Au fil des mots (124) : « génie »

Question de tons

MURAKAMI : Quelle est la principale différence entre, par exemple, la lecture d’une partition de Strauss et la lecture d’une partition de Mahler ?

OZAWA : Au risque de simplifier les choses outrageusement, je serais tenté de dire que, si vous avez à l’esprit la ligne de développement de la musique germanique qui part de Bach pour aboutir, via Beethoven, à Wagner, Bruckner et Brahms, vous pouvez concevoir Strauss comme son prolongement. Bien sûr, il y a ajouté de nombreux éléments ; il n’en demeure pas moins qu’il s’inscrit dans cette tradition. Or ce n’est pas le cas de Mahler qui requiert un tout autre point de vue. On touche là à son apport le plus important à l’histoire de la musique. Aucun des compositeurs de son époque, même Schoenberg et Berg, n’a fait la même chose que lui.

MURAKAMI : Comme vous l’avez dit, Mahler ouvrait d’autres perspectives que le dodécaphonisme.

OZAWA : Il utilisait le même matériau que Beethoven ou Bruckner, mais il s’en servait pour construire une musique d’un genre tout à fait différent.

MURAKAMI : Et il menait sa barque en conservant la tonalité ?

OZAWA : C’est exact. Pourtant, il lorgnait du côté de la musique atonale. C’est une évidence.

MURAKAMI : Iriez-vous jusqu’à affirmer que, à force de repousser les potentialités de la tonalité aussi loin que possible, il a fini par se méprendre sur sa signification d’ensemble?

OZAWA : Oui. Il a introduit une sorte de construction à plusieurs niveaux.

MURAKAMI : Quand il change plusieurs fois de ton à l’intérieur d’un même mouvement?

OZAWA : C’est exact. Il introduit des changements tout le temps. Et il lui arrive aussi d’utiliser deux tons simultanément.

MURAKAMI : Il ne se débarrasse pas de la tonalité, il la sape de l’intérieur, il la bouleverse de fond en comble. Et c’est en cela qu’il allait vers une musique atonale. Mais est-ce qu’il s’efforçait d’atteindre autre chose que l’atonalité du dodécaphonisme ?

OZAWA : Oui, il me semble. Il serait peut-être plus juste, le concernant, de parler de polytonalité que d’atonalité. La polytonalité, c’est l’étape qui précède immédiatement l’atonalité – elle correspond à l’utilisation simultanée de plusieurs tons, ou à des changements incessants de ton au fur et à mesure que le flux musical s’écoule. Et tout état de cause, l’atonalité que recherchait Mahler résultait d’autre chose que de la gamme chromatique à douze notes élaborée par Schoenberg et Berg. Par la suite, un compositeur comme Charles Ives a beaucoup approfondi la polytonalité.

MURAKAMI : Pensez-vous que Mahler se considérait comme un musicien d’avant-garde ?

OZAWA : Non, je ne crois pas.

MURAKAMI : En revanche, Schoenberg et Berg en étaient pleinement conscients.

OZAWA : Oh oui, tout à fait. Ils avaient leur « méthode », alors que Mahler n’en avait aucune.

MURAKAMI : Son flirt avec le chaos ne relevait donc pas d’une méthodologie, mais d’une démarche naturelle et instinctive. C’est bien cela que vous voulez dire ?

OZAWA : Oui. Et n’est-ce pas précisément en cela que réside son génie ? (…)

MURAKAMI : Mais Mahler n’a pas vraiment eu de successeur. Les plus grands auteurs de symphonies venus après lui n’étaient pas allemands mais russes, comme Chostakovitch et Prokofiev. Et les symphonies de Chostakovitch ne rappellent que très vaguement celles de Mahler.

OZAWA : Oui, je suis d’accord avec vous. La musique de Chostakovitch est très cohérente. On n’y sent pas le même genre de folie que chez Mahler.

MURAKAMI : Si Chostakovitch n’a pas laissé affleurer une forme de folie, c’est peut-être pour des raisons politiques. Quant à la musique de Mahler, elle a quelque chose de profondément anormal. Si je devais lui coller une étiquette, je la qualifierais de schizophrénique.

OZAWA : Oui, c’est vrai. L’art d’Egon Schiele est comme ça aussi. Quand j’ai découvert ses peintures, j’ai vraiment pu me rendre compte que Mahler et lui vivaient au même endroit à la même époque. Mon long séjour à Vienne m’a permis de devenir très sensible à cette atmosphère, j’y ai vécu une expérience très intéressante.

Haruki MURAKAMI, Seiji OZAWA, De la musique – Conversations

Au fil des mots (123) : « brûlure »

Ai-je vraiment compté ?

