Au fil des mots (133) : « maîtrise »

Les forces de l’esprit

Ils entrèrent à Chenthan Dzong pour se reposer et passer la nuit à l’abri. Dans les ruines du monastère restaient encore des tapisseries élimées, des images religieuses, des ustensiles et des armes que les moines guerriers ayant survécu au tremblement de terre n’avaient pu emporter. Ils découvrirent plusieurs représentations du Bouddha dans des positions diverses, y compris une énorme statue de l’Éveillé couché par terre, sur le côté. La peinture dorée s’était écaillée, mais le reste était intact. De la glace et de la neige poudreuse recouvraient presque tout, donnant à ce lieu un aspect particulièrement merveilleux ; on aurait dit un palais de verre. Derrière l’édifice, une avalanche avait créé la seule surface plane des alentours, une sorte de cour de la taille d’un terrain de basket. (…)

Dans la cuisine, ils trouvèrent des marmites et d’autres ustensiles en métal, des bougies, du charbon, du bois pour faire un feu et quelques céréales conservées par le froid. Il y avait des pots d’huile et un récipient contenant du miel, que le prince ne connaissait pas. Tensing lui en fit goûter et, pour la première fois de sa vie, le jeune homme sentit un goût sucré sur son palais. La surprise et le plaisir faillirent le faire tomber à la renverse. Ils préparèrent un feu pour cuire leur repas et, en signe de respect, allumèrent des bougies devant les statues. Ce soir-là, ils allaient mieux manger, et dormir sous un toit : cela méritait bien une petite cérémonie pour marquer leur gratitude.

Ils étaient en train de méditer en silence lorsqu’un long rugissement retentit au milieu des ruines du monastère. Ils ouvrirent les yeux au moment où un grand tigre de l’Himalaya entrait dans la salle, une bête de cinq cents kilos au pelage blanc, l’animal le plus féroce du monde.

Le prince reçut l’ordre de son maître par télépathie et essaya de lui obéir, bien que sa première réaction, dictée par l’instinct, eût été de bondir pour se défendre, en ayant recours au tao-shu. S’il parvenait à mettre une main derrière les oreilles du tigre, il pourrait le paralyser, mais il resta immobile, essayant de respirer calmement, afin que le fauve ne renifle pas l’odeur de la peur. Le tigre s’approcha lentement des moines. Malgré le danger imminent où ils se trouvaient, le jeune homme ne put s’empêcher d’admirer l’extraordinaire beauté de l’animal. Sa peau avait la couleur pâle de l’ivoire, avec des rayures marron, et ses yeux étaient aussi bleus que certains glaciers de l’Himalaya ; c’était un mâle adulte, énorme et puissant, un spécimen parfait.

Tensing et Dil Bahadur, assis dans la position du lotus, jambes croisées et les mains sur les genoux, virent s’avancer le tigre. Tous deux savaient que s’il avait faim il serait impossible de l’arrêter. le seul espoir était que la bête eût mangé, mais il y avait en réalité peu de chances que la chasse fût abondante dans ces solitudes. Tensig possédait des pouvoirs psychiques exceptionnels, car c’était un tulku, la réincarnation d’un grand lama des temps anciens. Il concentra ce pouvoir comme un éclair, pour pénétrer l’esprit du fauve.

Ils sentirent l’haleine du grand félin sur leur visage, une bouffée d’air chaud et fétide qui s’échappait de sa gueule. Un autre rugissement redoutable ébranla l’enceinte. Le tigre s’approcha à quelques centimètres des hommes et ceux-ci sentirent la piqûre de ses dures moustaches. Pendant plusieurs secondes qui parurent une éternité, il tourna autour d’eux, les flairant et les tâtant de son énorme patte, mais sans les agresser. Le maître et le disciple demeurèrent absolument immobiles, ouverts à l’affection et à la compassion. Le tigre ne perçut en eux ni crainte ni agressivité, mais de l’empathie, et une fois sa curiosité satisfaite, il se retira comme il était venu, avec la même dignité solennelle.

« Tu vois, Dil Bahadur, que le calme s’avère parfois utile… » fut l’unique commentaire du lama.

Isabel ALLENDE, Le Royaume du Dragon d’or

L’auteur du panorama proposé ci-dessus à droite est un artiste bien connu, presque mythique, mais pour tout autre chose. Découvrez (ou redécouvrez) les sept vies et plus encore de ce personnage de roman au destin en directe relation avec l’extrait proposé…

Sacré Nicholas… – Nouveau tempo libero

Un commentaire sur “Au fil des mots (133) : « maîtrise »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s