Comme au bon vieux temps de l’assiette…

C’était au temps où le phénomène des bandes n’avait pas encore envahi la télévision : il y avait celle du Petit Rapporteur de Jacques Martin dans les années 70 et dans les années 80, celle de l’Assiette anglaise de Bernard Rapp. Point barre.

assiette6.jpegAutour de Bernard Rapp, ce merveilleux journaliste qui nous conviait chaque samedi au Saint-James Club pour une vision décalée de l’actualité, rien que du beau monde, dont un rouquin déjanté et irrévérencieux : Jean Teulé. 

Homme de télévision, de radio, de théâtre, de cinéma, il fut scénariste, réalisateur, acteur. On le retrouve aussi comme dessinateur de BD. Et puis, nouvelle métamorphose dans les années 2000, il se transforme en écrivain et auteur à succès.

J’ai eu l’occasion de le voir et de l’entendre dans quelques émissions ces derniers mois à propos de son dernier livre Héloïse, ouille! racontant les déboires amoureux d’Héloïse et Abélard avec moultes descriptions plus que croustillantes et rabelaisiennes qui avaient le talent de mettre de fort bonne humeur ceux et celles qui commentaient cet opus. Teulé était là, comme un grand adolescent, ravi de faire plaisir à ses lecteurs. Il m’a plu en écrivain. Et je me suis promis de le redécouvrir sous cette casaque.

le-montespan-2.jpgDimanche dernier, grand plaisir tout simple : visite à une brocante de livres. Et je trouve Le Montespan dans une édition du Club absolument intacte ; jamais ouvert, le bouquin et pour 5 €, Teulé, tu es à moi!

Ah, que j’aime, ce Montespan! Je vous le recommande. Tout en dessous, un lien qui vous présente les différentes versions de ce roman devenu une vraie icône et qui reçut de très nombreux prix.

Teulé écrivain correspond au Teulé que l’on voit. Grivois, iconoclaste, tendre, intelligent, flamboyant. Le style alterne la langue la plus élégante et poétique avec des commentaires dignes de certains rappeurs. C’est étonnant, savoureux, efficace, jubilatoire! Un petit extrait?

Je vous le remets en situation.

Le Montespan, vous l’avez compris je suppose, Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan donc, est l’époux de La Montespan, favorite du roi Louis XIV. Louis-Henri et Françoise se sont rencontrés par hasard et se sont aimés à la folie jusqu’au jour où Françoise fréquenta le château de Saint Germain-en-Laye, fut distinguée par Louis et succomba aux sirènes de la vie facile. Louis-Henri, lui, a aimé, aime et aimera toujours sa femme. Il ne rendra jamais les armes. Il se mêle parfois aux courtisans pour apercevoir sa femme de loin. Nous le retrouvons dans les jardins de Versailles…

– Là, à gauche de la terrasse, sur l’aile du roi. Mais non, pas ici, monsieur de Montespan ! Vous braquez votre longue-vue sur l’aile de la reine… De l’autre côté, au premier étage, septième fenêtre en partant de la gauche.

– Celle qui est ouverte?

– Voilà, c’est ça. Y êtes-vous?

– Ce n’est pas possible, je ne le crois pas!

– Donc vous y êtes… sourit le médecin près du marquis éberlué et à l’oeil droit plaqué au bout du tube optique.

Louis-Henri règle la netteté de l’image de sa lunette télescopique :

– Françoise, ce qu’on t’oblige à faire!…

– Ce qu’on l’oblige, ce qu’on l’oblige…, relativise le thérapeute.

   Dans une antichambre enorgueillie de statues de bronze et de vases de Chine, l’épouse de Montespan, à genoux sur le parquet et de profil, taille une pipe à Louis XIV. Une horloge sonnante, en or, ponctue seize heures.

– Sa Majesté est très précise, apprécie le praticien en vérifiant sa montre. D’est en ouest, l’ordre de succession des pièces du palais correspond au rythme d’une journée type du Roi-Soleil. À quatre heures, comme une marionnette mécanique, il s’arrête dans l’antichambre devant sa maîtresse qui l’attend à genoux, bouche ouverte.

   Le monarque debout, d’une main tendue sur le côté, tient majestueusement le pommeau de sa canne et, menton levé, regarde droit devant lui pendant que la marquise le suce. Quoique Louis-Henri ait les boules, il étire les sept sections de la lunette pour mieux voir.

– Allez-y, l’encourage le médecin. Ca peut grossir cinquante-quatre fois. Je parle de la longue-vue bien sûr, précise-t-il malicieusement.

– Un homme qui n’a pris qu’un bain dans sa vie… Dites donc, faut pas être dégoûtée.

– Je ne crois pas que votre femme le soit.

