Au fil des mots (123) : « brûlure »

Ai-je vraiment compté ?

Je songe que je les ai attendus, ces mots, je les ai tellement attendus, quand j’avais vingt ans. Combien de fois j’ai voulu qu’il les prononce, qu’il les articule, qu’il se décide à les articuler, que ce soit assumé, affirmé, résolu, et ça n’est jamais arrivé. Combien de fois j’ai souhaité qu’ils lui échappent au moins, dans la nuit des draps froissés, dans l’urgence des corps enlacés, des bouches embrassées, que ça sorte malgré lui, indépendamment de lui, même s’il devait les regretter juste après, et ça n’est jamais arrivé. Combien de fois j’aurais admis qu’il les murmure, même du bout des lèvres, même au téléphone, même en s’empressant de passer à autre chose, simplement pour me rassurer, pour que j’aie quelque chose à quoi me raccrocher, pour que je sois moins seul, et ça n’est jamais arrivé.

Et voilà que dix-huit ans plus tard, alors que la vie nous a roulé dessus et conduits ailleurs, il les dit, ces mots fabuleux, ces mots sensationnels, ces mots tout simples. Ils devraient avoir le goût de la victoire, mais ce serait une victoire posthume. Celui de la revanche mais le combat a été définitivement perdu. En réalité, ils ont la texture d’un baume, ils apaisent la brûlure. Vous savez, on s’est exposé au soleil, on a aimé cette chaleur, cette belle lumière sur soi, et le soir venu, les rougeurs sont apparues, la douleur a surgi, on a senti sa peau endolorie, on s’est demandé comment c’était possible, on était tellement bien, on n’a pas vu le mal frapper, ou plutôt on n’a pas compris que la lumière était un leurre, que ses rais étaient des flèches, et là, maintenant on voudrait que ça se calme, ce feu, cette corrosion mais ça ne se calme pas, et il est trop tard pour dénicher un cataplasme, un élixir, on est condamné à la douleur. Il aura mis du temps à venir, cet élixir. Dix-huit années.

Je devrais néanmoins m’en satisfaire, éprouver une sorte de reconnaissance, exprimer une gratitude, au moins sourire, de ces sourires un peu las, mais le souvenir de la douleur est plus fort, il l’emporte sur la douceur du baume tardif…

  • Tu ne me l’as jamais dit ; pas une fois.
  • Tu ne me l’as jamais demandé.

Philippe BESSON, Dîner à Montréal