité chez moi, qu’un chasseur face mine de s’en tuer une pour Noel….il aura a faire a moi, car effectivement: même en temps de gel, de neige et de grésil, mon romarin entreposé plein sud, dans un espace abrité est absolument en pleine forme……

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