Au fil des mots (127) : « anxieux »

Donner le change

J’ai passé un mois d’affilée chez ma mère, il y a environ quinze ans de cela, fin janvier. J’avais décidé de venir finir un de mes romans près d’elle. Je fis livrer un carton plein de livres et de toute une documentation par la SNCF. Je m’installai dans la grande chambre du fond, celle dont les deux fenêtres donnent sur la terrasse, et je compris dès le lendemain que je n’arriverais pas à écrire une ligne de mon livre dans cette pièce. J’avais fait tout cet effort pour rien – le choix des livres à emporter, l’ordre mis dans mes papiers pour décider desquels j’aurais besoin, l’annonce autour de moi de mon départ – mais je décidai de rester. La maison était très bien chauffée (…). Je passai des nuits entières à fouiller dans la cave d’où je remontais des paniers en osier, des lampes à pétrole, des bougeoirs, une statuette en bronze : un sanglier blessé. « Tu as déterré cette horreur, s’écria ma mère. Elle était sur la cheminée de la salle à manger de mes parents, je l’ai vue chaque jour pendant mon enfance. Si tu la veux, je te la donne. » J’astiquai le sanglier qui me tint compagnie dans la chambre du haut, imposant presse-papier. (…)

J’achetai des encres de couleur, des porte-plumes et un assortiment de plumes dans une papeterie de la Grande Rue à Manosque, une merveilleuse encre d’un vert pâle appelé « April green » par son fabricant, Salis International à Hollywood en Floride, des encres de Chine indélébiles, un bleu cobalt et un vermillon de Lefranc et Bourgeois, un bleu outremer de Pelikan, une encre pigmentée pour la calligraphie, d’un rouge carmin très austère, fabriquée par Rohrer et Klingner à Leipzig. Je possède encore tous ces flacons d’encre, certaines ont séché depuis. J’achetai aussi du papier à lettres et des enveloppes. Les enveloppes coûtaient plus cher que le papier à lettres. J’utilisais l’encre américaine vert pâle pour écrire à ma mère, chaque matin avant de m’endormir, des mots parfois très longs que je laissais sur les tomettes du couloir devant la porte de sa chambre. Elle m’en laissait à son tour, rédigés au stylo à bille, quand elle quittait le prieuré avant mon réveil. Elle menait une vie sociale intense que je découvrais. (…)

La nuit, j’écrivais des lettres à ma famille et à mes amis, et pour me donner bonne conscience je comparais la rédaction de ces lettres aux exercices que font les danseurs à la barre afin de s’assouplir avant le spectacle. Ces lettres me maintenaient en forme et me permettraient de passer un jour à l’essentiel, à ce que mon contrat appelait « le prochain roman de l’auteur ». Ce fut l’anniversaire de Woglinde, je luis écrivis une lettre où je me servis de toutes mes encres et je lui envoyai une boîte de calissons (…) J’aurais pu remonter à Paris pour son anniversaire, mais j’étais empêtré dans mes mensonges : ma famille croyait que j’écrivais chaque nuit comme un dieu, du moins comme un prophète. Le moindre voyage, me disait-on, risquait de me déconcentrer.

Je fumais et je toussais beaucoup. Ma mère fit venir son médecin au prieuré, il plaisanta puis m’ausculta, aussi concentré que moi quand j’écoute du Webern. Ensuite il m’ignora et s’adressa à ma mère, exactement comme si j’avais huit ans : « Je serais vous, Madame, je lui ferais passer une radio des poumons. »(…)