   Dans l’émotion, le cocu ayant déréglé la lunette retrouve le point. Françoise, en robe décolletée, porte aux manches six rangs de dentelles fines et, dans ses cheveux blonds, s’entrelacent des rubans et des rubis. Louis-Henri reconnaît sa bouche bien dessinée et attirante, aux nombreux appétits, remarque devant les lèvres de son épouse une succession verticale de scintillements blancs:

– Mais qu’est-ce que c’est? Un collier de perles? Il porte un collier de perles autour de sa…?

– Voilà ! Et observez la suite. Vous allez voir comment le roi qui déteste qu’on lui réclame des bijoux en offre à votre femme.   

Louis quatorze du nom n’en sort pas grandi, c’est le moins qu’on puisse dire ! La décrépitude de la société française, les campagnes affamées, les courtisans dépravés, la justice royale inique, tout y est dépeint de façon saisissante et on comprend qu’une telle société courait, galopait à sa perte. Louis a vidé les caisses de l’Etat, mené son pays à la faillite financière et morale. Sûr qu’on ne voit plus Versailles de la même façon après cette lecture ! Même Molière n’en sort pas indemne puisqu’il participa à l’hallali de Montespan avec sa pièce Amphytrion… Teulé réinvente un Montespan toujours amoureux, rebelle, bravache Gascon ruiné exilé dans son château en ruine, parfois emprisonné et menacé de mort, toujours traqué par la vindicte royale, en proie à l’anorexie de sa petite fille, le mépris de son fils à l’esprit déjà de courtisan veule. Mais ce cocu magnifique ne lâchera jamais rien… Quel caractère!

Version papier, audio, BD, présentation! Et une biographie de La Montespan…

https://bibliothequelaregence.wordpress.com/2010/09/08/le-montespan-se-lit-se-contemple-et-secoute/

Et si vous ne connaissez pas ce bonhomme tellement attachant qu’est l’auteur, une interview de Mazarine Pingeot… Bonne découverte, les amis!

 

3 commentaires sur “Comme au bon vieux temps de l’assiette…

  1. Puis-je oser dire, après l’extrait que tu nous donnes, que tu m’a mis l’eau à la bouche? Hi hi
    J’avais acheté ce livre de poche des sa sortie….a cause de la merveilleuse et étonnante couverture, les couleurs, les grands bois et surtout ce LE Montespan……
    Je l’avais lu avec délices et orgues a l’époque.
    Grâce à toi, je vais aller refouiller dans mes monceaux de livres pour le retrouver, à moins que je sois obligée de faire un post mortel si je l’ai malencontreusement prêté à ma chère fille, car à cette heure il doit traîner depuis longtemps quelque part dans une déchèterie d’Amérique du Nord!
    Bon, je le rachèterai mais plus tard. J’ai vu le nouveau qui vient de sortir, ça attendra aussi.
    Pour l’instant, justement j’ai vu deux magnifiques bibliothèques en vrai bois d’ici, faites ici, un peu chères à mon goût, mais le 1er mai c’est grandes soldes et elles en seront. Le vendeur très sympathique m’a dit, venez des 9h le matin et elles sont à vous. Donc j’y vais mollo sur les dépenses en ce moment.
    Cela fait très longtemps que je cherche quelque chose de solide et de beau. J’y suis.
    Je vais enfin pouvoir ranger mes innombrables livres et retrouver des merveilles dont j’espère, le Montespan!
    Petit rappel: aujourd’hui journée consacrée à notre seule et unique planète. Elle en a bien besoin, la pauvre.
    Une petite pensée et surtout ramassons les papiers et autres mégos de gens indélicats qui aiment vivre dans une poubelle…….

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  2. Jean Teulé ? connais pas.!
    La Montespan , favorite du roi Louis XIV fût merveilleusement contée par Stéphane Bern dans un de ses  » Secrets d’Histoire » .
    Quid du mari , cocu magnifique et malheureux ….quoique…
    C’est avec verve et truculence que l’écrivain nous narre les mésaventures de  » LE Montespan » car sous les ors des Grands de ce monde , La Cour du Roi nous apparaît sous un jour plus torride et plus débridée. Suivons les pérégrinations du Marquis de Montespan toujours épris de sa femme et sa lutte inégale avec son rival mais aussi son roi.
    A découvrir et se plonger dans les méandres de Versailles…..et s’en délecter .

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  3. L’aura du Roi Soleil en prend un fameux coup, et avec lui la Cour de Versailles ! Il s’agit d’un roman et maints épisodes sont sans aucun doute romancés ou inventés par l’auteur. N’empêche, le fond de l’histoire est vrai et Louis XIV était un personnage exécrable. Il ruina son pays, le laissa exsangue après un règne long et catastrophique politiquement et militairement parlant, exception faite de l’art. Celui qui le paya de sa tête, ce fut Louis XVI, un souverain moderne pour l’époque et grand artisan de la révolution américaine…

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