Au fil des mots (122): « paquebot »

Port de l’Orient

On embarqua nos passagères sur l’un de ces navires qui, en plus des couleurs françaises, battaient fièrement pavillon blanc. Planté en son centre comme un disque sanglant, un globe rouge, flottant au gré des vents, aurait donné à ce pavillon une je-ne-sais-quoi de japonisant s’il n’avait porté aussi finement imprimé, le monogramme d’une illustre compagnie : la Transatlantique. Qu’il était beau, le temps des grands paquebots ! Des cartes postales, éditées par la compagnie et en vente dans tous les ports, avec juste un mot à ajouter : « Je pars à bord du… » et la formule « Je vous envoie le bonjour » n’attendant qu’une signature, conféraient aux personnes voyageant à bord d’un « Transat » une sorte de noblesse. N’importe quel sot pouvait mesurer les mérites d’un tel choix. C’est que le pavillon au monogramme magique était, sur toutes les mers, symbole de puissance, de progrès, de vitesse.

Allant ou venant d’Alger, de Philippeville, de Bône, d’Oran ou de Tunis et cela à jours fixes et à intervalles réguliers, les paquebots de la Transat récemment construits ou vieux rouleurs des mers, débaptisés à chaque changement de régime, entraient et sortaient si souvent des bassins de la Joliette que les pêcheurs à la ligne et les badauds sur les quais ne se souciaient plus de connaître leurs noms. Du Transbordeur à la Tourette et jusque sur les hauteurs où veillait la Vierge aux yeux d’or obstinément fixés sur l’horizon, on les reconnaissait « les Transat », à leur cheminée rouge à bande noire, à leur coque noire à bande rouge, à leurs mâts, à leurs haubans tendus comme des cordes de guitares et qui brillaient sur le bleu du ciel, on les reconnaissait à leurs manches à air, semblables à de gros champignons incongrus, poussés comme par erreur sur le pont supérieur, on reconnaissait les Transat si vite, si facilement et de si loin, qu’on ne cherchait même plus à vérifier de quel navire il s’agissait. À quoi bon? On se disait : « Tiens ! Voilà le courrier d’Algérie ! » comme on aurait noté l’heure, sans ajouter un mot de plus.

Mais il n’est pas indifférent de préciser que le premier voyage d’Isabelle vers l’Afrique du Nord se fit à bord d’un navire qui avait manqué de peu de s’appeler Maréchal Bugeaud. Au lieu de quoi à l’instant d’être lancé il fut nommé Duc de Bragance en hommage à une dynastie au plus haut point curieuse de l’univers et à un peuple, ces Portugais de l’au-delà des mers devenus au fil des siècles les colonisateurs les plus métissés de la chrétienté.

Supposons qu’il y ait eu là comme un présage.

Edmonde CHARLES-ROUX, Un désir d’Orient (La jeunesse d’Isabelle Eberhardt 1877-1899)

3 commentaires sur “Au fil des mots (122): « paquebot »

  1. Trop court! Ça tombe tout a coup, crac, alors qu’on s’attend a voir l’aventurière monter a bord et l’accompagner.
    Chnout!
    Dis moi, ce nest pas un livre de premiere jeunesse…..

    Aimé par 1 personne

  2. Ben oui, un immense roman foisonnant. ll faut faire des choix et donner envie ? Cette Isabelle Eberhardt est une femme au destin incroyable. Edmonde Charles-Roux construit un roman en tant que journaliste et historienne. Touffu et foisonnant !

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