Au laboratoire, une secrétaire s’empare de mon ordonnance comme s’il s’agissait d’un billet d’avion. Va-t-elle me demander si je préfère le côté couloir ou le côté hublot ? Nous pénétrons dans une salle d’attente où quatre ou cinq individus hyperanxieux sursautent rien qu’en voyant débarquer un couple aussi inoffensif que ma mère et moi.(…) J’ai l’impression d’être dans un film où des citoyens expatriés, réfugiés dans leur ambassade, guettent l’arrivée improbable du dernier hélicoptère qui leur permettrait d’échapper à la tuerie annoncée par les Kmers rouges. Il me faudra cinq minutes pour comprendre que, contrairement à moi, les autres ont déjà passé leur radio et s’attendent au pire. Une porte s’ouvre, un nom de famille est écorché, ma mère me souffle : « C’est ton tour. » Je me souviens des livres que j’ai lus sur la Résistance. Un type de la Gestapo vient vous chercher pour l’interrogatoire. Les camarades vous disent : « Courage! » Je suis l’otage tiré au sort qu’on extrait de sa cellule pour le fusiller. Je serre le bras de maman. (…)

J’avais arrêté de fumer la veille au soir en espérant naïvement donner le change aux rayons découverts un siècle plus tôt par le physicien Röntgen – « un nom de fabricant d’encre », pensais-je, mais en fait d’encre c’était de sang d’encre qu’il convenait de parler.(…)

Quel rôle donner à la charmante radiologiste, avec ses cheveux qu’elle va faire couper chez un coiffeur pour hommes, ses joues appétissantes, ses seins comme deux petits fruits ? Une déesse grecque qui préside aux agonies rapides? Y a -t-il une déesse du tabac ? La délicieuse Nicotina… (…)

Une fois la radio prise, on me fit poireauter plus d’un quart d’heure torse nu. La radiologiste ne réapparaissait pas. Un spécialiste des poumons planqué à l’étage, devait lui dire d’annoncer le résultat fatal à la personne qui m’accompagnait. Et moi, je restais là, à grelotter. Je remets ma chemise ou pas ? (…)

Le directeur du laboratoire surgit en tirant le rideau, tel le Commandeur dans le Don Juan de Mozart ! Et comme dans Don Juan, il me tendit la main : « Tout va bien, vous pouvez continuer de fumer. « L’imbécile ! » conclut ma mère.

François WEYERGANS, Trois jours chez ma mère

3 commentaires sur “Au fil des mots (127) : « anxieux »

  1. Ha! Je suis gondolée de rire…..
    Les bons mots, les scènes surréalistes, mais tout a fait vraies sans doute, de la mère et du fils qui redevient un petit garçon, et la seance angoissante de la radio…et la finale totalement incongrue!
    Alors la’, chapeau! J’espère que tu continues a lire le livre, c’est de la joie en pleine mélasse covidienne.
    Personnellement je lis 1491, l’Amérique avant CColomb de Charles C. Mann en mangeant du pain aux amandes de chez Dandoy a Bruxelles et une thé exquis first flush Darjeeling auquel j’ai ajouté des pétales de roses séchées de mon jardin, et j’écoute Venice: The golden age, Vivaldi, Porta, Marcello ……
    Antidote absolu a la neige, au froid, décembre!
    Je te dis que la Vie est belle💃🏼🎶

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  2. J’ai pensé à toi dans le passage des encres… pas de texte hier car mon ordinateur s’était lancé dans une éième tentative de mise à jour de Windows 10. Il tourne alors pendant des heures puis finit par me dire que ça n’a pas marché et rebelote pour un bon moment afin de désinstaller le bazar. Cet ordinateur est une vraie plaie, la batterie n’a jamais fonctionné et il se plante à qui mieux mieux… Cet Asus, une vraie m… !

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  3. Serait-il temps, tres chère, d’en changer?
    A moins que ce défit permanent et problématique ne fasse ta joie, ha ha!

    Et oui, moi aussi j’ai pensé à mes encres chéries. En ce moment j’écris avec celle de Marie-Antoinette, une léger parfum de roses flotte, tout a fait compatible avec celui odorant et voluptueux de l’énorme bouquet de mimosa rapporté hier par ma chère fille…..j’ai une chance inouïe!
    Et sur fond de neige je ne te dis pas le spectacle!

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