Au fil des mots (134) : « composer »

Délivrance musicale

Le lendemain, je fis savoir à l’abbé Antonio Vivaldi que j’étais souffrante et ne pouvais travailler à l’écriture des partitions en sa compagnie.

Depuis quelque mois, il avait pris l’habitude de me soumettre les musiques qu’il composait pour la Pietà et je devais ensuite les recopier soigneusement sur du papier à portées. Au fil des semaines, une complicité s’était installée entre nous. Parfois, j’osais me risquer à lui faire une observation, à lui suggérer tel changement harmonique, afin que ses arrangements brillent de mille feux. Jamais il ne se fâchait, au contraire, souvent il prenait en compte mes remarques. Cette préparation des partitions de concert était devenue un rituel que nous aimions partager et j’avais acquis le statut officiel de copiste. Quand tout était au point, le maestro écrivait sur les feuilles le nom des filles pour lesquelles il avait composé.

Mais ce matin, je préférais rester cachée au fond de mon lit, sous la couverture, car des pensées chaotiques se bousculaient dans ma tête douloureuse. Je n’avais pas fermé l’oeil de la nuit, en proie à une fièvre mystérieuse. (…)

Pour occuper mon esprit chagrin, je m’assis à ma table et posai devant moi l’une des feuilles sur lesquelles des portées avaient été tracées. Je regardais le papier en hésitant. Il y avait plusieurs semaines déjà que je pensais à ce geste, sans jamais me l’autoriser. Par manque de confiance ? Par timidité ? La journée d’hier, si excentrique, semblait m’avoir libérée de la considération des convenances liées à ma condition. Elle avait peut-être été un déclic audacieux et insolent dans ma vie austère Je décidai de ne plus résister à la tentation et trempai ma plume dans l’encrier. Je me mis à dessiner les notes que j’entendais dans le silence. Des notes qui s’échappaient de mon coeur et venaient s’aligner d’elles-mêmes sur la page. Plus rien n’existait en dehors de cette musique intérieure. De temps à autre, je suspendais l’écriture pour vérifier un arpège sur mon violoncelle puis je revenais le noter consciencieusement. Cette parenthèse dans le temps avait atténué ma passion, comme si celle-ci était passée de mon âme à la feuille.

Quand je relus ce que j’avais écrit, je fus étonnée de me sentir sereine alors que mon manuscrit, lui, débordait d’exaltation. Je venais de découvrir un phénomène insoupçonné. Ainsi la création avait le pouvoir de délivrer ?

Je venais de comprendre la composition en même temps que l’amour.

Christiana MOREAU, La Sonate oubliée

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