Une Suissesse magnifique

S’il est un domaine dans lequel les femmes n’ont pas tardé à s’exprimer, c’est celui de l’exploration des terres lointaines, des mers et des airs : dès la fin du 18ème siècle, et souvent déguisées en homme quand il s’agissait de s’embarquer puisque les femmes étaient interdites à bord. Ainsi la première à être répertoriée en tant qu’exploratrice, c’est Jeanne Barret ou Baré (1740-1807) qui partit faire le tour du monde avec l’expédition de Bougainville comme botaniste. Ou encore la célébrissime Calamity Jane (1852-1903), qui déjà de son vivant, était une légende des plaines du Far-West ! Et que dire de ces vaillantes alpinistes qui bravaient glaciers et crevasses en robes et corsets (extraordinaire, cette photo sur la Mer de glace)!

Mais les superstars dans le domaine de ces pionnières sont sans conteste Isabelle Eberhart (1877-1904) qui explora l’Algérie et se convertit à l’islam, et Alexandra David-Neel (1868-1969) qui fit découvrir le Tibet et sa capitale Lhassa aux Européens.

Depuis la seconde moitié du 20ème siècle, l’aventure a pris un caractère plus sportif (sauf la conquête de l’espace) : on performe sur les mers, on conquiert les montagnes, on traverse les déserts et les forêts équatoriales en raids, en trails et en rallyes automobiles…

Et pourtant… La femme dont je voudrais vous parler est une aventurière à l’ancienne mais une pionnière bien posée dans son époque puisqu’elle fréquentait les studios de télévision et leurs émissions emblématiques (notamment Apostrophes de Bernard Pivot en 1989 dans l’émission « La vie est un long fleuve tranquille »!). Elle a répondu à des centaines d’interviews qui ont servi à la création de nombreux documentaires, dont celui que j’ai pu voir sur TV5 il y a quinze jours. J’ignorais tout d’elle, jusqu’à son nom. Quelle découverte !

La voici entre Alexandra David-Neel (encore cantatrice) et Isabelle Eberhardt en matelot…

Elle naît en 1903 au bord du lac Léman dans une famille très large d’esprit qui favorise son épanouissement. Elle est de santé fragile, elle fera donc du sport : elle crée le premier club féminin de hockey sur gazon au monde, fait du ski et de la voile. Elle a comme amie d’enfance Hermine de Saussure (l’arrière-arrière-petite-fille d’Horace Benedict de Saussure, considéré comme l’inventeur de l’alpinisme et dont la statue emblématique, en compagnie de Jacques Balmat, montre à tous le Mont-Blanc à Chamonix). Elles participent à des régates en Méditerranée, en mer Égée, se nourrissent de l’antiquité et de ses voyages fabuleux puis se passionnent pour la traversée de l’atlantique en solitaire d’Alain Gerbault. À quatre filles, elles décident de rééditer cet exploit mais Hermine, « Miette », tombe enceinte, se marie avec Henri Seirig (avec lequel elle aura l’actrice Delphine Seirig) et déclare forfait. Sans armateur ni capitaine, voilà la grande aventure maritime qui prend fin. En 1924, ma belle aventurière barre pour la Suisse aux Jeux Olympiques de Paris, seule femme de la compétition. Puis elle est actrice (en doublant certaines très célèbres dans des scènes d’action), professeur de français à Londres et à New York ; dirige l’équipe olympique suisse de hockey, est membre de celle de ski aux championnats du monde de de 1931 à 1934. Mais elle sent son destin lui filer entre les mains. Il est temps de redonner du sens à sa vie, l’envie de faire du reportage la saisit.

En 1929, elle a rencontré des athlètes russes, ils l’ont fascinée. Alors c’est en Russie qu’elle veut entamer sa nouvelle carrière et la veuve de Jack London en personne va lui apporter son soutien.

Mais qui est cette femme étonnante ? me direz-vous.

Ella Maillart (1903-1997).

Vous connaissez ? Moi pas, mais pas du tout, j’avoue humblement. Malgré la lecture de bien des livres de montagne et d’exploration, jamais son nom ne m’est apparu. Et pourtant, elle en a écrit des livres, elle en a laissé des photos, elle en a fait des voyages extraordinaires !

