Au fil des mots (1) : « trottoir »

Confinement, déconfinement? Peu importe, on finit par s’en désintéresser tellement ils nous ont fait des embrouilles pas possibles. Même si on récupère un peu de liberté à plus ou moins long terme, rien ne vaut celle qu’on trouve dans les livres : immuable ou changeante, indispensable ou frivole, mais toujours diverse. Et cette liberté, on la choisit, quel luxe!

En ce début de soirée, je furète dans mes livres. J’envisage un hypothétique rangement car il y en a partout dans la maison : des lus, des pas encore lus, des abandonnés, des haïs, des chéris, des indispensables… Quels chouettes compagnons! On se réjouit d’en lire certains, on savoure le souvenir laissé par d’autres. On est heureux d’en retrouver, on n’est bien qu’avec d’aucuns à portée de main. Comme les ami(e)s fidèles arrachés à notre affection par ce confinement brutal et qu’on rêve de retrouver!

M’est alors venue l’idée de vous présenter chaque jour un petit texte ou un extrait de texte que j’aime ou que je redécouvre au fil de mon rangement. En toute humilité, rien que pour le plaisir de partager l’amour des mots et des auteurs.

Allons-y!

Le trottoir au soleil

  • On traverse?
  • Pourquoi?
  • Pour prendre le trottoir au soleil.

   Il faisait bon dans l’ombre, on ne cherche pas la chaleur. Un vrai soir d’été. Les passant se déploient dans la contre-allée, la démarche libre, pas pressés. Avant le dîner, après? Dans la ville, on ne sait jamais. Après toutes les crispations de l’hiver, les réticences du printemps, c’est bon simplement d’étirer le corps en marchant, de sentir des ébauches de translation dans les hanches, de ne plus piquer tout droit vers le but éloigné. Ce soir, c’est là, c’est maintenant que ça se passe.

    Le trottoir au soleil, c’est beaucoup dire. Les immeubles d’en face ont déjà pris leur pouvoir bleu. Il reste des clairières, au débouché des petites rues traversières, une terrasse de café éclaboussée, et ce banc, juste au coin. On va s’installer là, jambes tendues, mains croisées sur la nuque. C’est drôle, les voitures ont allumé leurs phares, et le feu rouge se framboise au bout de l’avenue. À l’inverse des matins clairs où les bruits se détachent, la rumeur se fait basse, un coton flou. On regarde le soleil en face, et puis on ferme les paupières aux premières irisations qui se mettent à danser. C’est une éternité qui va fléchir sans mélodrame, et s’endormir, plutôt que disparaître, dans la palpable persistance du bien-être. C’est une sensation encore, ce n’est plus une idée. Le trottoir au soleil.

Philippe DELERM, Le trottoir au soleil

À demain, les amis!