Au fil des mots (115): « luthier »

Amitié philosophique

J’ai fui. J’ai pris prétexte de l’invite ancienne, et plusieurs fois répétée que Deconet m’avait faite d’aller lui rendre visite à Venise ; de tenter d’y percer le secret de son vernis rouge profond. Avant, il me fallait voir Voltaire, la seule personne, me semblait-il, à laquelle je pouvais avouer sans contrainte l’étendue de mon malheur et de mes remords. Le père et le confesseur laïque dont j’avais besoin. Je pris une petite voiture, deux chevaux, et partis pour Ferney. Nous étions le 13 février 1778.

Depuis mon retour de Russie je n’avais pas revu mon philosophe. J’avais été bien marri qu’après Pierre Ier et Élisabeth, il idolâtrât Catherine II, et le lui avais écrit. Il me répondit dans cet esprit : « Je suis son chevalier envers et contre tous. Je sais bien qu’on lui reproche quelques bagatelles au sujet de son mari, mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas. » (…) Ce qu’il me disait de la gestion de son petit royaume où il avait installé une magnanerie pour avoir de la soie, une tannerie, une tuilerie, des ateliers d’horlogerie, y accueillant des ouvriers genevois en lutte contre des maîtres tortionnaires, me remplissait d’admiration. Oui, j’admirais que ce vieillard souffreteux pût à la fois écrire des pièces de théâtre, des pamphlets, correspondre avec cent personnes, lutter contre l’injustice, monter des « manufactures », vendre ses produits jusqu’en Chine, gérer au mieux ses affaires et celles de ses amis, tenir table ouverte à Ferney et y labourer son champ…(…)

Huit jours plus tard, vers midi, j’arrivai dans un village de quatre-vingts maisons bien bâties au pied de la chaîne du Jura, dans un vallon couvert de neige dont les haies semblaient, sous le soleil, prises dans des guipures de cristal. Je suivis une allée de tilleuls qui me mena au château dont la façade s’orne de colonnes doriques. Il comporte un seul étage sur perron couronné de mansardes. Un serviteur me fit entrer dans la salle à manger de belle taille chauffée par un énorme poêle en faïence. Une vieille servante, qui allait porter une chaufferette au maître du logis, me laissa entendre que, malade, il ne pourrait me recevoir. Connaissant la chanson, j’insistai. Elle revint peu de temps après : bien que mourant, Voltaire me faisait la faveur de m’admettre dans sa chambre. La pièce était sombre ; je ne vis d’abord dans l’alcôve qu’un lit gonflé d’édredons. Comme je m’en approchais, une voix en sortit : « Vous voilà, mon cher coquin, pour assister à mes heures dernières… »

Tandis qu’il me contait ses maux de ventre, les douleurs qui lui rongeaient les os, la faiblesse de ses jambes, mes yeux s’étant habitués à l’obscurité, j’observai, à demi dissimulé par un épais bonnet de laine, la maigreur de son visage qu’éclairaient des yeux encore vifs. Au-dessus du lit : une gravure représentait la famille Calas faisant ses adieux au père avant son supplice, et un portrait de Mme du Châtelet. (…)

Je m’entendis lui crier : « J’étais venu vers vous car ma femme est morte ! » Il sauta de son lit en chemise, tomba à genoux près de ma chaise, me prit dans ses bras : « Mon pauvre enfant, dit-il, mon pauvre enfant! » (…) Le plus gros de m’émotion passé, je l’aidai à se relever, à enfiler sa robe de chambre, ses bas, sonnai la servante qui nous apporta du bouillon et du café pour lui, un poulet rôti et du vin pour moi : repas que nous prîmes en tête à tête, lui assis dans son lit, moi le plateau sur les genoux. Je parlais, je parlais… (..)

Vers huit heures, il se leva pour sa toilette, changer de robe de chambre et de bonnet, souper au salon. Tout ragaillardi, il me présenta à sa nièce, Mme Denis, une grosse femme qui m’accueillit avec sécheresse. « Monsieur, dit-elle, vous nous arrivez dans un bien mauvais moment. Nous faisons nos malles. » Et c’était vrai : le « mourant » ne tenait plus en place à Ferney. Il lui fallait gagner Paris pour y faire jouer sa dernière pièce, Irène. Louis XV, malgré l’entremise de la Pompadour, n’avait pu souffrir la présence du poète en sa ville, mais celui-ci comptait sur la bonhomie de Louis XVI et l’amitié de Turgot pour rentrer en grâce. N’espérait-il pas aussi, vieux séducteur, charmer Marie-Antoinette en célébrant sa beauté d’églantine et la finesse de son esprit? (…)

Je restai trois jours près de mon vieil ami ressuscité. Il me fit visiter son domaine : ses terres, ses « manufactures » et… son église, car il en avait fait construire une à l’entrée de son château. Comme je m’en étonnais, il m’expliqua qu’elle était unique car élevée à la gloire de Dieu et non à celle d’un saint…

Jeanne CRESSANGES, Le luthier de Mirecourt

2 commentaires sur “Au fil des mots (115): « luthier »

  1. Ce récit me fait glousser!
    Quel vieil arnaqueur!
    Et ce devait être vrai puisqu’il est toujours représenté de cette façon.
    Voilà un luthier qui me charme…..a suivre.

    Aimé par 1 personne

  2. Ce livre est construit comme la confession ultime, nuit après nuit, du luthier à sa fille. Récit picaresque qui nous trimbale dans des voyages incessants et partout en Europe, comme savaient le faire les gens de la fin du XVIIIème siècle. Aventures crues et libertines qui horrifient et/ou charment Agnès la pieuse. Je te le recommande. Plus jeune, j’avais une passion pour le XIXème siècle, le romantisme ! et le XVIIIème me semblait fade jusqu’au temps des révolutions. Ce sont les aventures de Nicolas Le Floch qui m’ont permis de découvrir cette époque extraordinaire et bouillonnante, en quête d’un monde nouveau, proche de la nôtre finalement. J’en raffole!

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