En 1930, la voilà donc en Russie. Elle fait paraître un premier livre « Parmi la jeunesse russe » qui déclenche un véritable scandale à Genève. Toute sa vie durant, on lui reprochera d’avoir eu une vision partisane et d’avoir occulté la réalité de la vie en URSS. Mais elle y retourne et parcourt le Caucase et ses vallées inconnues. Elle découvre les Kirghizes, les Kazakhs et les Ouzbeks et du haut d’une montagne, le désert de Takla Makan en Chine. Il est interdit ? elle y reviendra ! Suit un deuxième livre : « Des Monts célestes aux sables rouges » complété par ses photos et ses films. Elle a voyagé sans passeport, sans permis, évitant tout contact avec les autorités, regagnant seule l’Europe par les républiques musulmanes (où elle découvre la répression des autorités soviétiques), un gros sac comme seul bagage. Les grands journaux européens la courtisent, elle est traduite en anglais…

Jusque là, ses notes, ses photos ne sont que des témoignages ethnographiques, sans valeur littéraire ou artistique, pense-t-elle.

Mais les journaux et les maisons d’édition se pressent au portillon, a-t-elle vraiment un don littéraire? Et ses photos ? La présentation d’une seule, celle ci-dessous, à la prestigieuse maison Leica dont elle utilise un appareil, va lui permettre de posséder une véritable indépendance : un sponsoring total.

Ella va encore faire deux grandes et belles rencontres.

De 1934 à 1937, elle voyage pour Le Petit Parisien. Sa route va croiser celle de Peter Fleming, aventurier et espion qui servira de modèle à son frère Ian Fleming pour créer le personnage de James Bond. Tout un programme ! Ils vont notamment faire la route Pékin-Srinagar en évitant tous les postes de contrôles. Deux témoignages différents : Ella écrit « Oasis interdites » ; Peter, « News of Tartary ».

Elle repart seule en Turquie, en Inde, en Iran, en Afghanistan utilisant les camions et les autobus. Puis en 1939, elle rencontre Annemarie Schwarzenbach et sa superbe Ford. Elles parcourent ensemble tous ces pays fabuleux, Ella espérant ainsi la libérer de la drogue. Peine perdue, elles se quittent.

Ci-dessus, le tracé de tous les voyages effectués par Ella

C’est la Seconde Guerre Mondiale. Traumatisée par la Première et refusant de voir encore une fois les hommes s’entretuer, elle décide de rester en Inde, vivant de ses droits d’auteur et recherchant une vie complète et harmonieuse, étudiant tous les textes porteurs de sagesse.

Puis elle rentre en Europe et s’établit dans le Val d’Anniviers. Pendant les 25 années suivantes, elle va organiser des voyages culturels notamment au Népal qui vient d’ouvrir se frontières.

Jusqu’à la fin de sa vie, elle écrit, réunit ses photographies, témoignages d’un monde disparu et fascinant, et se préoccupe des enjeux écologiques pour une planète qu’elle a tant aimée. Elle s’éteint à 94 ans.

Un tout petit film qui illustre bien mon propos.

Et si cette femme extraordinaire vous intéresse, voici le lien vers le documentaire de la RTS, que j’ai découvert sur TV5 (45 minutes environ) et il en existe bien d’autres, parcourez Youtube ! Cette femme est décidément une icône et je ne la connaissais pas…

https://rts.ch/play/tv/redirect/detail/3467035

J’ai commandé « Oasis interdites », le récit de sa découverte d’une région du monde que j’ai moi-même visitée (le Cachemire et l’Himalaya indien à la frontière sino-pakistanaise) , je me réjouis de cette lecture. Je vous tiendrai au courant !

11 commentaires sur “Une Suissesse magnifique

  1. Une vie bien remplie et des aventures incroyables, difficilement envisageables à notre époque, non ?

    Sympa de te revoir sur ce magnifique blog.

    Autre sujet : je lis actuellement la Trilogie New Yorkaise de P.Auster. Etait-ce une de tes suggestions de « Au fil des mots » ? Étrange mais passionnant.
    Par contre, j’ai abandonné en cours de route « Le noyé du grand canal » (ça, c’est bien de toi, je crois). Nicolas Le Floch et son auteur ne seront pas mes copains…je crains ! Quelle embrouille, ces histoires qui entremêlent autant d’intrigues en parallèle et qui ont d’incessants renvois à d’autres épisodes et personnages rencontrés dans le passé. Il faut peut-être commencer par le time 1🤔😁
    Bref…pas fan.