Je songe que je les ai attendus, ces mots, je les ai tellement attendus, quand j’avais vingt ans. Combien de fois j’ai voulu qu’il les prononce, qu’il les articule, qu’il se décide à les articuler, que ce soit assumé, affirmé, résolu, et ça n’est jamais arrivé. Combien de fois j’ai souhaité qu’ils lui échappent au moins, dans la nuit des draps froissés, dans l’urgence des corps enlacés, des bouches embrassées, que ça sorte malgré lui, indépendamment de lui, même s’il devait les regretter juste après, et ça n’est jamais arrivé. Combien de fois j’aurais admis qu’il les murmure, même du bout des lèvres, même au téléphone, même en s’empressant de passer à autre chose, simplement pour me rassurer, pour que j’aie quelque chose à quoi me raccrocher, pour que je sois moins seul, et ça n’est jamais arrivé.

Et voilà que dix-huit ans plus tard, alors que la vie nous a roulé dessus et conduits ailleurs, il les dit, ces mots fabuleux, ces mots sensationnels, ces mots tout simples. Ils devraient avoir le goût de la victoire, mais ce serait une victoire posthume. Celui de la revanche mais le combat a été définitivement perdu. En réalité, ils ont la texture d’un baume, ils apaisent la brûlure. Vous savez, on s’est exposé au soleil, on a aimé cette chaleur, cette belle lumière sur soi, et le soir venu, les rougeurs sont apparues, la douleur a surgi, on a senti sa peau endolorie, on s’est demandé comment c’était possible, on était tellement bien, on n’a pas vu le mal frapper, ou plutôt on n’a pas compris que la lumière était un leurre, que ses rais étaient des flèches, et là, maintenant on voudrait que ça se calme, ce feu, cette corrosion mais ça ne se calme pas, et il est trop tard pour dénicher un cataplasme, un élixir, on est condamné à la douleur. Il aura mis du temps à venir, cet élixir. Dix-huit années.

Je devrais néanmoins m’en satisfaire, éprouver une sorte de reconnaissance, exprimer une gratitude, au moins sourire, de ces sourires un peu las, mais le souvenir de la douleur est plus fort, il l’emporte sur la douceur du baume tardif…

  • Tu ne me l’as jamais dit ; pas une fois.
  • Tu ne me l’as jamais demandé.

Philippe BESSON, Dîner à Montréal

Au fil des mots (122): « paquebot »

Port de l’Orient

On embarqua nos passagères sur l’un de ces navires qui, en plus des couleurs françaises, battaient fièrement pavillon blanc. Planté en son centre comme un disque sanglant, un globe rouge, flottant au gré des vents, aurait donné à ce pavillon une je-ne-sais-quoi de japonisant s’il n’avait porté aussi finement imprimé, le monogramme d’une illustre compagnie : la Transatlantique. Qu’il était beau, le temps des grands paquebots ! Des cartes postales, éditées par la compagnie et en vente dans tous les ports, avec juste un mot à ajouter : « Je pars à bord du… » et la formule « Je vous envoie le bonjour » n’attendant qu’une signature, conféraient aux personnes voyageant à bord d’un « Transat » une sorte de noblesse. N’importe quel sot pouvait mesurer les mérites d’un tel choix. C’est que le pavillon au monogramme magique était, sur toutes les mers, symbole de puissance, de progrès, de vitesse.

Allant ou venant d’Alger, de Philippeville, de Bône, d’Oran ou de Tunis et cela à jours fixes et à intervalles réguliers, les paquebots de la Transat récemment construits ou vieux rouleurs des mers, débaptisés à chaque changement de régime, entraient et sortaient si souvent des bassins de la Joliette que les pêcheurs à la ligne et les badauds sur les quais ne se souciaient plus de connaître leurs noms. Du Transbordeur à la Tourette et jusque sur les hauteurs où veillait la Vierge aux yeux d’or obstinément fixés sur l’horizon, on les reconnaissait « les Transat », à leur cheminée rouge à bande noire, à leur coque noire à bande rouge, à leurs mâts, à leurs haubans tendus comme des cordes de guitares et qui brillaient sur le bleu du ciel, on les reconnaissait à leurs manches à air, semblables à de gros champignons incongrus, poussés comme par erreur sur le pont supérieur, on reconnaissait les Transat si vite, si facilement et de si loin, qu’on ne cherchait même plus à vérifier de quel navire il s’agissait. À quoi bon? On se disait : « Tiens ! Voilà le courrier d’Algérie ! » comme on aurait noté l’heure, sans ajouter un mot de plus.

Mais il n’est pas indifférent de préciser que le premier voyage d’Isabelle vers l’Afrique du Nord se fit à bord d’un navire qui avait manqué de peu de s’appeler Maréchal Bugeaud. Au lieu de quoi à l’instant d’être lancé il fut nommé Duc de Bragance en hommage à une dynastie au plus haut point curieuse de l’univers et à un peuple, ces Portugais de l’au-delà des mers devenus au fil des siècles les colonisateurs les plus métissés de la chrétienté.

Supposons qu’il y ait eu là comme un présage.

Edmonde CHARLES-ROUX, Un désir d’Orient (La jeunesse d’Isabelle Eberhardt 1877-1899)