Au fil des mots (132) : « absence »

L’Éternel Retour

Quelques jours après cette soirée, j’ai accompagné Louki à Auteuil. (…) Elle voulait rendre visite à Guy Lavigne, celui qui avait été l’ami de sa mère. J’ai préféré l’attendre. (…) Parfois, le coeur se serre à la pensée des choses qui auraient pu être et n’ont pas été, mais je me dis qu’aujourd’hui encore la maison reste vide, à nous attendre. J’étais heureux, ce matin-là. Et léger. Et j’éprouvais une certaine ivresse. La ligne d’horizon était loin devant nous, là-bas, vers l’infini. (…) Je l’ai vue sortir par la petite porte du garage. Elle m’a fait un signe du bras. (…) Elle marche vers moi de ce même pas nonchalant, et l’on dirait qu’elle ralentit son allure, comme si le temps ne comptait plus. Elle me prend le bras et nous nous promenons dans le quartier. C’est là que nous habiterons un jour. (…) Nous sommes arrivés sur la place de l’Église, devant la station de métro. Et là, je peux le dire maintenant que je n’ai plus rien à perdre : j’ai senti, pour la première et la seule fois de ma vie, ce qu’était l’Éternel Retour. Jusque-là, je m’efforçais de lire des ouvrages sur le sujet, avec une bonne volonté d’autodidacte. C’était juste avant de descendre les escaliers de la station de métro Église-d’Auteuil. Pourquoi à cet endroit ? Je n’en sais rien et cela n’a aucune importance. Je suis resté un moment immobile et je lui ai serré le bras. Nous étions là ensemble, à la même place, de toute éternité, et notre promenade à travers Auteuil, nous l’avions déjà faite au cours de mille et mille autres vies. Pas besoin de consulter ma montre. Je savais qu’il était midi.

C’est arrivé en novembre. Un samedi. (…) J’avais rendez-vous avec Louki au Condé à cinq heures. Il me semblait que j’étais guéri définitivement des plaies de mon enfance et de mon adolescence (…)

J’ai marché jusqu’à la station de métro Étoile. C’était la ligne que nous avions prise souvent, Louki et moi, la ligne que nous avions suivie à pied la première fois. Pendant la traversée de la Seine, j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup de promeneurs sur l’allée des Cygnes. Je suis descendu à Mabillon, et j’ai jeté un regard en direction de La Pergola, comme nous le faisions toujours. Mocellini n’était pas assis derrière la vitre.

Quand je suis entré au Condé, les aiguilles de l’horloge sur le mur du fond marquaient exactement cinq heures. En général, ici, c’était l’heure creuse. Les tables étaient vides, sauf celle à côté de la porte où se tenaient Zacharias, Annet et Jean-Michel. Ils me lançaient tous les trois de drôles de regards. Ils ne disaient rien. Les visages de Zacharias et d’Annet étaient livides, sans doute à cause de la lumière qui tombait de la vitre. Ils ne m’ont pas répondu quand je leur ai dit bonjour. Ils me fixaient de leurs regards étranges, comme si j’avais fait quelque chose de mal. Les lèvres de Jean-Michel se sont contractées, et j’ai senti qu’il voulait me parler. Une mouche s’est posée sur le dos de la main de Zacharias et il l’a chassée d’un geste nerveux. Puis il a pris son verre et il l’a bu, cul sec. Il s’est levé et il a marché vers moi. Il m’a dit d’une voix blanche : « Louki. Elle s’est jetée par la fenêtre. »

À partir de cet instant-là, il y a eu une absence dans ma vie, un blanc, qui ne me causait pas simplement une sensation de vide, mais que je pouvais pas soutenir du regard. Tout ce blanc m’éblouissait d’une lumière vive, irradiante. Et ce sera comme ça jusqu’à la fin.

Patrick MODIANO, Dans le café de la jeunesse perdue

3 commentaires sur “Au fil des mots (132) : « absence »

  1. Me revoilà, après la lecture de cette oeuvre étrange….Moi qui me rejouissais de lire la suite de ton extrait je suis de la revue… Quelle surprise.
    J’ai beaucoup aimé cette suite de récits/chapitres de narrateurs « divers » (cela m’a un peu rappelé le livret circulaire de La Ronde de Boesmans) même si on reste un peu sur sa faim pour certains protagonistes moins « développés » que d’autres. Un livre qui suscite beaucoup d’interrogations….C’est bon pour la matière grise. Merci encore !

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