Au fil des mots (112): « théâtre »

Sur la terre du grand Will

Située sur le château arrière, la cabine du capitaine Landrock dénotait l’homme de goût. Deux atlantes en bois vernis encadraient la fenêtre aux vitraux teintés, tandis qu’une splendide tapisserie de Bruges faisait office de rideau de lit, masquant la couchette aux montants de chêne torsadés. Une table encadrée par deux bancs matelassés était solidement arrimée au plancher. L’ensemble pouvait affronter sans bouger la mer la plus tempétueuse. Un peu plus tôt, le capitaine avait frappé à la porte de Josef Kassov pour l’inviter à traverser le grain qui menaçait, sa cabine offrant plus de confort. (…) Kassov avait accepté l’invitation d’autant plus volontiers que la mer menaçante le mettait mal à l’aise. (…) Les deux hommes échangeaient en allemand, qu’ils pratiquaient tous deux et qui s’imposait de plus en plus comme langue d’usage dans tous les pays de l’empire.(…)

  • Mais vous ne m’avez pas dit le motif de votre voyage, monsieur Kassov… À moins que vous ne soyez tenu au secret?
  • Mission d’État, répondit Kassov en tirant sa pipe de son boîtier. Nous sommes appelés par la reine Élisabeth afin d’aider sa police à résoudre une étrange affaire. Il s’agit d’un double crime perpétré dans un théâtre.(…)
  • Le quartier des théâtres, que l’on nomme Southwark, est un endroit dangereux, monsieur Kassov. Je ne saurais trop vous recommander la plus grande vigilance. C’est le repaire favori des espions, des comploteurs de tout poil, catholiques ou protestants, des malandrins et des coupe-jarrets.

Landrock marqua un arrêt, humant le parfum de miel qui se dégageait de la pipe de Kassov. Puis il reprit sur un ton où perçait une pointe de nostalgie :

  • Mais c’est aussi l’endroit où les rêves descendent sur la terre. La scène d’un théâtre est la patrie sans frontières de l’imagination. Les fantômes s’y incarnent, les morts ressuscitent, les grands personnages de l’Histoire y défilent sous vos yeux et le commun des mortels s’y montre sous sa touchante dérision.

Kassov écoutait son hôte avec le plus vif intérêt. Décrit par Landrock, le théâtre semblait un univers fascinant. Aussi loin que remontait Josef dans ses souvenirs, rien de comparable ne lui revenait en mémoire. Tout ce qui lui paraissait s’en approcher, c’étaient les fêtes aux apparitions fantastiques et aux chars décorés qu’organisait le peintre Arcimboldo pour le ravissement de la cour de Rodolphe de Habsbourg. Il y avait longtemps déjà…

  • Connaissez-vous le nom du théâtre où vous devez vous rendre ?
  • Le Globe, dit Kassov en lâchant un nuage de fumée.
  • Avez-vous entendu parler de William Shakespeare ? demanda-t-il en se levant de son siège.
  • Lady Dorchester en a parlé devant moi. C’est à l’issue d’une de ses pièces que le crime a été perpétré… Elle s’intitule Hamlet, il me semble.

Landrock fit deux pas vers sa couchette dont il tira le rideau. Un petit meuble à tiroirs occupait l’espace à la tête du lit. Il en sortit un livre qu’il posa sur la table devant Kassov. Promenant un index caressant sur la belle reliure de cuir fauve, il semblait aussi ému que s’il se fût agi d’un trésor.

  • Voici l’ouvrage, monsieur. Je l’ai acheté à l’un des comédiens au lendemain d’une représentation, et fait relier à mes frais. Hamlet est l’histoire d’un prince du Danemark qui veut venger la mort du roi son père, assassiné par son oncle. Sous toute autre plume que celle de Shakespeare, ce n’aurait été qu’un sombre règlement de comptes au sein d’une famille de criminels. Mais là… comment vous dire ? C’est la peinture du chaos de l’âme humaine… C’est la bouleversante beauté de nos pauvres vies… Connaissez-vous la langue anglaise, monsieur ?
  • Je l’entends mieux que je ne la parle, répondit Kassov. J’ai eu l’occasion de l’apprendre lorsque je fus fait prisonnier par un régiment anglais, dans mes premières années de soldat. Je la trouve d’un emploi très aisé.
  • À l’occasion je vous prêterai ce livre. Vous y trouverez matière à réflexion.

Thierry BOURCY et François-Henri SOULIÉ, La Conspiration du Globe

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