Au fil des mots (128) : « visions »

Histoires de famille

Cependant, l’heure tourne, on est rendus à la tarte aux pommes, je suis en train de laisser passer une occasion unique. Je prends un de mes albums pour le feuilleter. Sous une photo de Norbert et Geneviève, maman a écrit : 1946 on part servir la France et l’on ramène une charmante fiancée. C’était au temps où personne n’était fâché. Je dois demander à Geneviève pourquoi elle s’est fâchée avec ma mère. Mais je ne peux pas lui poser la question à brûle-pourpoint.

  • Tu as vécu dans les baraquements ? dis-je au hasard.
  • Oui, rue d’Ingouville. Norbert et moi, on a recueilli ton père et ta mère.

Mon regard s’arrondit. Comment ça : « recueilli »?

  • Tu comprends, m’explique Geneviève, tes parents n’avaient pas de travail et ils n’avaient pas de logement. On a dû s’entasser à deux couples.

Mais non, ce n’est pas du tout ça ! C’est mon père, ce héros, qui a « recueilli » ma grand-mère après la destruction du Havre, et qui s’est trouvé du travail à la hache dès la sortie de la guerre. Lui, le sans-diplôme, le sans-famille, le sans-fortune, il est devenu journaliste dans une fulgurante ascension sociale ! C’est le récit qui a cours chez les Murail. mais dans la bouche de Geneviève, c’est Norbert, déjà établi dans un cabinet d’architectes, qui a patronné mon père en l’introduisant au journal Le Havre libre. Cela ne doit pas faire partie du vocabulaire de Geneviève mais, pour un peu, mes parents auraient « squatté » son baraquement. « Pour des jeunes mariés, c’était difficile, souligne-t-elle malicieusement. (…)

Depuis un instant, j’ai un peu de mal à suivre la conversation. Je proteste intérieurement : maman m’a toujours raconté qu’après leur mariage, elle et son mari avaient vécu dans une chambre de bonne sous les toits de Paris. Se sont-ils retrouvés à la rue, obligés de se faire héberger par le beau-frère et la belle-soeur? Je me sens en position de faiblesse. J’ai en face de moi un témoin, quelqu’un qui pourra toujours m’objecter : « Je sais, j’y étais. » Moi, je n’ai que mes « maman m’a raconté ». Pour revenir sur un terrain plus sûr, je tente un dégagement :

  • C’est curieux, dis-je, je n’ai aucun photo de moi, enfant, sur la plage du Havre. Ni aucun souvenir.
  • C’est normal ! s’esclaffe Béatrice. Vous n’y alliez jamais.

Nouveau malaise. Le boulevard de Strasbourg n’est qu’un long travelling vers la mer. Pourquoi n’allions-nous JAMAIS à la plage ? « Parce que vous ne sortiez pas de chez vous », m’assène Béatrice. Quand il m’est arrivé de dire en public que, pour faire de ses enfants des artistes, il faut les enfermer dans un placard, je pensais que c’était une boutade… « Vous étiez tellement sages, et nous, tellement turbulents ! s’égaye Béatrice. Toujours dehors avec nos copains. maman nous laissait très libres »

En effet, je me souviens de mon effroi devant ces cousins Barrois qui mangeaient leur pot de colle Glatiny avec la petite pelle sans tenir compte de l’avertissement parental : « ça va te coller les boyaux » et qui, s’enfonçant dans la délinquance, versaient de l’eau sur les passants du haut de leur balcon. À rebours, mes cousins se souviennent de leur étonnement devant mon frère, premier de classe avec ses deux ans d’avance, qui jouait encore aux petites voitures à 12ans ! Je ne proteste pas, à quoi bon ? J’ai dans l’oreille l’adage de maman: « Un enfant qui joue bien travaillera bien. » Mais le travail n’a pas si bonne presse chez les Barrois. Geneviève rit encore de l’appréciation sur le bulletin scolaire de sa benjamine : « Béatrice n’attend qu’une chose en classe, la récréation. »

Je suis repartie houleuse dans la nuit havraise, mi-douloureuse, mi-amusée. Je n’avais encore jamais vu mon enfance à travers le regard de quelqu’un d’autre.

Marie-Aude MURAIL, En nous beaucoup d’hommes respirent