Au fil des mots (129) : « cupide »

Opportunisme médical

J’ai assisté sans prononcer un mot à l’installation du tableau dans son bureau, sur le plateau de la cheminée, entre les deux fenêtres. Quand mon père me demanda ce que j’en pensais, je me gardai de lui répondre qu’il était horriblement placé, terni par la lumière indirecte, écrasé par le remous de la lampe à pétrole qu’il déplaçait pour trouver le meilleur angle d’éclairage et il a pris ma réserve pour un acquiescement. À cet endroit, à cet instant, devant cet homme qui se félicitait d’avoir obtenu cette toile étincelante pour le prix d’un repas, celle-ci avait soudain perdu son éclat et son rayonnement, elle paraissait terne et fade.

  • Il a du talent, ce garçon, vous ne trouvez pas ? Et il va m’en faire d’autres. En échange du prix de mes consultations, et du service que je lui rends en le recevant chez moi, même s’il n’est pas trop malade. Je vais agrandir ma collection à peu de frais. Je n’ai pas souvent acheté de tableaux ; à Sisley et à Renoir, c’est tout. J’ai soigné la mère de Pissarro, sa femme et ses enfants, la petite amie de Renoir, et tant d’autres encore, et pour leur rendre service, parce qu’ils étaient démunis et que je suis un amateur éclairé, j’ai accepté qu’ils me payent avec leurs oeuvres. C’est pour cela que je ne suis pas riche, parce que j’ai toujours aimé et soutenu les vrais créateurs, j’ai rendu des services à Cézanne, j’ai même prêté de l’argent à Monet et à Guillaumin, à une époque où personne ne leur accordait de crédit. Un jour, on reconnaîtra leur talent, on saura le rôle que j’ai tenu et l’amour que j’ai eu pour ces grands artistes.

Mon père excellait à se montrer dans une position avantageuse et pour ce qu’il n’était pas : un personnage important, indispensable, généreux, un confident. Son attitude avec ses peintres ressemblait à celle qu’il avait eue avec mon frère et avec moi. Il se disait proche des impressionnistes parce qu’à ses yeux ils incarnaient le progrès dans l’éternel combat des modernes contre les anciens, et que se revendiquer de ce mouvement voulait dire qu’il était clairvoyant et visionnaire, et qu’il prenait date dans la marche du temps. La vérité est plus prosaïque, il se donnait le beau rôle à peu de frais, ni mon frère ni moi ne pouvant le contredire, et surtout, il n’a pas été l’ami de ceux dont il revendiquait l’attachement ; il collectionnait indistinctement tout ce qu’on lui proposait en échange de ses consultations et ordonnances : des croûtes infâmes et des raclures de chevalet dont aucun brocanteur n’aurait voulu. Il se trouve que les impressionnistes étaient les plus démunis des peintres, ils ne vendaient par leurs toiles et ils étaient ravis de trouver un médecin qui accepte de se faire payer ses consultations en tableaux. S’il aimait les impressionnistes, eux, de toute évidence, ne l’aimaient pas.

Mon père s’y reprit à trois fois pour rédiger un mot à l’intention de Vincent, pour l’inviter au déjeuner dominical.

Jean-Michel GUENASSIA, La valse des arbres et du ciel

2 commentaires sur “Au fil des mots (129) : « cupide »

  1. Quelle avalanche de noms inconnus qui le deviendront!
    Mais je suis piquée par la petite phrase sur le livre:
    «  par l’auteur du club des incorrigibles optimistes » MIAM!
    Je crois que je vais plutôt fouiller de ce côté! Car l’optimisme est une si belle qualité, à mon sens.
    En tout cas c’est plus amusant que les pessimistes, tel mon homme….oh la la.

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