    L’échappée belle de A Gavalda était aussi très intéressant à lire. Aussi une de tes suggestions ?🤔

    Aimé par 1 personne

    1. J’adore Paul Auster. Je me rappelle avoir fait un exposé en italien sur lui et l’avoir ainsi fait découvrir à la classe et au prof. Un petit extrait de La Nuit de l’oracle, au fil des mots n°44. Anna Gavalda, extrait de l’Échappée belle au n°34. Je sais, je sais pour Nicolas Le Floch. Moi aussi parfois je m’y perds un peu. Et oui, il vaut toujours mieux dans ces séries au long cours commencer par le premier tome car les personnages vivent et se développent ainsi que tous les comparses. Nicolas arrive à Paris tout jeune, plein d’illusions et sans vrai travail, la série se termine (hélas puisque l’auteur est décédé) avec un homme aigri, revenu de tout, angoissé par la Révolution qu’il sent venir inéluctablement. Le parcours d’une vie en 13 volumes. Ce que j’aime par-dessus tout dans ces récits, c’est la peinture de l’époque (en bonne historienne…) et j’avoue qu’ils m’ont fait découvrir ce XVIIIème siècle que je snobais, je le trouve maintenant passionnant! Et puis la langue de ce siècle, plus présente dans les premiers tomes que les suivants dans lequel le vocabulaire était modernisé. J’adore aussi, au fil de la lecture, mettre des visages sur les personnages et je dois dire qu’ils étaient merveilleusement campés dans la série télévisée. Je les vois et le texte que je lis prend les intonations de leurs voix. Heureusement la littérature réserve dans sa diversité des livres pour tous les goûts !

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  2. On peut dire qu’Ella, elle l’a!
    J’ai un livre de cette aventurière, j’adore ce mot plutôt qu’exploratrice, trop scientifique.
    Aventurière décore un monde d’inédits, de découvertes étonnantes et sans doute parfois aussi sublimes que terrifiantes. Quelle ténacité.
    Et c’est d’autant plus intéressant que l’on voit que son parcours se situe dans cette fameuse region des pauvres Ouïgours dont les han prennent les terres et la vie depuis quelques décennies… L’horreur totale.
    Elle a connu cette région sans doute encore sous son vrai jour de turcophones musulmans de très longue date, dont la région, je me souviens, apparement, possédait les meilleurs et plus beaux raisins jamais cultivés. C’était une très très vieux savoir qui ont régalé moult sultans et empereurs.
    Par contre j’ai tellement bien rangé ce livre dans une de mes innombrables boites qu’il va falloir que je joue les…..exploratrices dans mon sous sol. Aucune aventure possible dans ce quartier là, ha ha!
    Cela fait plaisir de revoir tes recherches! Et bien sûr comme d’habitude tu sais allécher ton public.

    Aimé par 1 personne

    1. Je me réjouis de la lire ! Mon livre est arrivé à la FNAC mais il fait tellement froid (oui, je sais, -12°C c’est chaud pour toi) que j’hésite à jongler avec les autobus. Je deviens frileuse avec le grand âge… je vais rester a casa et terminer l’article que je vous proposerai ce soir. Bisous liégeois, cousine, mais du genre congélateur !

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  3. Non mais de qui se moque t’on….. » le grand âge » et comme tu es plus jeune que moi, je prends cela comment?
    Avec une brique et un fanal?
    Non, je te titille, bien sur. Mais je dois dire qu’un -12 gris venteux et humide au coin d’une rue à attendre le bus, est une véritable horreur par rapport à un -25 actuellement ici, dans la forêt, plein soleil et brise de nord-est pas vraiment méchante.
    Donc cela fait 3 fois que je suis partie me promener aujourd’hui, et sur le retour, visage plein soleil, j’ouvre même ma veste, tellement j’ai chaud!
    J’ai aussi un peu de dépit sur P.Auster, moi aussi j’ai des agacements. En gros, je trouve que ce pourrait être bien mieux mené.
    Mais ton explication mérite un détour, donc choisir le no1, pour voir.
    Je t’en reparlerai.
    Mais en commande postale, pas au magasin, car:
    Nous sommes déconfinés depuis hier. Totalement…….ah la montée en flèche d’ici deux semaines.
    Il parait que tout est bondé, avec masques, mais je n’irai pas y voir de plus près!
    Ceci étant seulement pour raisons économiques, et nous sommes la seule province canadienne a le faire…..comme toujours, «  société distincte » on va payer pour……et de plus depuis le début, bien que la province ne soit pas la plus peuplée, nous avons le plus grand nombre de cas et mortalités.
    Aucun commentaire.

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  4. Ah que j’aime ces histoires extraordinaires de femmes tout aussi extraordinaires et libres , réalisant leurs rêves au-delà de toutes espérances . Fascinantes , courageuses , de vraies aventurières pour qui la vie s’écrit VIE à l’infini .

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